DIFFÉRENTES CONDITIONS DU PAYSAN EN DEHORS DU SERVAGE
« L'uubnin est celui qui, quoique Français et né
dans le royaume, demeure et décède dans un autre diocèse que celui où il est né. a
De LAtruifti.
Les plus généreuses passions, comme aussi les vices des hommes, dépendent souvent des habitudes ou des nécessités de leur existence. Les peuples pasteurs, qui dressent pour un jour sous le ciel leurs tentes mobiles, et qui chassent partout devant eux leurs troupeaux, leur vivante fortune, échappent sans peine à la tyrannie, et sont jaloux d'une indépendance qu'il leur est plus facile de conserver. Il n'en est point de môme des peuples agriculteurs. Le pauvre laboureur qui, courbé sur le sol, a confié en novembre à la terre la semence qui exige une lente gestation de neuf mois avant de pouvoir être arrachée de ses vastes flancs, s'attache à elle comme l'homme qui sëht qu'une partie de lui-mêmé est renfermée dans le sein de l'épouse à laquelle il a donné 6on cœur et toutes ses pensées. H a fécondé la terre, il est de moitié dans l'acte su* blime de création qu'elle accomplit chaque année, il se sent lié à son œuvré, là est son amour et sa vie. Il veut récolter ayant semé ; puis, sa récolte faite, il ne peut l'emporter dans ses bras, ni se faire suivre par elle. Il faut donc qu'il demeure, et c'est bien lui, le pauvre manant, qui peut dire ce mot profondément mélancolique de Danton : « Est-ce qu'on emporte la patrie à la semelle de ses souliers! »
Aussi voyons-nous les robustes pasteurs de l'Helvétie chasser leurs tyrans et se mettre en République dès les premières années du xiv* siècle, tandis qu'à côté d'eux les Ris de cette glorieuse et puissante France qui remplit l'Europe du bruit de ses armes, attendirent jusqu'aux dernières années du xviu*, avant de reconquérir leur liberté perdue. Que la pro*
CONDITIONS DU PAYSAN EN DEHORS DU SERVAGE. fc?
priëté soit asservie par la violence, comme au moyen âge, ou qu'elle agonise sous le poids de l'impôt, comme aujourd'hui j le laboureur, pourvu qu'on lui laisse la terre, se cramponnera à elle de ses ongles et de ses dents, jusqu'à ce qu'elle lui manque, il mourra s'il le faut, attendant la récolte là où il a mis la semence.
Hélas! elle lui manquait souvent alors, cette terre que les porte-lances avaient accaparée toute, et sur laquelle ils lui permettaient à peine de travailler, sans qu'il pût la posséder. Si encore ils lui eussent laissé le travail et ses fruits ! Mais non, ils venaient chaque jour piller et saccager sa chaumière, enlever ou brûler ses gerbes , ou faire paître leurs destriers sur ses champs que le soleil de juillet n'avait pas encore dorés aux feux de ses rayons. Delà cette misère continuelle, ces famines incessantes; de là aussi ces migrations persévérantes, ce douloureux hymen du paysan et de la terre violemment brisé , ces désertions de serfs qui passaient d'une châtellenie, d'une province , parfois d'un royaume dans un autre.
Le malheureux, cependant, ne conservait pas même dans sa fuite l'espoir d'un sort meilleur. On connaît les rigueurs de l'aubainage, ce droit haineux, comme l'appelle Boulheiller dans sa Somme rurale. Éternellement soumis au droit de ferfuyance vis-à-vis d'un tyran qui, lui, transportait au gré de ses caprices sa tombe loin de son berceau (1), le serf en entrant dans les domaines d'un nouveau maître, au lieu d'un,
(1) « Qu'il soit permis à tout seigneur qui se trouvera être légitime possesseur de fonds de terre, de transporter ses serfs de campagne de l'un et l'autre sexe, encore bien qu'ils soient originaires, dans un autre de ses domaines, ou même de les employer à quelque métier dans les villes, en sorte qu'ils soient acquis à l'héritage où il sera certain qu'ils auront été transférés par leur seigneur. Que de plus, il soit permis aux seigneurs de vendre les hommes de la condition dont on vient de parler, tans y joindre aucune portion de terre. » — Édit du rot Thierry, cité par du Cange, au mot Originarii, — Voy. aussi Maichin, /tuf. de Saintonçe, Wl»
en avait deux. Il y avait « bonne aubaine » pour ce dernier, mais quant à lui, il n'évitait le mal que pour rencontrer le pire. Celui qu'il fuyait s'emparait de tous ses biens, et tout ce qu'il pouvait amasser dans la suite, par une longue existence de fatigues et de labeurs, appartenait, à l'exclusion de ses enfants, à son nouveau possesseur. Il était indifférent que ce maître fût laïque ou ecclésiastique ; dans ce cas particulier, comme dans tous les autres, la tyrannie était la môme. A Besançon, par exemple, le droit des caduques attribuait à l'archevêque la succession des étrangers et celle d'une certaine classe de citoyens décédés sans enfants. Les bourgeois se révoltent, pillent, ravagent et brûlent plusieurs villages appartenant à l'Eglise, èt contraignent l'archevêque à transi* ger et à se contenter de conserver ses droits à l'égard des étrangers (1).
Et encore ne devenait pas aubàin qui voulait, car pour l'être, il fallait pouvoir payer trois sous de bienvenue en arrivant dans cette nouvelle patrie qui vendait sa précaire hospitalité (2). Excepté dans le cas où il y avait entre deux seigneurs limitrophes un traité de « parcours et entrecours, » il était difficile de remuer de place, tant la seigneurie était parfois resserrée entre des limites étroites, sans s'exposer à devenir aubain : il suffisait pour cela d'aller « hors du baptême, hors du crème, hors du diocèse, » et il était interdit au serf de passer d'une paroisse dans une autre sans cause légitime et sans urgente nécessité (3).
L'aubainage était en réalité le servage dans toute sa ri* gueur. La classe libre ayant disparu à peu près complètement sous la féodalité, les étrangers, isolés et sans protecteurs, en étaient réduits à se faire serfs. Ils ne possédaient rien, ne
(1) Rougcbief, La Franche-Comté ancienne et moderne, 803. (a) Ordonnances de janvier 1355, décembre 1400, novembre 1406. (3) Confirmation des privilèges de l'abbaye d'Épinal, par Pierre de Brixei, évéque de Tout, en 1190.