DU GUESCLIN
:;ar tant plus nous resterons là, tant plus ira la besogne pire. > Et pour rendre la supplique plus pressante, il s'avance en vue et jusque sous les murs d'Avignon. Le pape les voyait des fenêtres de son palais courir le pays, pillant et faisant le reste, et il disait : « Voilà des gens qui se donnent grand'peine pour trouver le chemin de l'enfer! »
Le pape ne faisait nulle objection au sujet de l'absolution, et cela ne coûtait pas maille ; mais la demande des deux cent mille francs lui était chose bien forte à passer, car étant accoutumé d'en recevoir à cette occasion, il lui semblait merveilleusement étrange d'en donner. Désireux toutefois d'entrer en accommodement, il offrit la moitié, qu'il s'empressa de lever sur les habitants, ne voulant pas ouvrir le trésor de l'Église pour une cause si profane.
Mais il arriva que du Guesclin rendit cette somme au prévôt d'Avignon et à ceux qui l'apportaient avec lui, en leur disant : <c Mes amis, le saint-père et les cardinaux sont nourris de biens, revenus et impositions qu'ils prennent du même peuple, et refusent de participer à sa décharge, tandis que moi je vais de bonne volonté en voyage pour le mettre en liberté des infidèles qui le tyrannisent. Je me ferais conscience de prendre l'argent du peuple qui en a besoin. Remportez-le, et dites au pape et aux cardinaux que je demande de ce qu'ils ont assez, et que je ne veux point de la nécessité du peuple, ni de ce qu'il a trop peu. »
Le brave chef breton parlait si net et si franc qu'il n'y avait plus guère moyen de prendre des biais ni de marchander. Le pape s'exécuta donc, donna l'absolution de loin, et les vit avec satisfaction se diriger vers Toulouse. Mais à peine étaient-ils sur le territoire espagnol qu'il leva, pour se dédommager, un décimé sur les biens du clergé
Et emblé maint joiel, à tort et sans raison. Calices de moustiers, argent, cuivre et laiton... Chronique de Bertrand du Gii^^m*
de France (1). L'exemple fut suivi, et les chanoines de Saint-Julien de Brioude, victimes antérieurement de Séguin de Badefol, obtinrent de Charles V mille livres de dédommagement à lever sur le plat pays, auquel ils firent encore payer par surcroît les frais de réparation du château de la ville (2).
N'est-ce pas une merveilleuse époque que celle-là? Le connétable, le plus grand capitaine du siècle, à la tête de ces bandits qui le reconnaissent pour un homme du métier; un maréchal de France, naguère leur adversaire, qui maintenant les dirige; ces malandrins qui ont des doutes sur l'état de leurs âmes, qui vont guerroyer pour la cause de Dieu, et se dérangent de leur roule pour aller rançonner son vicaire; le pape qui trafique des choses saintes, qui donne le pardon, engageant la parole de Dieu, mais qui ne veut pas donner l'argent; qui marchande et exploite le peuple pour écarter les pillards dont la présence l'inquiète ; puis le chef des bandes qui donne une leçon de charité et de désintéressement au pape et à ses cardinaux; et enfin, pour couronner l'œuvre, Urbain, le péril passé, pressurant le peuple pour rentrer dans ses déboursés!...
Rappelons aussi pour mémoire que le brave et généreux du Guesclin, chevalier du peuple lorsqu'il est à la tête dçs bandes, n'agissait pas toujours ainsi, et qu'une fois il avait frappé la Bretagne d'un fouage de vingt sols par feu, qu'il s'était opposé en toute circonstance aux affranchissements des serts, et qu'il avait rétabli la servitude de mainmorte, abolie par le duc. D'autres fois, il abandonnait à ses Bretons le pays à ravager, il les laissait enlever dans les villages l'argent, les habits, les chevaux, le bétail, et tout ce qu ils pouvaient emporter (3).
(1) Vita pap. Avenion.y I, 405.
(2) Abrégé de Vhist. d* Auvergne, 421.
(3) Daru, Hist. de Bretagne. — Pitre Chevalier, la Bretagne ancienne et moderne, 437. — Sismoïvà\,W, 'îa. — ÇftTvVvDL, de Nangis, 134.