L'ÉVANGILE EST PRÊCHÉ DANS LA GAULE
païens, le pouvoir civil comme le pouvoir religieux, les lois comme les mœurs. »
Si les mots ont un sens sur lequel il est permis de s'entendre, cela veut dire que la religion, la propriété, la famille, — que la société tout entière était heurtée de front avec une hardiesse sans exemple, et cela par quelques hommes échappés des classes les plus infimes et les plus méprisées.
Il faut méditer les lignes suivantes des Etudes historiques de Chateaubriand, car elles sont prophétiques dansieur su- Wime profondeur, et elles ne cesseraient d'être de circonstance que le jour où, renonçant à marcher en avant, l'humanité s'endormirait dans la fangeuse ornière de la routine :
« L'embarras des chrétiens devant leurs pères païens offre une ressemblance singulière avec ce qui se passe de nos jours entre les anciennes générations et les générations nouvelles. Les premières ne comprennent point et ne comprendront pas ce qui est clair et accompli pour les secondes. Le christianisme, véritable liberté sous tous les rapports, paraissait aux vieux idolâtres rtourris au despotisme politique et religieux, une nouveauté détestable; ce progrès de l'espèce humaine était dénoncé comme une subversion de tous les principes sociaux. 3>
Aussi la doctrine nouvelle se voyait accueillie en tous lieux avecla plus vive répulsion par la population qu'elle venait affranchir, les chrétiens soulevaient partout la même haine, et la Gaule vit se reproduire les mêmes faits qui avaient étonné la Judée, Rome et la Grèce. C'est au milieu du xi° siècle de notre ère (an 160), que des prêtres partis de l'Asie Mineure, sous la conduite de Pothin et d'Irénée, arrivèrent dans la Gaule et fondèrent deux évêchés, à Lyon et à Vienne. Certes le moment était favorable pour prêcher à ces populations dépouillées, asservies, affamées, le renoncement et Ja patience, l'horreur des richesses et le saitvWTXVQwç ^^\^
pauvreté. Aussi la bonne semence leva-t-elle bientôt à mi racle dans les couches inférieures de la société, et Tévêqu Pothin organisa des communautés dans lesquelles on retrov vait les éléments ordinaires des fraternités chrétiennes, beav coup de pauvres et peu de riches, des esclaves en gran nombre à côté de quelques maîtres, des affranchis, de Romains et des Gaulois, renégats du paganisme et du drui disme, dévoués par avance aux colères implacables de ceu^ dont ils délaissaient les croyances. « Bientôt les bruits ef frayants', les imputations infâmes que soulevait partout 1( nom de chrétien commencèrent à circuler. On ne paris plus que d'incestes, de meurtres d'enfants, de festins de chair humaine; on citait des faits, on indiquait les témoins, on rapportait les indiscrétions des esclaves (1). »
Tous les moyens furent bons contre de pareils criminels. La présence du bourreau, la vue seule des instruments dt supplice arrachèrent aux esclaves des dépositions accablantes contre ceux de leurs maîtres qui, contrairement au vœu de la religion sainte, les gardaient auprès d'eux, plutôt san! doute pour les sauver en les convertissant par leur exemple que pour les faire servir à leur usage. Les esclaves avoué rent tout ce qu'on voulut ; les derniers sectateurs de l'im pudique Vénus et de l'affreux Tentâtes frémirent au réci de ces festins de Thyestes et de ces mariages d'Œdipe, e quarante-huit martyrs furent abandonnés aux tortures de bourreaux, puis jetés aux bêtes, quarante-huit de tout âg et de tout sexe, depuis l'évêque Pothin, vieillard plus qu'oc togénaire, jusqu'à la jeune esclave Blandina, ange égaré su la terre que le ciel semblait rappeler à lui, tant elle étal belle et frêle, et déjà près de la mort, mais qui, sous 1 fouet des questionnaires, retrouvait de la vie pour mouri en héroïne et léguer aux fidèles l'exemple de son couragi
Cependant tous n'avaient pas la force d'affronter le mai
(i) .4méil(!!C Thierry, Histoire de la Gaule, II, 187.
L'ÉVA>G1LE EST PRÊCHÉ DANS LA GAULE. 'il
lyre, et les communautés chrétiemiae se cachaient au fond des forêts pour célébrer en paix les mystères de leur religion. Lâchante était leur première loi. Aussi voyaient-elles accourir et se fixer autour d'elles cette masse de cultivateurs expropriés, cette classe sobre et laborieuse qui, produisant sans presque consommer, constitue la principale richesse des empires, et qui, un peu par conviction, beaucoup par indifférence pour ces vieilles religions dont les augures euxmêmes ne pouvaient plus se regarder sans rire, et plus encore par impossibilité de vivre loin de ceux qui leur donnaient le pain de chaque jour, formaient des couvents de moines laïques, en quelque sorte, et qui restèrent tels pendant plusieurs siècles encore avant de s'asservir aux règles du célibat et de la vie religieuse. Grâce à ce refuge ouvert à leur misère, ils y accoururent en foule, se précipitant dans les bras que, du haut de sa croix, le Christ tendait à tous les déshérités de ce monde, et les décurions, ne pouvant plus recouvrer l'impôt sur des populations enfuies, disparurent à leur tour, espérant échapper à leur propre dénûment en cultivant ces terres abandonnées de toutes parts.
Dn édit de 373, de l'empereur Valons, donne la mesure de l'étendue du mal, et en même temps de l'énergie des efforts tentés dans le but de la conjurer : « Certains hommes lâches et paresseux, désertant le devoir de citoyens, cherchent les solitudes et les retraites, et, sous prétexte de religion, se mêlent aux congrégations de moines. Nous ordonnons que le comte de l'Orient les arrache à leurs retraites et les rappelle à l'accomplissement de leurs devoirs envers la patrie. »
Mais déjà tant de souffrances accumulées avaient aigri ces malheureuses victimes de la rapacité des riches païens. La résignation est la vertu des faibles, et désormais les fidèles étaient puissants par leur nombre. Lareligvow w'èVôÂX que le prétexte des fureurs persévérantes de lèvres \iQw\-
reaux, et cette chasse aux chrétiens, se heurtant à d'énc giques résistances, dégénérait en guerre civile. Les persé( lions, les spoliations particulières, les exécutions collecti\ avaient jeté les nouveaux convertis dans le désespoir, et sentant assez forts pour faire trembler à leur tour lei aveugles et implacables ennemis, ils prirent l'offensive, du vieux mot celtique bagad, attroupement, se donnèrc à eux-mêmes le nom redoutable de bagaudes.
« 0 riche, s'écria le révolté, tu es fort contre moi, m^ quelle que soit ta confiance dans les biens qui te protégei écoute! Quand j'ai fait le sacrifice de ma vie, nous somnn égaux!.. »
Quelques femmes même n'hésitaient pas à s'élancer a premiers rangs parmi ceux qui revendiquaient les libert .perdues. Ces empereurs de passage que chaque province donnait valaient mieux, en somme, que ceux dont Rome si bissait le joug. Posthumius, promu à l'empire par les solda révoltés, en 361, y avait associé Victorinus. Tous les dei avaient déployé de grands talents militaires, et tous les dei furent massacrés par ceux qui les avaient élevés sur pavois. Le dernier obéissait aux inspirations de sa mè Victorina^ que les légions avaient surnommée la Mère c armées, et qui enflammait la Gaule aux feux qui s*éch£ paient de son âme ardente. Elle fut aussi, elle, impératri sous le nom de Victorina-Augusla, et à Trêves des n dailles furent frappées à son effigie. La Mère des Arra( jeta également la pourpre impériale sur les épaules de s petit-filsj qu'elle ne put soustraire au fer des assassins, avant de disparaître de la scène du monde ^ elle eut enc( lé pouvoir de faire deux empereurs^ qui s'engldutirent Y après l'autre dans une tempête de sang.
Malgré ces coups répétés qui frappaient au-dessus de le
tête, les bagaudes, poursuivant leur œuvre, virent h
nombre s'accroître sans cesse. Ils étaient cent mille, dis
on, et bientôt ils osèrent \emT mettre le siège devant la fo
LES BAGAIDES. 23
ville d'Autun. Frappés de terreur, les habitants de la capitale des Éduens tendirent les bras vers Rome. Mais l'empereur Claude, dont d'autres guerres absorbaient alors toute l'attention, ne put les secourir, et ils furent contraints de se rendre après un siège de sept mois. Les remparts furent renversés, les édifices détruits, ses célèbres écoles fermées pour toujours, et cette sœur de Rome, comme on l'appelait, ne retrouva plus sa splendeur disparue.
Quelques empereurs cependant, Claude lui-même, Aurélien, Probus, travaillèrent à comprimer l'insurrection, soit par des moyens énergiques, soit par de sages concessions parmi lesquelles nous compterons l'allégement des impôts qui pesaient sur les habitants des campagnes, et la révocation absolue des restrictions qui empêchaient la culture de la vigne. Mais l'avènement de Dioctétien à l'empire fut le signal d'une nouvelle bagaudie, plus générale et plus terrible que les précédentes, et se faisant des armes de mort avec leurs instruments de labourage, les révoltés, maîtres de la Campagne^ renversèrent villes et châteaux, villages et petites villes.
Bientôt la Gaule tout entière fut en feu. Les paysans choisirent pour chefs deux hommes de leur religion^ deux chréiiens, Cnéius Salvius Amandus et A. Pomponius Hélianus^ qui couvrirent leurs épaules de la pourpre souveraine, devinrent, l'un Auguste^ l'autre César, et firent frapper des médailles sur le revers desquelles on grava l'un des mots symboliques de la religion nouvelle, celle des vertus qui se place entre la foi et la charité, -^ ^espérance, Spes (4) ! Occupé alors en Orient à maintenir dans l'obéissance les Perses et les barbares du bas Danube, Dioctétien associa à l'empire son ancien compagnon d'armes, Maximien, qu'il envoya en grande hâte comprimer par les armes la révolte des bagaudes, et déployer les dernières rigueurs contre
(t) L'authenticité de ces médailles est contcsléo.
'lA HISTOIRE DES PAYSANS.
les chrétiens des cités, qui protégeaient une diversion de laquelle ils espéraient voir surgir la liberté religieuse et rindépendance de la Gaule régénérée par le baptême. Parmi les légions que le nouvel empereur traînait à sa suite se trouvait la légion thébaine, commandée par Maurice, et composée toute de chrétiens. Au mépris de la plus élémentaire des lois de la discipline, Maurice, traître au point de vue humain, mais digne de la palme des héros au point de vue divin, refusa de marcher contre les bagaudes (1). « Nous savons combattre les impies, dit-il, mais nous ne savons pas lever le glaive contre les fidèles nos frères. Armés, nous attendons vos coups sans résistance : car nous aimons mieux être tués que de tuer. »
Après avoir fait massacrer la légion criminelle. Maximien pénétra en Gaule, et défit les bandes sans discipline et sans armes des bagaudes, non loin de Lussi, sur le territoire des Eduens.
Résolus de périr libres et chrétiens, Hélianus et Amandus, à la tête de ceux des leurs que le fer n'avait pas moissonnés, ou (fui n'avaient pas mis bas les armes, se retirèrent à l'extrémité de la presqu'île formée au confluent de la Marne avec la Seine, protégés par la nature et par des travaux que la tradition attribuait à César. Ce lieu, où s'éleva depuis le célèbre moutier de Saint-Maur-des-Fossés, garda pendant plusieurs siècles le nom de camp des bagaudes. Hélianus et Amandus s'y firent tuer avec le reste des chrétiens, et ces terribles bagaudes, dont le nom seul inspire encore aujourd'hui l'horreur et l'épouvante, amnistiés par les historiens du temps, furent, par leurs contemporains, admirés comme des héros et honorés comme des martyrs (2).
Ces retours inattendus des choses d'ici-bas sont fréquents dans l'histoire du laboureur, et ici du moins l'erreur
{J) Duchcsnc, Ilist. Franc. Script., I, 89, 90, 662 ; III, 569. fV Vita Sancii Bobolini, Duchestvc, \, ^^^.
et le malentendu s'expliquent aisément. Jusqu'au jour où Constantin arbora dans la Gaule Téténdard de la croix, le nom seul de chrétien représentait si bien à l'esprit l'assemblage de tous les crimes, qu'on les condamnait sur ce seul litre, sans examen comme sans hésitation, et l'on ne pouvait prononcer le nom d'un chrétien sur lequel la calomnie n'avait pas de prise, sans joindre une restriction insultante : « C'est un honnête homme, quoique chrétien », disait-on (1). Dès lors on dut prêter aux bagâudes tous les forfaits auxquels les chrétiens étaient bien et dûment atteints et convaincus de se livrer sans retenue ni vergogne. Pillages, assassinats, promiscuités infâmes, repas d'anthropophages, puisqu'ils étaient chrétiens, on dut leur attribuer tout ce dont on accusait les chrétiens. On le dut surtout lorsque, laissant là leur patience que deux siècles de tortures avaient usée, ils brisèrent le crâne de leurs persécuteurs avec les chaînes dont on avait chargé leurs mains.
I Labagaudie, à l'origine, avait été fomentée et dirigée par des nobles et des riches empressés de se soustraire aux tyrannies romaines, et l'on peut affirmer qu'il dut se rencontrer parmi les révoltés quelques hommes supérieurs qui rêvèrent d'imprimer à ce mouvement une pensée de rénovation sociale qui était partout. Mais les premiers fauteurs de la rébeUion se virent dépassés lorsque, sous l'inspiration de l'Evangile, des idées d'égalité républicaine et de fraternité absolue répandirent leur venin parmi eux. Plutôt que de s'asseoir, au banquet commun de la liberté et de l'égalité, à côté de ceux qu'ils avaient pris l'habitude de mépriser, ils courbèrent de nouveau leurs fronts sous le joug de Rome, abandonnant la bagaudie à elle-même, sans direction, allant
â la dérive au courant des sanglantes représailles. Sans nul doute les bagaudes commirent bien des crimes;
mais sans nul doute aussi la calomnie a centuplé ceux dont
(t) TertuUien, Apologie, III.
la responsabilité doit peser sur eux. Déserteurs, baud colons expropriés, esclaves fugitifs, paysans ruinés, t avaient été confondus sous la dénomination de chréti lorsqu'elle était un titre à la persécution. Puis, au si( suivant, à mesure que le christianisme . gagna du teri dans les villes et parmi les classes supérieures, il arriva q pour pouvoir les opprimer encore, on leur refusa le t qu'on leur avait donné prématurément; ils furent rej( dans les religions oubliées, et désignés sous le nom de paie paganiy paysans.
Quoi qu'il en soit, la bagaudie, comprimée sur tous points, ne fut pas anéantie, car, bien loin de disparaî les causes qui lui avaient donné naissance croissaient d' lensité. Elle reparut un moment, plus violente que jam en 435, couvrant de crimes la Gaule tout entière, des Al à rOcéan. Et peu d'années après (44i)j le prêtre mars^ lais Salvien écrivait^ dans son traité du gouvernement Dieu, non pas l'apologie, mais du moins la justification ces pauvres égarés qui s'armaient pour la revendication plus sacré des droits,— ^ la liberté; pour la plus légitime causes, — la défense de leurs vies.
« Parlons maintenant des bagaudes, dit-il* Dépouil tourmentés^ égorgés par des justiciers iniques et cru après avoir été privés du droit de liberté romaine^ ils perdu jusqu'à l'honneur du nom romain. Et nous I imputons leur malheur, nous leur reprochons mêm< nom de leur infortune^ nom que nous avons créé no mêmes. Nous lés appelons rebelles, hommes perdus, que nous avons contraints d'être criminels. Quelles s donc les causes qui les ont formés en bagaudes, si c£ sont nos iniquités, si ce n'est l'improbité de nos justici leurs proscriptions et leurs rapines; les extorsions qi ont faites à leur profit particulier, sous le nom de peri tions publiques, et leurs déprédations qu'ils ont convei en impôts /ég-itimes? Ils n'ont cas gouverné les hom
îmis à leur autorité, mais, à l'exemple des bêtes féroces, s les ont dévorés; ils ne se sont pas contentés de les déouiller comme font les voleurs, mais ils les ont déchirés, \y pour ainsi dire, se sont nourris de leur sang; c'est ainsi u'il est arrivé que ces hommes, opprimés et périssant sous i brigandage des justiciers, sont devenus barbares, puisu il ne leur était pas permis d'être ronjains... Où et chez ui, si ce n'est dans les provinces Romaines, rencontreraitn de pareilles misères? Où trouver des exemples d'une ijustice égale à la nôtre? Les Francs sont innocents de sireils crimes, les Huns ne commettent pas de semblables >rfaits, et l'on chercherait en vain rien de tel chez les Vanîles et chez les Goths!... »
Reculons pour un moment de quelques pas en arrière.
Plus de trois siècles s'étaient écoulés depuis que TKvan- Je avait été annoncé au monde, et, après avoir longtemps îcruté ses prosélytes dans les couches inférieures de la )ciété païenne, la bonne nouvelle commençait enfin à être ^cueillie parmi les classes supérieures. Constantin était ms les Gaules, cette terre généreuse où germent l'initiave et le progrès, lorsque, par une inspiration d'en haut,
résolut de marcher dans le sens de son siècle, en se lettant à la tête du mouvement qui s'éloignait du pagaisme pour venir enfin au christianisme, et à quelques dnées de là, en 325, la ville de Nicée présentait aux reards le spectacle merveilleux et solennel de trois cent dixuit évêques se réunissant, présidés par l'héritier des ésars, pour proclamer enfin la victoire du christianisme ar le paganisme, la conquête du vieux monde, payée au rix de leur sang, car beaucoup de ces conquérants paciiques portaient lès traces glorieuses des dernières persécuions. Ces débris mutilés d'une lutte finie s'asseyaient sur a pourpre souveraine, et dans sa magnificence, l'empereur était sur leurs épaules la chape immense comme un manteau royal, la p^^ln^e 4es martyrs disparaissa^it §ows A'è-
paisses broderies, l'anneau épiscopal devenait un joyau pi cieux à payer une province, et Tétole se tenait deboi toute rehaussée d'or qu'elle était.
Mais, hélas ! ce qui avait conquis le monde, c'était croix de bois, et depuis qu'elle brillait en or sur la poitri de l'évêque, depuis qu'elle étincelait en diamants au-dess de la couronne impériale, l'époque de la décadence arriv déjà pour la religion de Jésus-Christ.
Nous ne décrirons pas, après Anastase, les ornemei dont le pieux empereur combla les basiliques qu'il élev. de tous côtés. A la seule église de Latran il donna d revenus «de 150000 fr. de notre monnaie; à celles dont embellit Rome, Naples et toute l'Italie, il en assura de pi de 140000 fr. Saint-Pierre de Rome avait des maisons des terres à Antioche, à Tarse en Cilicie, à Alexandrie, f toute l'Egypte, et jusque dans la province de l'Euphrate.
L'humilité et le renoncement pouvaient-ils marcher front avec des richesses immenses et le pouvoir absolu, Tertullien et Origène n'avaient-ils pas eu raison de d que les Césars se seraient déjà convertis, s'ils avaient être à la fois Césars et chrétiens (1)?
Devenu le conseiller de l'empereur, l'évêque renonçi sa pauvreté des premiers jours; pour que la couror daignât s'incliner devant la mitre, celle-ci dut se fa dorée et ruisselante de pierreries; quand l'hermine, la s et le velours embellissaient la chape et l'étole, costu des grands de la cour, force lui fut bien d'adopter la cha] et l'étole afin que la religion n'eût pas à rougir à la co Le bâton pastoral, qui avait guidé ses pas dans tant de pi< pèlerinages, quand le pasteur paissait ses humbles brel se dora pour heurter les dalles des palais somptueux.
Lorsqil^ les vases d'or de l'autel s'enrichirent encore merveilleuses ciselures, lorsque les colonnes du lenr
(l) TertuUionf ApoL, xxi. Origène, Contra CelSy viii.
furent de marbre et que le parvis de l'église disparut sous de moelleux tapis, ne dut-on pas écarter de Tautel, de ces marbres et de ces tapis, les élus de Dieu, les membres du Christ, les pauvres, les blessés, les malades et les aliénés? Les haillons ne pouvaient coudoyer l'hermine, et tant de misère ne pouvait marcher de pair avec tant de faste et tant d'opulence.
Alors fut consommée la séparation entre les déshérités de ce monde et les ministres du Christ. Celui qui s'était glorifié du titre de serviteur des serviteurs de Dieu se fit appeler seigneur, et ne put, avec ses somptueux habits et sa suite nombreuse, franchir' désormais le seuil modeste ou le taudis misérable où son nom t^ait été si longtemps béni. De leur côté, le pauvre, la vierge, la veuve et l'orphelin, ces trésors de la primitive Église, désapprirent le chemin de la maison-Dieu, devenue le palais épiscopal. Par une sorte de compromis bizarre, le paganisme expirant abandonna au christianisme le côté religieux de la vie huitaine, à la condition que celui-ci lui laisserait le côté social et politique, de telle sorte que la société païenne survécut à la religion fausse qui l'avait faite ce qu'elle était. Malgré les promesses divines, la terre continua de compter des juifs et des chrétiens, des esclaves et des libres, des réprouvés et des élus, et subitement réconciliés avec le Mammon d'iniquité qu'ils avaient si longtemps poursuivi de leurs anathèmes, les ministres du Dieu de pauvreté désertèrent la cause des opprimés pour passer dans les rangs des oppresseurs. L'œuvre de rédemption annoncée au peuple par l'Évangile fut abandonnée, et ce code de l'affranchissement devint entre les mains des puissants de ce monde un instrument de tyrannie d'autant plus dangereux qu'il paraissait plus respectable.