‹ Histoire des paysans (volume 4)Chapitre 95 sur 145 · PESTE ET FAMINE. 3Ô · texte numérisé non relu

PESTE ET FAMINE. 3Ô

fatigue pour ne pas crever de santé, et que sa bourse ressemblait aux arbres, qui grandissent quand on les émonde. On se garda bien d'éclater de rire à ces saillies de son imagination; on les encouragea au contraire, et c'est quand il s'y livrait pleinement qu'on lui donnait les noms d'homme loyaJ et d'homme très-avisé, recte legalis et sapiens (1). »

A la fin de 4360, Jean rentre en France, et, sans consulter les états généraux, met des impôts énormes pour payer les termes de sa rançon. Le paysan n'avait plus rien, les nobles, les routiers, les Anglais y avaient mis bon ordre, et d'ailleurs il s'était vu dans la nécessité de renoncer au travail de la terre (2). Mais s'il n'avait pas d'argent, on espéra le contraindre à en emprunter, et, de plus en plus prodigue de la fortune de ses sujets, Jean permit cette fois aux juifs de prendre jusqu'à six deniers par livre d'intérêts par semaine, de telle sorte qu'au bout de quarante semaines, l'intérêt égalait le capital.

La i^im, la misère, les angoisses rappellent la peste noire, qui reparaît en 1361. Mais puisqu'il faut mourir, on ^eut jouir auparavant et vider jusqu'à la lie la coupe du crime. C'est en vain qu'après le traité de Brétigny l'Anglais a congédié les troupes à sa solde : préférant rester sous la conduite de leurs chefs, elles continuent de vivre sur le plat pays. Plusieurs bandes se réunissent pour nommer un capitaine souverain, qui se dit € ami de Dieu et ennemi de tout le monde ^. Excommuniés par Innocent YI, ils se rient de ses foudres impuissantes, se replient sur Avignon, et pillent les domaines de la cour papale, a Quand on vit qu'ils tobaient et violaient femmes vieilles et jeunes, sans pitié, et tuaient hommes, femmes et enfants, sans merci, et que qui plus de vilains faits faisait, c'était le plus preux et le mieux )risé, alors firent le pape et les cardinaux sermoimer la Toix partout publiquement y> (Froissart). Le cardinal Pierre

(1) Aug. Thierry, Hist. véritable de Jacques Bonhomme.

(2) Froissart, JiF. I, 2o part., chap. Lxxiv.

Bertrandi vint s'établir à Carpentras pour recevoir les enrôlements; mais comme il ne leur offrait que des indulgences pour unique solde, il arriva que les croisés s'enrôlèrent parmi les bandits (1). On dut se résigner à traiter avec eux, ils' reçurent l'absolution générale de tous leurs péchés, avec soixante mille florins d'or.

Le roi Jean n'avait pas d'or à leur offrir, il n'avait que du fer à leur opposer; il envoie donc contre eux une armée sous le commandement de Jacques de Bourbon, démonstration à laquelle le chef de ces bandits, Jean de Gouges, répond en prenant le titre de roi de France. Comme il était à la tête de quinze mille hommes, il n'hésite pas à offrir la bataille à Jacques de Bourbon, qui n'en avait que dix mille, et qui est battu et tué à Briguais (4361). Délivrés alors de tout souci, le roi et le pape étant désarmés, ils purent s'en donner à cœur joie.

« Ce n'étaient qu'homicides dans les bois et dans les campagnes, et nul ne portait remède à tant de maux^ tellement qu'on pensait que les seigneurs et les princes voyaient volontiers le peuple ainsi châtié. » (Contin. de Nangis.)

Pour les contraindre à quittef.la contrée, le gouverneur de la Bourgogne ordonne aux baillis de la province de faire rentrer dans les villes et les lieux fortifiés tout ce qui était sur la campagne, puis de faire abattre en tous lieux les fours et les moulins. (D. Plancher, II, 245.) C'était déplacer le théâtre des pillages, et rien de plus. Au mois d'avril 1362, renforcés par les bandes du marquis de Montferrat, les malandrins se partagent le midi de la France : Perrin Bouvetaut prend pour lui le Valais et s'empare de U riche abbaye de Moustier-Saint-Chaffre ; Séguin de Badefol, qui se donnait le titre de roi des compagnies, composées presque toutes de gentilshommes, s'empare de Brioude, pille l'abbaye de Saint-Julien, va en Languedoc^ saccage le

(1) Fleury; Hist. ccclc8.,\^, V\l.

^uy, rançonne Aniane, incendie Gignac, dévaste Pont-Saint- Isprit, malgré les anciens sacrifices du pape. .

L'année suivante, le puissant duc de Bourgogne, Phiippe le Hardi, marche en personne contre les compagnies; aais elles changeht à chaque instant de séjour, et cette lierre de partisans fatigue inutilement la contrée. Nepouant les amener à accepter la bataille, Philippe essaye l'acheter leur éloignemenl, et fait, comme d'habitude, remlourser, dans un rayon de six à huit lieues, le prix du ra* hat des forteresses, dont il ne fait en réalité que les vances. Convaincus par expérience que les bandits écartés eront immédiatement remplacés par d'autres, les paysans oulaient refuser d'acquitter cette nouvelle taille, lorsque le lue lança ses « imposteurs » sur le plat pays, avec ordre le lever « telle somme que bon leur sembleray et d'en exiger e recouvrement vigoureusement et sans délai, par prise de :orps et de biens, à force d'armes, et par toutes autres oies et remèdes que pour les dettes du roi et de lui-même 1 est accoutumé de faire (1). » Il fallut alors payer, et lelue ajouta les forts à ses domaines.

Le Languedoc, de son côté, traite avec eux et les éloigne prix d'or : ils se retirent, reviennent après une absence e quelques mois, et consomment la ruine de la province. iC maréchal Raoul d'Audenham marche contre eux, mais 3s seigneurs qui avaient tous leurs parents et tous leurs mis dans les bandes, refusent leur concours, on est conraint de traiter et d'écarter Badefol avec de l'or. Celui-ci, rois ans après, veut vendre ses services à Charles le Mauais : « Le Gascon est trop cher, répondit le roi de Navarre; iuisqu'il veut tant se faire valoir, qu'on s'en défasse. » Il invile à dîner, et l'empoisonne. Privée de son chef, la ande de Badefol se montre de meilleure composition, et et son courage au service de Charles.

(1) Dom Plancher, III, iO-ii; preuves, p. x.

Pacimbourç, l'insigne voleur, comme on l'appelait, qui avait eu cent mille florins d'or dans le marché passé avec It maréchal d*Âudenham, ravageait le Gévaudan et TAuvei^e; Bérard d'Albret, Bertaguin, Espiole Bertaguin, Rabaud de Nessy pillaient le Languedoc, tandis que l'archiprêtre saccageait la Lorraine. Abandonné de tous, le paysan avait perdu jusqu'à l'espérance et ne demandait plus même à être secouru, car les soldats que l'on opposait aux grandes bandes étaient des bandits eux-mêmes et consommaient sa ruine (1). En 1364, les compagnies ne firent plus que trois bandes qui se divisèrent la France : La première — la grande compagnie — eut l'Auvergne, les bords de la Loire, la Champagne ; la seconde — les Navarrois, — sous Charles le Mauvais, prit le duché de Bourgogne ; la troisième — les Comtois, — sous le comte de Montbéliard, exploita la Franche-Comté. « La terreur chassait devant elles les habitants des campagnes, qui se réfugiaient dans les lieux fortifiés, emportant avec eux leur blé, leur vin, leur fourrage, et livrant aux flammes ce que la présence du danger ne leur permettait pas d'enlever (2). )>

Cet intolérable état de choses se prolongea jusque sous le règne de Charles Y, et nous retrouvons, en 1365, les routiers s'acharnant sur d'autres provinces (Mézeray). Les campagnes respirèrent cependant un instant sous ce prince, n empêcha d*abord les bandes de s'établir nulle part, organisa contre elles des compagnies d'arbalétriers dans les villes, et fit remise aux paysans de moitié des aides qu'ils devaient payer, en prévision de ce qu'ils auraient à souSrir des aventuriers (3). Il fît marcher contre ceux qui ravageaient la Champagne Sun propre frère, Philippe de Bourgogne ; mais, pour se venger, ils se jetèrent sur la Bourgogne, et le duc, fatigué de poursuivre en vain ces insaisissables

(1) Dom Calmet, Hist, de Lorraine, III, 378.

(2) Papon, Hisl.qén. de Provence, liv. VII, 209.

(3) Ordonnances du Louvre, N^^x^feiS.^.

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