‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 92 sur 145 · RÉACTION · texte numérisé non relu

RÉACTION

les mauvais; et, quoique plusieurs d'entre eux n'eussent ouffert aucun dommage, ils ont brûlé les villes, tué les ;ens, dérobé et pillé, mis à la torture femmes, enfants, irêtres, religieux, pour leur faire dire où était ce qu'ils possédaient; ils ont fait mourir dans les tourments beauoup de ces gens-là, profané les églises, les sanctuaires, înlevé la chape et le calice au prêtre, au moment où 1 officiait, jeté à leurs valets l'hostie consacrée, aux muailles le sang de Notre-Seigneur, mis à rançon les églises, bbayes, prieurés, qu'ils ne brûlaient pas, ainsi que les urètres, corrompu les pucelles et violé les femmes en irésence de leurs maris, fait, en un mot, plus de maux [ue jadis les Sarrasins... Aujourd'hui encore ils continuent le tuer ou rançonner les marchands, ils leur prennent leurs narchandises, ils tuent et volent tout homme qu'ils renontrent, habitant des villes ou laboureur. y>

Vains efforts! Les nobles de Flandre, du Hainaut, du Irabant accourent au secours de leurs frères de France, et n moins de dix jours de temps, vingt mille cadavres de ►aysans jonchèrent encore les campagnes.

Les villes n'étaient pas épargnées, même celles qui l'avaient pris aucune part à la révolte. En somme, l'imlortant était le pillage , et il fallait l'apparence d'un préexte : « Si ce n'est toi, c'est donc ton frère, — ou bien luelqu'un des tiens ! » Dans la seule prévôté de Vitry, les îttres de rémission accordées aux villes de Heslemarrois, Itrepey, Vitry-la-Ville, Bugnicourt et DuUy constatent que es malheureuses cités incendiées, et détruites par les entîlshommes, étaient demeurées étrangères à tout esprit e révolte. Et, ajoute le continuateur de Nangis, « les icendies qu'ils allumèrent font encore verser des larmes >>.

Le dauphin-régent accorde ces lettres de rémission à qui is demande. Dans celles qui s'adressent aux habitants de ainl-Thierry, Talmersy, le grand et le petit Pouillon, illers-Sainte-Anne, Chenay, Châlons-sur-NeWfe^ ^V'S*^^^^-

Franqueux, il constate que, au mépris de ses ordonnances interdisant qu'aucun noble « ne pillast, boutast feux ni elforçast famés i, ils avaient assailli les habitants, criant mort aux vilains, et, en un seul lieu, en avaient tué cinquante et plus. « Et qui pis est, les dits nobles, accompagnés de plusieurs autres, se sont depuis efforcés et s'efforcent encore chaque jour et chevauchent continuellement en dites villes de mettre à mort gens et chevaux, de rançonner villes et gens, pour lesquelles choses il a convenu tous lesdits habitants aller demeurer hors d'icelles villes sans que aucun y soit demeuré, mais sont les maisons demeurées vagues, et les biens qui sont au pays périssent aux champs et les autres héritages demeurent gâtés et incultes, dont très-grand dommage s'en pourrait suivre, car le pays en pourrait être désert (1). »

Mais je veux passer rapidement sur ces pages souillées de sang, honteuses pour les nob)es encore plus que pour le peuple, et que je voudrais arracher de notre histoire, caria responsabilité de tout ce sang versé pèse sur nos lêtes à tous, et l'heure de la réconciliation n'est pas venue encore. • Les Anglais survinrent, au plus fort de cette réaction sauvage et implacable, et, de concert avec les nobles et l'armée, continuèrent cette œuvre qui eût rayé la France de la carte de l'Europe, si Charles VI eût succédé à Jean II, et si Dieu n'eût mis entre ces deux règnes néfastes le règne réparateur de Charles V.

Déjà, en 1355, Edouard III et le Prince Noir semblaient s'être donné à tâche de faire pâlir les hauts faits des bandits les plus célèbres, et, se détournant des villes fortes pour se ruer sur le plat pays, le premier avait ravagé ^A^ tois, tandis que le second mettait à sac la Guyenne et le Languedoc, avec tous les raffinements d'une férocité sans seconde. Traînant à sa suite cinq mille habitants de ces cuo-

(1) Trésor des chartes, xeç. %^, ^ \^.

Vengeances des nobles* 359

rées dont il pouvait obtenir rançon, et mille charrettes de Dutin, le monarque anglais entra en triomphe à Bordeaux, lyant, de son propre aveu, brûlé en sept semaines plus de cinq cents gros bourgs, petites villes et villages.

Ce célèbre guerrier remonte ensuite la Garonne jusqu'à Agen, parcourt les fertiles campagnes du Quercy, du Limousin, de l'Auvergne, du Berry, de la Touraine, renversant les maisons, arrachant les arbres, massacrant les bestiaux, brûlant les vins et les provisions que ses chariots ne pouvaient plus contenir. Tout fut détruit, et il rentra encore à Bordeaux suivi d'une multitude captive qu'il espérait mettre à rançon.

Cette guerre d'extermination reprit de plus belle en 1359. L'Artois, le Vermandois, la Champagne sont saccagés sur de nouveaux fcais. Edouard consent à ne pas ardre la Bourgogne pendant trois années, moyennant 200000 écus par an. Puis, de dépit de n'avoir pu entrer de vive force à Parisj il promène le fer et la flamme dans la Brie, le Gâtinais, lé Maine, la Beauce et le pays Chartrain.

« Nos gens, écrivait de sa main ce grand prince à l'archevêque de Cantorbéry et aux seigneurs de son conseil pour leur rendre compte du succès de ses armes, noâ gens ardent et détruisent communément, en large, douze à quatorze lieues de pays, et tout ce pays est moult nettement vidé de blés, de bétail et d'autres biens (i)« 3)

L'Anglais passait pillant, brûlant, violant et volant, et laissait derrière lui un désert fait de main d'hommes, le plus BÉTroyable de tous les déserts. Dans les provinces septentrionales, pas un village qui ne fût à sac, pillé, [teint de sang, incendié. Il n'y avait plus de routes, les maisons deirenaient des forteressésy celles qu'on ne pouvait défendre étaient détruites. Il ne restait pas hors des lieux fortifiés me maison debout, de Laon jusqu'en Allemagne. Les An-

(1) Lettrés à'Édouârd, dans Robert d'Avesburj.

glais, les Navarroîs renversaient partout les moulins, tuaient et brûlaient pour appauvrir la France, les troupes du régent tuaient et brûlaient pour priver leurs ennemis de moyens d'existence, et, s'il faut en croire Froissart, il y avait, en 4359, trois ans que l'on n'avait rien labouré sur le plat pays. (Liv. I, 2° part., ch. 3.)

Charles le Mauvais surtout, qu'animait le génie du mal et de la destruction, trouvait moyen de renchérir sur tant de crimes et de férocité. Il établit Fondriguès, un de ses lieutenants, à Creil, d'où il exerça les plus horribles vexations dans la Champagne, dans le Noyonnais, le Soissonnais et le Laonnais, à dix lieues à la ronde de Chaverny et de Creil. a II marchait de nuit, surprenait les bourgades, visitait les fermes, d'où il enlevait les provisions qui lui étaient nécessaires. Il entrait dans les hameaux, dans les villages, et faisait contribuer; partout où il trouvait delà résistance à ses volontés, il pillait, tuait et brûlait (1). » A Sissonnes, auprès de Laon, lesNavarrois étaient commandés par Hennequin, c< garçon cruel et si étourdi, qu'il était sans pitié et sans mercy, ardait tout sans déport, et occiait hommes, femmes et petits enfants qu'il ne pouvait rançonner à sa volonté. » (Froissart.)

Aux environs de Paris, la campagne, délivrée à peine de la présence d'Edouard III, était ravagée à la fois par les troupes du dauphin et par celles de Charles le Mauvais. Les paysans découragés se sauvaient à travers les forêts et se faisaient brigands, comme tout le monde. La terre, abandonnée sans culture, voyait disparaître ses habitants, et l'on est épouvanté de voir, dans le recueil des ordonnances, surtout de 1360 à 4372, l'effrayante réduction de feux par tous les villages du royaume. Dans le midi même, qui fut le moins maltraité, il y avait tel canton qui de treize mille feui se trouvait réduit à quatre mille (2). Ainsi, la peste noire de

(1) Dom CarVicr, Hist.du Valois, U, 320.

(H) Dom Vaissctte, H\8t. du Lttu^ufedot,\v*.^iM\,\^»'îar\.

48 avait enlevé le tiers de la population, et les troupes andses, navarroises el françaises avaient exterminé les deux irs de ce qui restait. C'est-à-dire qu'en dix années, la France ait perdu à peu près les trois quarts de ses habitants. A Thoury, entre Étampes et Orléans, les paysans euxêmes détruisent tout pour affamer les Anglais, et se refilent dans des baraques de bois dressées à la hâte au pied 1 château fort qui s'élève au milieu de la ville. Les Anglais rivent. Une maison avait été oubliée dans cette œuvre 3 destruction : ils y mettent le feu, le vent porte la imme et les débris ardents sur les cabanes de bois auxlelles ilscommuniquent l'incendie. Hommes, femmes, ennts, presque tous périssent, et le fer des Anglais achève îux qu'avait épargnés la flamme. A Montlhéry, à Longimeau, les mêmes scènes se reproduisent. Les paysans terfiés se réfugient à Orléans et à Paris ; la famine y entre irec eux. Ne trouvant plus à se nourrir longtemps dans ces ampaghes dépeuplées et incultes, les Anglais changent tous 5S jours de campement, et promènent la ruine par tout le >yaume.

Dans les contrées les moins désolées, « les paysans creuàient des fossés autour de leurs villages, et fortifiaient de iur mieux les églises; ils établissaient dans les clochers es guetteurs chargés de mettre les cloches en branle ou e sonner du cornet à bouquin dès qu'ils verraient au loin riller une armure : à ce signal tout le mondé s'enfermait ans l'église ; mais c'étaient là de faibles défenses contre is bandes qui prenaient d'assaut des villes comme Étampes t Nemours. Vers la Loire, les paysans passaient la nuit dans 'S îles du fleuve, ou sur les bateaux où ils entassaient faàilles et troupeaux, et qu'ils arrêtaient au milieu de la riière. En Picardie, ils se réfugiaient dans des souterrains [*eusés à l'époque des invasions des Normands (1).

(1) Secousse, II, 241. — L'abbé Lebeuf, Mém, de VAA(ùi:^^% Vxv- Tiptims, XXVII, 179.

« Le long de la Somme, de Péroime à l'embouchure, on comptait encore, au dernier siècle, trente de ces souterrains. C'est là qu'on pouvait avoir quelque impression de l'horreur de ces temps. C'étaient de longues allées voûtées de sept ou huit pieds de large, bordées de vingt ou trente chambres, avec un puits au centre, pour avoir à la fois de l'air et de l'eau. Autour du puits, de grandes chambres pour les bestiaux. Le soin et la solidité qu'on remarque dans ces constructions indique assez que c'était une des demeures ordinaires de la triste population d'alors. Les familles s'; entassaient à l'approche de l'ennemi. Les femmes, les enfants y pourrissaient des semaines, des mois, pendant que les hommes allaient timidement au clocher, voir si les gens de guerre s'éloignaient de la campagne... Ils avaient beau se réfugier sous la terre, la faim les y atteignait. Dans la Brie et le Beauvoisis surtout, il n'y avait plus de ressources. Tout était gâté, détruit (1)... »

« Et mouraient les petites gens de faim, dont c'était grand pitié ; et dura cette dureté et ce cher temps plus de quatre ans » (Froissart),

« A Paris, on défendit de sonner les cloches, excepté celle du couvre-feu, depuis les vêpres chantées jusqu'à» grand jour du lendemain, afin que les bourgeois en faction ne fussent distraits par aucun bruit. Les chemins se convrireht d'herbe , les monastères furent abandonnés, les sillons laissés* en friche ne servirent plus que de camps aux différentes troupes de brigands, de Jacques, de soudojers anglais, navarrois, français, qui s'y succédaient comme des hordes d'Arabes passant dans le désert : on ne reconnaissait l'existence des homnâes dans ces solitudes qu'à la fumée des incendies qui s'élevaient des hameaux. Nous avons encore des complaintes latines que Ton chantait sur les

(1) Michelet, HisL de France, III, 336.

ilheurs de ces temps, et ce couplet pour les bonsmmes :

Jacques Bonshommes!

Cessez, cessez, gens d*armeset piétons.

De piller et manger le bonhomme Qui de longtemps Jacques Bonhomme Se nomme (1)!...

Reposons-nous un instant^ei^^S^^'^'^oï^s nos regards de tte longue agonie du peuple: tout à l'heure nous reprenons notre marche. Lorsque au milieu des sables du désert

rencontre une fraîche oasis, il est bien permis de s'y arder un moment. Je vais raconter la dernière et suprême ngeance de Jacques Bonhomme au milieu de cette recruscence de fureurs. Quand dans les villes, qui n'avaient s toutes l'immortel héroïsme de Calais, les bourgeois, doutant leurs corps et leurs biens à perdre :», jurent luté et hommage au roi d'Angleterre (2); quand les ands, trouvant Edouard III plus libéral que le roi de ance, prennent de l'argent de lui pour entretenir leurs Iles dépenses, et lui vendent lâchement leur honneur et XT fidélité (3); quand ceux qui sont demeurés Français

cachent et refusent de défendre leurs sujets quand ite cette noblesse si fière de son antiquité et de ses res n'est plus qu'un ramassis de brigands ; quand rien ne t plus dans la poitrine des vaincus de Courtrai, de Crécy de Poitiers, mettons la main sur la poitrine du paysan, us allons sentir battre le cœur de la France. Les nobles <( honnissaient et trahissaient le royaume :», là le grand grief de Jacques Bonhomme, celui qui lui ;t les armes à la main (4). Il veut faire expier aux gentils-

1) Chateaubriand, Analyse raisonnée de Vhistoire de France, 248.

2) Frossart, liv. I, l'« part., chap. ccxxvi. î) Mézeray, V, 545.

I) Froissart, liv. I, 2« part., chap. Lxv. — « Les nobles qui s'étaient appés de la bataille étaient haïs et méprisés du pqnl\\<&^ "^^t^ o^'^i^

36 i HISTOIRE DES PAYSANS.

hommes leur lâcheté, et succombe dans cette lutte inégale. Alors, n'écoutant plus que son désespoir, il essaye de renouveler contre l'Anglais la tentative échouée contre la noblesse, et de laver dans le sang ennemi la honte de tant de défaites. •

C'est en 1359, dans un village auprès de Compiègne, dépendant de l'abbaye de Saïnt-Cornille. Lorsque tout trahit la France et que nul ne la défend plus, les paysans, auxquels on ne permet pas même de fortifier leurs villages, n'osent prendre sur eux de repousser par les ariïies l'attaque de leurs adversaires. Ils demandent donc au régent et à l'abbé la permission d'opposer de la résistance et de se retrancher contre les Anglais. En grande défiance de la pusillanimité et des trahisons des nobles, ils obtiennent encore de choisir un chef parmi eux, et désignent Guillaume Lalouetle, grand et bel homme, digne par son courage de les commander. Guillaume prend pour aide de camp un homme d'une taille prodigieuse, le grand Ferré, dont la force et l'énergie répondaient à la stature, et qui, naguère l'un des chefs des Jacques, avait depuis contribué à les apaiser. Les Anglais, campés non loin, à Creil, s'avancent pleins de dédain pour ces manants dont ils ont déjà tué un si grand nombre. On en vient aux mains ; Guillaume Lalouette est entouré, blessé à mort, et tombe. Alors voilà tous ces hommes exaspérés, comme si le génie de la France eût soufflé sur eux et les eût transfigurés, qui abattent à leurs pieds les Anglais, comme ils abattaient les blés mûrs dans les champs, et qui frappent sur eux comme ils battent le grain dans l'aire. Armé d'une hache d'un poids énorme, le grand Ferré, hors de lui et devenu un autre homme, se

n'avaient pas fait leur devoir. » — Ordonnances du Louvre^ III, préface de Secousse.

(( Les communes de France s'étaient mis dans ]a téta que la noblesse n'avait pas fait son devoir dans les batailles qu'elle avait perdues contre les Anglais. » — BoulainvilUers, État de la France^ I, ^.

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