LES MALTÔTES
adjuger à vil prix à des hommes de paille qui leur étaient dévoués. Puis ils le remettaient en adjudication pour leur propre compte, et le faisaient alors monter le plus haut possible (1). L'adjudicataire se trouvait donc contraint de pressurer les contribuables par tous les moyens en son pouvoir, tandis que les rois, qui ne touchaient presque rien de cet impôt qu'une nuée de percepteurs affamés arrêtait en route et « tournait à son profit singulier et particulier (2), j> se voyaient dans la nécessité d'en établir un autre, pour lequel les choses se passaient invariablement de môme. En vain ils s'irritent, et à chaque nouveau règne font pendre les financiers du règne précédent ; en vain Montfaucon étendant vers eux son bras sinistre, semble les prendre à leur tour aux cheveux pour les montrer, comme un épouvantail, à tous ces ministres prévaricateurs qui se succèdent, « chatouilleux de la gorge ; » en vain douze contrôleurs généraux, sans compter le vulgaire, sont pendus, et restent exposés au gibet qu'essaya le premier Enguerrand de Marigny ; toujours on en revient à livrer la collecte des aides et des tailles à de nouveaux banquiers. Hélas ! mieux vaut garder les sangsues gorgées déjà , que de livrer le corps social à des sangsues maigres et avides.
« Ils ont tort, disait le surintendant Maisons quand on lui ôta les finances : ils ont tort; car j'ai fait mes affaires, et j'allais faire les leurs (Saint Simon, XIX, 235). »
« Où sont donc les décimes qu'on a levées sur le clergé? — demande Louis le Hutin à Enguerrand de Marigny? Que sont donc devenus tant de subsides dont on a surchargé le peuple? Où sont ces richesses qu'ont dû produire tant d'altérations faites dans les monnaies (3)...? »
(I) Ordonnances du Louvre, X. Ordonnance du 25 mai 1413 sur la polue générale du royaume, art. 115.
(î) Ordonnance de mars 1356, art. 2, 20
< 3) Leblanc, Traité des monnaies, \ 96,
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Enguerrand eût pu répondre avec le poète :
« Ou sont les neiges de l'autre an?... »
La levée de deniers imposée par l'ordonnance de 1356 ayant été, comme les autres, dévorée avant d'avoir pu arriver jusqu'aux coffres du roi, les Etats généraux votèrent une taxe proportionnelle sur le revenu, établie sur les bases suivantes : les pauvres gens ayant moins de dix livres de revenu, les laboureurs et journaliers vivant de leur labourage, les mercenaires et les serviteurs gagnant cent sous de gages au plus, payèrent dix sols; les gens jouissant de dix à quarante livres de revenu, payèrent vingt sols; ceux qui possédaient un revenu de quarante à cent livres, en payèrent deux; ceux qui en avaient cent en payèrent quatre; au-dessus de cent livres, les riches n'en payaient plus que deux par chaque cent livres excédant la première centaine. C'était l'impôt proportionnel, mais à rebours. On voyait bien que les riches avàient fait la loi et que les paysans n'avaient point été appelés à la discuter.
Puis survint la captivité du roi Jean. Les états généraux s'assemblèrent de nouveau en octobre 1357 et votèrent un second subside, puis encore d'autres en mai 1358, puis encore et toujours en mai 1359. Le roi Jean, racheté si chèrement, en obtint encore en 1363 pour chasser de France les grandes compagnies.
Il était bien impossible que le paysan, pillé de tous côtés et réduit à la besace, payât tout ce qu'on exigeait de lui. C'est alors que le roi, par des lettres patentes de 1360, permit aux juifs de prêter sur gages, « en retirant pour chacune livre, quatre deniers d'intérêt par semaine. » Cela fait un peu plus de 86 pour cent par an. Puis ce prince, l'un des modèles de la loyauté chevaleresque parmi les souverains, fit secrètement diminuer la quantité de métal fin contenue dans les monnaies, de manière que les prêteurs ne reçurent plus en