LES ÉTATS GÉNÉRAUX
^^assemblaient en particulier, et délibéraient. Us dressaient leurs cahiers ou représentations, ce qui donnait souvent lieu à de belles ordonnances qui n'étaient que belles tapisseries (1) pour servir seulement de parade à la postérité. L'impôt cependant que l'on accordait était fort bien mis à effet. De sorte que le roturier, contre l'ancien ordre de France, ne fut ajouté à cette assemblée que parce que tout le faix tombait principalement sur lui, afin qu'étant en ce lieu engagé de promesse, il n'eût plus après occasion de rétiver ou murmurer, invention graiidement sage et politique... Jamais on n'assembla les trois états en France sans mroitre les finances de nos rois à la diminution de celles du peuple, le refrain d'iceux états étant toujours de tirer de Fargent.
» Le premier qui mit cette invention en avant fut Philippe le Bel... Ce prince avait innové certain tribut qui était pour la première fois le centième, pour la deuxième le cinquantième. Ënguerrand de Marigny, surintendant des finances, engagea le monarque à convoquer à Paris les états généraux du royaume... Il y exposa les affaires, exhortant les trois états à secourir le roi... L'assemblée, entraînée par son éloquence , lui accorda la levée d'une subvention ^ ou
(i) La présence du peuple aux assemblées nationales ne fdt jamais en effet que belles tapisseries aux yeux de la royauté, et rien n'est siccatif comme ces lignes de Saint-Simon, qui blâmait que la noblesse ^ le clergé seuls eussent été admis au sacre de Louis XV.
* Le peuple, qui depuis longtemps fait le troisième ordre, est là comme autrefois aux champs de mars, puis de mai, applaudissant né- ^^^^irementi iiiais simplement, à ce qui est résolu et accordé par les deux ordres du clergé et de la noblesse... Il faut donc que, comme ^ux anciennes assemblées de la nation, la néf soit alors remplie dé Peuple, pour sgouter son consentement présumé à celui de ceux qui sont dans le chœur, comme dans ces assemblées des champs de mai, ^ multitude, éparse en foule dans la campagne, acclamait, sans savoir " ÇMoi, à ce que le clergé et la noblesse, placés aux deux côtés du trôtiè ■ "U roi, consentaient aux propositions du monarque, sur le^^wçWe,^ ç.^^ ^eux ordres avaient délibéré et consenti... » -^ Mémoire8,\^^N\Wi^'^ •
taille, qui fut très-onéreuse... L'heureux succès de ce coup d'essai se tourna depuis en coutume. »
Mézeray ne se montre pas plus enthousiaste que Pasquier de ces assemblées d'états : « Il ne manquait plus que de l'argent au roi, écrit-il au règne de Henri II; ^il assembla pour cela les états à Paris, le 6 janvier 1558. Depuis le roi Jean, ils n'ont guère servi qu'à augmenter les subsides. »
La postérité n'a donc pas plus à remercier Philippe le Bel de Tinstitulion des états généraux, que Louis le Gros de rétablissement des communes. Ils furent entre les mains de la royauté une admirable machine à lever les impôts, et le moyen qu'elle employa avec le plus de succès pour épuiser les campagnes.
On a prétendu que les assemblées des états généraux étaient la représentation complète du royaume, et que les députés du tiers représentaient les intérêts des campagnes aussi bien que ceux des villes. C'est une erreur évidente, et l'on est surpris de voir le savant et judicieux auteur de V Essai sur V histoire du tiers état, se faire l'avocat d'une cause aussi insoutenable (1).
Philippe le Bel a besoin de subsides considérables, et tout naturellement il s'adresse à ceux qui ont la richesse, c'est-à-dire aux bourgeois des villes. Autrefois ils étaient taillables à volonté, mais c'est précisément pour cesser de l'être qu'ils t3 sont révoltés, et déjà au xiv® siècle c'est une vérité passée à l'état d'axiome , qu'on ne lève point de tailles dans les villes de communes (2). Quant aux hommes du plat pays, ils sont encore tous serfs, ou à peu près : on prendra sur eux tout ce que l'on pourra sans avoir à s'inquiéter de leur consentement. Le roi demande la taille à
vassaux, et nous verrons par quels moyens implacables
(1) Aug. Thierry, Essai sur Vhist.du tiers étaty préface, p..H.
(2) Au^, Thierry, Lettrti sur Vhlst> de fTancc, y. 361.
ILS NE SEUVENT QU'A l»RESSUUEU LE PEUPLE. -2i7
ceux-ci savent l'arracher au paysan. Aussi les ordonnances de convocation ne parlent-elles jamais que des députés des bonnes villes ; elles exigent qu'ils soient gens de bonnes mœurs, expérimentés aux affaires, notables et au moins bourgeois, et qu'ils possèdent quelques biens fonds. « Le toi sait, messieurs, dit l'organe du pouvoir souverain aux états de 1463, que vous qui êtes ici présents êtes les principaux du conseil des villes et cités qui vous ont envoyés vers lui (1). » Ces députés sont en effet l'aristocratie de la classe affranchie, les « grands bourgeois », les « bourgeois sages et discrets », les ^ francs bourgeois », les légistes et les membres de l'ordre judiciaire, qui forment une caste à part, aussi séparée de la masse du peuple que du clergé et de la noblesse (2) ; ce sont môme fort souvent les officiers Ju roi (3), et bien que le tiers état, dans les assemblées, parlât au nom du peuple et s'appuyât sur lui pour se donner force et autorité, il lui rendait avec usure la morgue et les dédains que lui prodiguaient le clergé et les gentilshommes. Pour se soustraire aux demandes de la royauté, les villes s'empressèrent de réclamer des privilèges, et les bourgeois enrichis, ou acquéreurs de fiefs, eurent grande I hâte d'entrer dans les rangs de l'ordre supérieur. Les rois ^Vendirent aux villes les privilèges qu'elles demandaient, aux hourgeois la noblesse qu'ils convoitaient, si bien que comme c'était, en dernière analyse, sur la terre, sur le. peuple des t campagnes que le fardeau de la taille pesait presque excluu 1 sivement, la bourgeoisie avait le rôle facile à faire largesse a'4 '^u roi des deniers des pauvres ahaniers. Elle ne contribuait •* «n rien aux impôts qu'elle votait (4), et ne faisait que lé-
(^) Des états généraux et assemblées nationales de France, VU, 379 ; ^% 38, 133...
(^) Lebas, Univers pittoresque, France, Annales, II, 465. RGuizot, Uist» de la civil, en France, 17« leçon. (^)Afém. de Dangeau, II, Ul, i62, 164, 165, IIG...
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î2l8 HISTOIRE DES PAYSANS.
galiser en quelque sorte les violences futures de la royaul à leur égard.
C'est donc avec raison que Secousse a dit que les paysan « ne prenaient point de part aux affaires publiques, qu'il' n'assistaient point aux états (1) », et Perreciot, qui écrivail en 1 786, c'est-à-dire à une époque où tous les esprits se pré^ occupaient déjà de la grande et suprême convocation de 1789, Perreciot n'était pas moins dans le vrai (II, 494, 496) lorsqu'il déplorait, à plusieurs reprises, les funestes conséquences de l'exclusion des paysans des grandes assemblées de la nation (2).
« Un moyen assez sûr de leur procurer de la considération, dit-il, serait de former un quatrième ordre de citoyens parmi eux et de leur accorder l'entrée aux états de la nation... Personne n'est là pour les soutenir, personne n'y parle pour eux; le clergé, la noblesse, la bourgeoisie s'y occupent de leurs avantages respectifs, et rejettent sur le laboureur absent ce qu'ils ménagent sur eux-mêmes ; la surcharge du cultivateur est assez souvent le prix des sacrifices qu'ils vse. font mutuellement.
y> Il en serait autrement si le corps des paysans avait ses
(1) Secousse, Mémoires pour servir à Vhistoire de Charles le iîauvéiit I, 226.
(2) Et cette strophe de la complainte des Pauvres laboureurs de Frw^ dans Monstrelet :
Hélas, hélas, hélas, hélas.
Prélats, princes et bons seigneurs.
Bourgeois, marchands et avocats, Gens de mestiers, grands et mineurs.
Gens d'armes et des trois étals.
Qui vive%> sur nous, laboureurs.
« Le pauvre peuple travaille sous les ordres immédiats du tiers éUl; c'est celui-ci proprement qui l'exploite. S'il ne gardait pas pour lui s«« le produit du travail des apprentis (ouvriers) qui besognent sous sa « «if ci lion (surveillance), lowl le vwowde vivrait. » — Acte du parientf"* <i€ Rouen, de 1569.
LE PAYSAN N Y EST PAS REPRÉSENTÉ. 2igf
sentants et ses défenseurs ; ils étabKraient leurs droits ; poseraient prétentions à prétentions. »
is d'autres passages, il insiste avec force pour que Ton luise également dans les assemblées provinciales un ème état composé des paysans, lis années plus tard, c'est-à-dire en 1 789 même, Legrand sy reconnaissait que le troisième ordre ne se composait es députés de certaines bonnes villes, et que les cams n'étaient représentées que par leurs seigneurs laïques igieux. Qu'elles n'en fussent que mieux défendues pour linsi que le prétend un écrivain de nos jours (1), ce t pas l'avis des paysans, qui se révoltèrent à plusieurs es et dans difFérentesprovinces. En Auvergne, etvraiablement par toute la France, la bourgeoisie fit cause une avec les campagnards et sut leur persuader que intérêts seraient mieux placés entre ses mains. C'était, ce temps-là, sa tactique invariable d'animer le peuple î les seigneurs, puis de vouloir profiter seule de la viecommune, ou même de le tyranniser à son tour aussi ement que l'avaientjamaisfait nobles ou ecclésiastiques, ce qui arriva encore : pour éviter la dent du loup, les ins avaient rencontré le couteau dû boucher, si bien 1576, le plat pays d'Auvergne nomma des représena part, pour aller plaider sa cause aux états de Blois. , après une lutte de douze années, les villageois, qui it contre eux les villes, l'Eglise et les donjons, renoni prolonger plus longtemps une résistance impossible, tèrent les conditions d'un accommodement dont ils tous les frais (2).
qui, plus victorieusement que tout le reste, prouve à s que les campagnards ne furent jamais représentés les assemblées nationales, et que ce défaut de repré-
»itre-Chevalier, la Bretagne ancienne et moderne, vA^. .egrand d'Aussy, Voyage en Auvergne, l, 85-S\).
â!*0 HISTOIRE DES PAYSANS.
sentation était vivement senti, c'est qu'en 1789, plusieurs cahiers de bailliages proposaient d'établir sous le nom d'ordre des campagnes, un ordre différent de celui du tiers état (1). C'était la mise en pratique de la proposition avancée trois années antérieurement par Perreciot, la réalisation de la tentative avortée des Auvergnats de 1576.
Les textes surabondent, et je pourrais multiplier à l'infini les citations pour établir que jusqu'à l'an de grâce 1789 le paysan ne fut compté pour rien en France (2). Ainsi Henrion de Pansey (Œuvres, I, 718) :
€ Dans les seconds états de Blois, tenus en 1588, où il fut aussi traité de grandes affaires, il y avait cent trentequatre députés pour le clergé, cent quatre-vingts pour la noblesse, et cent quatre-vingt-onze pour le tiers état, tous gens de justice et de robe courte, disent les historiens.
« Deux questions se présentent naturellement à l'esprit. Pourquoi les états généraux étaient-ils si peu nombreux? Pourquoi les villes étaient-elles seules en possession de députés? Cela s'explique par le déplorable état auquel les habitants des campagnes et même d'un grand nombre de villes étaient réduits. Attachés à la glèbe, ils étaient en quelque sorte la propriété \ie leurs seigneurs; ils étaient, suivant | ^ l'expression de quelques coutumes, du pied de la terre Aussi dans le vieux langage les appelle-t-on hommes de l.^ pôte, homines alienœ potestatis, hommes étant sous la puis- 1^^ sance] d'autrui. Certes l'idée d'élever à des fonctions pu- |v/ bliques des hommes aussi dégradés ne pouvait pas se présenter à Tesprit; mais les seigneurs représentaient leurs sujets et votaient Timpôt en leur nom et pour eux. Dans b J^j^
(1) Championnière, De la propriété des eaux courantes, 708.-1^ Ë);-jj^ chez et Roux, Hist. parlementaire, II, 176. — Fr. Grille, Andi^^ cahiers des bailliages, I, 67, 124. .
(2) Des états généraux, I, 324; X, 155. — D'Aguesseau, Œuvret^h i-k 331. — Lefèvre de la Planche, Traite du domaine, I, préface, 82. - |^ec Correspondance de Grimm et Diderot, \\,%^.
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