‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 55 sur 145 · RÉVOLTE DES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

RÉVOLTE DES CAMPAGNES

y^ Nous, considérant que nostre royaume est dit et nommé le royaume des Francs^ et voullants que la chose en vérité soit accordant au riom, et que la condition des gens amende de nous en la venue de nostre nouvel gouvernement : par délibération de nostre grant conseil, avons ordené et ordenons que, généràument par tout nostre royaume, de tant comme il peut appartenir à nous et à nos successeurs, telles servitudes soient ramenées à franchises, et à tous ceux qui de orine ou ancienneté ou de nouvel par mariage ou par résidence des lieux de serve condition sont encheùes ou pourraient eschoir en lien de servitudes, franchise soit donnée à bonnes et convenables conditions. Et pour ce et spécialement que nostre commun peuple qui, par les collecteurs, sergents et autres officiaux, qui au temps passé ont esté députez seur le fait des mains mortes et for ma* nages, ne soient plus grevez, ne dommagiez pour ces choses, si comme ils ont esté jusques icy, laquelle chose nous desplaist, et pour ce que les autres seigneurs qui ont des hommes de corps preignent exemple à nous, de eux ramener à franchise ; nous qui de votre léaulé et approuvée discrétion nous fions tout à plein , vous commettons et mandons, pour la teneur de ces lettres, que vous alliez dans la baillie de Senlis, et es ressorts d'icelle, et à tous vous requerrons, traitez et accordez avecq eus de certaines compositions par lesquelles suffisante récompensation nous ^otï faite des émoluments qui des dites servitudes pooient venir à nous et à nos successeurs ; et à eus donnez de tant comme il peut toucher nous et nos successeurs, général et perpétuel franchises, en la manière que dessus est dite, et selon ce que plus pleinement le vous avons dit, déclaré et commis de bouche. Et nous promettons en bonne foy que ïïous, pour nous et nos successeurs, ratifierons et approuverons, tiendrons et ferons tenir et garder tout ce que vous ferez et accorderez sur les choses dessus dittes, et que les lettres que vous donrez sur nos traitiez, covuço^v\.\syûs> ^\.

accords de franchises à villes, commanantés, biensr ou personnes singuliers, nous les agrérons des ors en droit, et leur en donnerons les nostres sur ce, toutes fois que nous en serons requis.

c Et donnons en mandement à tous nos justiciers et sujets, que en toutes ces choses ils obéissent à vous et entendent diligemment. Donné à Paris, le tiers jour de juillet, Tan de grâce mil trois cent quinze, i»

Nous avons plusieurs observations à faire sur cette ordonnance, plusieurs réserves à établir avant de payer notre tribut de reconnaissance et d'admiration à l'humanité de Louis X. Le roi donne l'exemple de l'affranchissement parce qu'il n'y perd rien, des sujets lui étant tout aussi utiles que des serfs. La question était tout autre au point J^ de vue des seigneurs, maîtres immédiats, vivant au milieu d'un petit troupeau d'hommes sur lequel ils ont eu jusqu'alors pleine puissance. Louis reconnaît que, selon le droit de nature, chacun doit naître franc, et il veut que la chose s'accorde en vérité avec le nom. Ces paroles, tombées de sa bouche, ont une portée immense, c'est, en fait, toute une révolution sociale. Mais, si chacun .c\oit naître franc, pou^ quoi donc alors vendre cette franchise « à bonnes et conve- , •, nables conditions ))?Onne me vend pas ce qui m'appartient, on me le restitue, et encore reconnaît-on par cette restitution même qu'on me l'avait injustement dérobé par ruse ou par force. Bien longtemps avant Louis le Hutin, le pape Alexandre III, en 1177, avait déclaré, au nom du concile de Latran, que tous les chrétiens devaient être exempts de toute servitude; mais le pape reconnaissait le droit, il ne vendait pas la liberté. Louis ne fait que répéter ce que nous a déjà dit Beaumanoir au siècle précédent : « Selon le droit naturel, cascuns est franc en France :s>. Seulement il pressent que de pareilles maximes font vite leur chemin dans le monde, et avant que les serfs du plat pays recommencent ^^^ les scènes révoluUouuaires des communes en réclamant

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eur franchise au prix de leur sang et de celui de leurs ►ppresseurs, il la leur offre à beaux deniers comptants. Son )ère a usé et abusé du faux-monnayage, des décimes, des roisades, des tailles et des maltôtes; il n'y a plus rien à )rendre, il se fait marchand. Il vend la liberté, craignant [u'on rie la prenne.

La Suisse n'était-elle pas là, aux portes de la France, jui venait de donner aux peuples asservis du reste de l'Europe ce dangereux exemple, en chassant ses maîtres pour s'ériger en république?

Or il arriva que Jacques Bonhomme vit le piège et refiisa de se racheter. L'époque n'était pas si éloignée d'ailleurs où ceux qui étaient libres avaient été obligés de se réfugier dans le servage pour avoir, dans la personne du maître unique qui les exploiterait désormais, un protecteur contre les mille tyrans qui le pillaient auparavant. Ce serait à recommencer (1). Autant rester dès à présent et gratuitement serf, que de payer pour le redevenir dans un an peut-être. Avec quoi d'ailleurs se fût-il racheté? Le roi Philippe n'avait laissé entrer dans ses poches que de la fausse monnaie qui n'avait plus cours, et puis il les avait tant de fois vidées et retournées, que force lui était bien de laisser passer, sans y toucher, la libéralité royale. Que valait-elle, cette franchise, pour qu'on l'offrît à titre onéreux aux populations agricoles? De serfs ils devenaient vilains, ce qui signifie qu'au lieu d'être taillables et corvéables à merci, « de la teste jusqu'aux pieds, » ils allaient avoir à acquitter les cens, les rentes, les dîmes, les corvées, les tailles,

(1) « Observons en finissant que la classe affranchie, comme en général celle des pauvres et des faibles, avait beaucoup à souffrir de la part des forts et des riches ; ils étaient souvent opprimés et remis en ^vitude, sans que FËglise, dont ils avaient la protection, pût les se- ^orirni les maintenir dans la jouissance de leurs biens et de leur Ivl>erté. » — Guérard, Polyptiçue d'fminon, ï, 38iO.

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et ces mille redevances que nous énumérerons et détaillerons bientôt.

C'est-à-dire qu'ils allaient être — je le démontrerai les historiens et les légistes en main — également misérables, également dépouillés, seulement ils le seraient désormais â peu près légalement et de leur propre consentement.

Heureux encore quand il leur restait de quoi payer cens, tailles, dîmes et redevances, car à côté de la servitude personnelle il y avait celle de la terre, et lorsque le serf était affranchi, tous ses bien§ a mouvaus de la servitude » tombaient de plein droit au pouvoir de son seigneur. (Coût, du Nivernais, art. XXVI.)

Non, la franchise d'alors ne valait pas la servitude, la liberté, au xiv^ siècle, ne valait pas l'esclavage, surtout pour cette classe routinière et têtue des paysans, pour ces infortunés abâtardis par les hontes et les misères d'une longue objection. N'en avait-on pas vu, affranchis une première fois par le roi, bien en position cependant de protéger ses hommes, épouser des femmes serves d'autres seigneurs pour rentrer en esclavage (l)?Ne vit-on pas longtemps encore les aveux du servage plus recherchés que les aveux de franchise (2), — aussi longtemps que l'on put trouver sous le despotisme d'un seul un abri contre la violence de tous? Qui pourrait préciser à quel moment de notre histoire le paysan comprit la liberté, cette abstraction, l'aima, désir» de lui élever un autel au milieu de ses champs, si longtemps dévastés par ses oppresseurs? Presque de nos jours, lorsque l'empereur Joseph II voulut affranchir les paysans de h

(1) En 1276, les serfs de Pierrefond. Oliniy II, 74.

(2) D'Aguesseau, VII, 357. — La Thaumassière, sur CouL du Berri»

« Tous étrangers venans demeurer en ladite terre et justice ptf demeure d'an et jour par eux faite, sont acquis gens francs an sw* gneur, sinon que dans ledit temps d'an et jour ils aient fait aveu o6 servitude de seigneur ayant droit de nouvel aveu. » — Coût loceU * T/iévé, art. X.

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hême, il faillit les faire révolter (1), et chez nous, en 93, la Vendée égarée lutta avec une énergie sauvage atre une révolution qui venait brfser les dernières chaînes la féodalité.

« Je demande, pouvaient-ils dire avec Mably (2), quel and présent c'est que la liberté, dans un pays où le gournement n'a pas pourvu à la subsistance de chaque cifen, et permet à un luxe scandaleux de sacrifier des illions d'hommes à de frivoles besoins. Ne sentez-^ous s qu'esclaves de la pauvreté, vous n'êtes libres que tle un, et que vous regarderez comme une faveur du ciel l'un maître veuille vous recueillir? La nécessité, plus puisnte que des lois inutiles qui vous déclarent libres, vous ndra esclaves. »

« Il n'y a qu'une définition de l'esclave : c'est l'être qiri a ni terre ni travail à lui », — a dit le plus grand oraur chrétien de nos jours (3). L'homme n'avait ni la terre, 3St-à-dire la propriété qui est le travail dans le passé, ni travail, qui est la propriété dans l'avenir. Sa franchise était ne illusoire, on lui vendait donc une marchandise de auvais aloi.

Aussi, pour stimuler l'ardeur des serfs qui ne voulaient s se racheter, Louis fit-il suivre l'ordonnance de 1315 ine seconde ordonnancé dans laquelle il s'exprimait ainsi : « Comme il pourrait être qu'aucuns par mauvais conseil par faute de bons avis, tomberaient en déconnaissance de grand bienfait et de si grande grâce, et qu'il vaudrait ieux demeurer en la chétivité de servitude que venir à itat de franchise, nous vous mandons et commettons le de telles personnes pour l'aide de notre présente lerre, vous leviez si suffisamment et grandement comme

f^j Monleil, Hist. des Français des divers états, If, 389, note. (2) Obs. sur Vhist. de France, remarques et preuves. •^ lacordaire, conférences de ^'otre-Dame.

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la condition et richesses des personnes pourront bonnement suffire. »

Le royal marchand faisait son commerce à outrance : Voulez- vous être libres? payez! — Vous ne voulez pas l'être? payez encore! —Il arrachait aux serfs jusqu'à la liberté de n'être pas libres, et vendait^ comme le mendiant de Gil Blas demandait l^aumône, l'escopette à la main. Puis, pour que les hommes de corps ne pussent ar^er de Tab^nce de numéraire, il rappela les juifs en France et livra les campagnes au fléau de l'usure. Toutefois il faut dire qu'il offrait en même temps aux paysans des amorces plus séduisantes; il défendit, sous peine d'infamie et du quadruple du dommage causé, de s'emparer de leurs personnes et de leurs instruments aratoires; l'amende, jusqu'alors laissée à l'arbitraire du juge, fut réduite à soixante sols pour le maximum; enfin, cédant aux vœux du peuple» qui réclamait sans cesse <k la monnaie de monseigneur saint Louis )>j il porta remède à quelques-uns des fauxmonnayages de sort père*

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