CONDITIONS DU PAYSAN EN DEHORS DU SERVAGE. H
cet égard leurs précautions, car il faut remarquer qu'il y avait alors deux législations et deux morales, Tune à l'usage de la vile multitude, l'autre à l'usage des hautes classes. Il ne s'agit donc ici que des bâtards des manants. Quant aux autres, il n'existait nulle différence entre les enfants légitimes et les enfants naturels des nobles : ceux-ci en étaient quittes peur croiser les armes paternelles par une barre diagonale. Le clergé avait également ses privilèges, et Pléchier, dans ses Grands Jours d'Auvergne, nous apprend que les chanoines de Clermont avaient obtenu du pape une bulle qui exemptait de la juridiction de l'évèque eux et les enfants qu'ils pourraient avoir, pour quelque crime que ce fût (1).
Il est une classe d'aubains dont la situation est pire encore, c'est la classe de ceux qui, bien que Français, sont nés hors du royaume. Ceux-là ne font plus partie de la race humaine ; c homes mesconeus, » comme les appellent les Établissements de saint Louis, ils tombent plus que tous les autres au rang des choses , ils sont épaves (2), ils appartiennent à qui les trouve et à qui les ramasse. Leurs enfants, comme du reste ceux des bâtards, sont c tenus et réputés aubains, » et il leur faut deux générations pour racheter leur déchéance originelle*
Il y avait toutefois une classe de serfs qui dépassait en misère les main mort ables, les aubains et les épaves : je veut parler des juifs à la glèbe, qui étaient en dehors de la loi et de l'humanité. Quelle que fût leur condition, les sires héritaient de leurs biens, et ils ne pouvaient disposer par testament, au préjudice de leur maître, d'une somme dépassant cinq sois* La politique, comme la religion, commandait d'être implacable à leur égard et de les dépouiller sans pitié, pire* qu'étant naturellement pécunieux, ils eussent accaparé la fortune territoriale. On leur laissait le trafic dé l'argent, on
(1) Résumé de l'histoire d'Auvergne, 15S.
(2) « Sont, par ladite coutume et usagé (de Laon), réputez épaves, ceux qui tout natifs hors du royaume, su jetz néanmoins, et demeurant au dit royaume*»
leur arrachait des mains ce sol qui ne pouvait être pour eux une patrie.
La véritable mission du juif, au moyen âge, était de faire des économies pour son seigneur. C'était une tirelire qu'on laissait s'arrondir et qu'on brisait dès qu'on en avait besoin.
Le serf juif ne pouvait pas même éviter la spoliation en embrassant la religion de ses persécuteurs, car dans ce cas tous ses biens étaient confisqués, sous prétexte que sa liberté dépouillait son seigneur de la propriété de sa personne. Lorsqu'une contestation s'élevait entre deux juifs, ou entre un serf juif et un chrétien, le jugement de la cause était porté devant les enfants de chœur, « afin que la grande innocence des juges corrigeât la grande malice des plaideurs. »
On peut poser en principe qu'il n'y avait nulle différence entre les seigneurs ecclésiastiques et les seigneurs laïques, au point de vue des relations des maîtres avec les esclaves ; la tyrannie était égale chez tous, et le clergé se montra aussi hostile à toute idée d'affranchissement pendant la longue période monacale du moyen âge, qu'il avait été largement émancipaleur durant la glorieuse période philosophique des premiers siècles. Souvent même le serf des seigneuries ecclésiastiques se trouvait placé en face d'éventualités qu'il n'eût point rencontrées ailleurs. Si l'évêque ou l'abbé était mauvais, il était pire que le châtelain, n'ayant derrière lui ni famille dont il fallait sauvegarder l'avenir, ni intérêts dynastiques à ménager. S'il était bon, il pouvait sans doute traiter ses hommes selon l'esprit de l'Evangile; mais aussi il pouvait se montrer jaloux de défendre « les libertés de son église, » lesquelles étaient de disposer sans réserve des biens et de la liberté de ses sujets. Pour ces derniers, les chances d'affranchissement étaient bien moindres, vu que le châtelain affranchissait quelquefois par acte de dernière volonté en récompense de services personnels, et que le sire, ruiné ou partant pour la croisade, pouvait se trouver dans la nécessité de