TRAFIC DES CHOSES SAINTES
rir, de s'emparer de tous ses biens, meubles et immeubles.
Si la maladie clouait le vilain sur son lit de douleur, le sacristain lui apportait les quatre croix de bois des malades, et il payait quatre droits; si sa femme devenait mère, le môme personnage lui apportait la croix des accouchées, et il payait encore (1).
On acquittait une rétribution particulière pour les enfants décédés dans les huit premiers jours après leur naissance, afin que le clergé les enterrât revêtus d'une robe blanche (2).
Toute maladie, comme toute mort subite, était un châtf ment de Dieu, dont on apaisait la colère au moyen de libéralités faites à ses serviteurs. Plus le mal était imaginaire, et plus la guérison était l'effet d'un miracle obtenu grAce aux prières des ecclésiastiques, et le cartulaire de l'abbaye de Saint-Florent, près Saumur (Pièce CLXII), nous offre l'exemple d'un berger démoniaque nommé Bernard, qui donna aux moines un morceau de vigne, en reconnaissance de sa guérison obtenue par l'intercession du saint patron du moustier.
« Quoiqu'à la plupart des cures fussent attachés des revenus, dit l'auteur de Y Histoire de Paris, ceux qui les desservaient ne laissaient pas d'exiger de leurs paroissiens le prix de tous les actes, cérémonies, sacrements prescrits par l'Eglise, et de beaucoup d'autres qu elle ne prescrivait pas, tels que les baptêmes, la communion, la confession, la pénitence, les messes, les fiançailles, les mariages, l'extrème-onction, les enterrements ; puis, dans le cours de la vie, on payait encore les offrandes à la messe, les offrandes des premiers fruits, les offrandes des premiers nés des animaux domestiques , les dîmes, la bénédiction du lit nuptial et celle des nouveaux mariés, le lendemain de leurs noces, la bénédiction des champs, des jardins, des puits, des fontaines, des maisons nouvellement
(1) Monte», Hitt. des Fronçais des rfiwr* étais, II, 38. {%) D. Calmet, Hisi. de lorraine, II ; preuve», ocluv.
construites, la bénédiction de la besace du voyageur, la bénédiction des raisins, des fèves, la bénédiction des cuves, des agneaux, du fromage, du lait, du miel, la bénédiction des bestiaux en temps de peste, la bénédiction des armes, des épées, des poignards, des drapeaux, la bénédiction de l'amour, ou du vin que le prêtre faisait boire à deux amants.
« Je pourrais doubler cette nomenclature, — dit-il en finissant (1). »
Ainsi, par un retour inattendu des choses d'ici bas, les vendeurs avaient à leur tour chassé Jésus de son temple, ils y avaient établi leur boutique, son autel était devenu leur comptoir, et cette rouge liqueur que la main du clerc versait dans le calice n'était pas le sang généreux de la vigne, mais bien le pur sang du peuple.
Ils faisaient payer à la crédulité du paysan grossier, jusqu'à de l'eau claire, qu'ils bénissaient avec de certaines oraisons, et qui devait les mettre à l'abri de toute sorte de malheurs (Mézerai, V, 75).
Tout moine frappé de mort violente devenait un martyr dont les miracles étaient d'un grand revenu pour son abbaye. Un prieur du monastère de Gristan s'étant un jour, dans un instant d'ivresse, précipité le couteau à la main sur deux de ses religieux qu'il blessa, ceux-ci l'assommèrent sur l'heure à coups de bâton, ce qui, comme compensation, lui procura, de la part de ses moines, une canonisation immédiate. 11 faisait sa bonne part de miracles, et même avec si peu de discrétion, que l'on trouve dans les Décrétâtes des lettres apostoliques d'Alexandre III, qui l'éliminent du ciel et interdisent de l'honorer comme martyr (Mézerai).
Une sorte d'épidémie tyran nique semblait avoir soufflé son venin sur tous les serviteurs des seigneurs, ecclésiastiques aussi bien que laïques, infectant jusqu'aux plus obscurs et aux
(1) Voy. aussi l'article Biens d'Église, de M. Viennet, dans le Vict. de ta eonversaiion.
derniers de leurs valets. Les marmitons de l'archevêque de Vienne avaient établi dans le diocèse un impôt sur les mariages, et ses domestiques, prenant sous leur protection les voleurs et les bandits, dont ils partageaient sans doute le butin, s'étaient fait une seigneurie en sous ordre, plus odieuse encore que celle de leur maître (1).
C'est le propre de l'oppression d'enfanter la révolte, et ne pouvant rien attendre que d'eux-mêmes, les manans tentèrent de secouer violemment un joug imposé parla violence.
« Dans la province de Sens, dit le continuateurde Nangis (1315), beaucoup de gens du peuple se liguèrent ensemble, contraints, pour ainsi dire, à se soulever» par les extorsions iniques et vexatoires qu'ils avaient journellement à subir, dans les causes portées devant la cour de justice de l'archevêque, de la part des avocats et procureurs de cette cour. Ces gens, parmi leur multitude toute laïque, élurent un roi, un pape et des cardinaux, résolus à rendre le mal pour le mal, et voulant répondre par une haine opiniâtre à la méchanceté de leurs ennemis. »
Pour toute satisfaction à cette réclamation armée, on envoya contre eux des troupes qui en eurent facilement raison. Le soulèvement fut réprimé par la force, et les paysans sévèrement châtiés.
(I) Mably, Observât, sur l'hist. de France, liv. HI, chap. i*r.