DU GUESCLIN
ennemis, qui étaient partout et que l'on ne pouvait joindre nulle part, refusa d'épuiser ses troupes dans ces inutiles escarmouches. (D. Plancher, III, 14.) Lassé enfin de leurs excès, Charles allait déployer contre eux les dernières rigueurs, lorsque du Guesclin, qui savait ce que valaient tous ces bandits au jour de la bataille, intercéda pour eux, et voulant au moins utiliser leur mort, demanda à Charles de les envoyer, sous ses ordres, guerroyer contre le roi de Castille Pierre le Cruel, ou contre les Sarrasins de Grenade. Il savait faire de l'ordre avec ces éléments de désordre :
« Ce sont, disail-il, tous garnements que je fais prudhommes malgré eux. >
D'Argentré, grand jurisconsulte et médiocre historien, a raconté, d'après la chronique rimée de du Guesclin, l'arrivée du héros au milieu des bandes, et leur départ pour l'Espagne. C'est une ravissante scène de mœurs que je lui emprunte. On va comprendre les façons d'agir de la soldatesque, des nobles et de l'Eglise avec le peuple.
Du Guesclin se rend auprès de ces bandits et les trouve faisant bonne chère sans compter, entre Beaune et Châlon, au pays des bons vins. Après quelques jours passés à banqueter pour célébrer sa bien-venue, car c'étaient tous gens d'un métier qui reconnaissait bien l'ouvrier qui les venait trouver, il leur dit qu'il lui semblait qu'ils étaient tous en pauvre état, foulant le peuple qui ne les pourrait toujours soutenir, et qu'il serait sage de faire quelque trait d'honneur pour se faire valoir et s'avancer. Les esprits ainsi préparés par une première ouverture, le neveu de du Guesclin arrive quelques jours après, rassemble les chefs, et leur adresse cette harangue à la guerrière :
i Mes amis, il est grand temps d'amender notre vie : bien allé, bien venu; il faudra rendre compte à Dieu, et à toute heure nous sommes sur le pas, allants à la guerre. Nous avons tous assez fait pour damner nos âmes, et quant à m^v je confesse que je ne fis jamais bien. Je tf avNfecw ^^^^\s\v
meurtres, violements de femmes et de pucelles, brûlements de maisons et chaumières; peut-être vous n'avez pas mieux fait que moi : il faut donc changer de façon, et en rémission de nos péchés aller faire du pis que nous pourrons chez les mécréans, ennemis de notre sainte foi. Dieu nous pardonnera sans contredit, et je m'en irai devers le pape d'Avignon obtenir une rémission et pardon général pour tous. »
Touchés par ces paroles, ils se livrent à du Guesclin, qui les dirige sur Avignon. Ils étaient bien quarante mille, mangeant le peuple. Le pape Urbain, justement inquiet, leur dépêche un cardinal, qui les aborde non sans grande frayeur. Le maréchal d'Audenham répond qu'ils sont tous bons chrétiens, marchant combattre les infidèles, et qu'ils se sont voulus détourner de leur route pour demander l'absolution de leurs péchés et se mettre en bon état, étant absous de la propre bouche du pape ; et pour le mérite d'une si grande entreprise, ils demandaient au pape de leur faire une gracieuse aumône de deux cent mille francs, ce qui était bien le moins qu'il pût faire, étant le chef de la chrétienté. Le cardinal dit qu'il avait bien mission d'absoudre sans retard — et il eût volontiers donné sur l'heure l'absolution avec le portage (1), — mais non d'aumôner. •
Sur cela intervient messire Bertrand : « Monsieur le cardinal, dit-il, c'est le contraire : il y a assez d'hommes ici qui attendraient bien avec toute quiétude l'absolution juàques à Pâques ou plus, mais c'est l'argent qu'il faut, comptant et bien présent (2). Dites cela au saint père, et qu'il se hâte,
(1) Ces mots, portage, portements, sont encore en usage dans les campagnes pour désigner ces compliments qui toujours roulent sur ces mots : « Portez- vous bien! Commeîit vous portez-vous? »
(2) ' Je vous viens apporter la leur confession :
Ils ont ars maint moustier, mainte belle maison. Occis femmes, enfans à grand destruction; Pucelles violées et dames de grand nom, Robe vaches, chevaux, et pillé maint chapon. Et bu \m saïv* ^^^et, eX t^Jù^ \sN!MaL\. mouton,