LES MALTÔTES
remboursement une valeur égale à celle qu'ils avaient prêtée (J.-B. Say, II. 130).
H semble que sous le roi Jean, Ton s'était posé ce problème de tirer du paysan son dernier écu et sa dernière goutte de sang (1). Ce n'était pas assez que sa terre payât aux ecclésiastiques, aux nobles et au roi, les dîmes, les tailles et un nombre infini de droits ; chaque produit du sol payait encore, et plusieurs fois, et sous divers titres. Il y avait des aides sur le blé, sur la farine, le pain, les gâteaux, les fouasses; sur le bétail, la viande, la volaille, le gibier, le poisson ; sur les œufs, le lait, la crème, le beurre, le fromage, le vin, le cidre, le vinaigre, l'huile; sur le foin, la paille, le bois, le charbon ; sur les laines, les étoffes, le chanvre, la toile, etc. (2).
Puis arrivaient les aides extraordinaires pour le blocus d'un château, pour le siège d'une forteresse, l'attaque d'une place, la défense d'une ville*, pour les armées de terre et pour les armées de mer ; pour les guerres contre les Anglais, pour l'union de l'Église contre les Turcs, contre les Sarrasins, etc. Si le vilain tardait à s'expédier, on commençait par emplir sa maison de « mangeurs et de ravageurs, j> dont le nombre pouvait être augmenté de jour en jour jusqu'au complet acquittement des tailles (Ordon. des 20 juin 1852, 17 déc. 1352). La ruine de l'un retombait sur son voisin moins misérable, et c'est en vain que celui-ci se croyait en sûreté après avoir payé tout ce qu'on lui avait demandé. Au lieu de la solidarité du bien-être, on avait organisé la solidarité de la misère; chaque feu devait payer une somme fixe, « le fort portant le faible, » et les moins pauvres payaient pour les plus pauvres qui s'engageaient à les rembourser (Ordon. juill. 1355).
Parlerons-nous de l'altération des monnaies? Sous le
(1) « Les serviteurs même et les servantes furent obligés de donner la moitié de leurs gages pour contribuer aux impositions. » — D. Barthélémy Roger, Hisl. d'Anjou, 298.
(3) Monteil, Hisl. des Français des divers états.
même roi Jean, on compte, en 1351, dix-huit ordonnances qui changent la valeur de l'argent; on en compte seize en 1352, treize en 1353, onze en 1354, dix-huit en 1355... (1). Combien, au milieu de cette incessante perturbation, n'étaitil pas facile de tromper le pauvre peuple ignorant des campagnes!
Elles eussent conservé leur titre, qu'il lui eût été encore bien impossible de se reconnaître au milieu de cette Babel numismatique, quand le désordre et l'anarchie étaient partout , quand les rois, les seigneurs, les évèques, les abbés, les villes même, frappaient monnaie (2), et les altéraient à Fenvi suivant les besoins du moment. D'abord, à chaque fabrication d'espèces, il y avait un excédant de prix dont le roi ou le seigneur profitait (3). a S'il avait des exactions à faire, il diminuait le prix du sol ; il ordonnait qu'il y en aurait soixante au marc. Si, au contraire, il avait des dettes à payer, il en augmentait la valeur; il ordonnait qu'il n'y en aurait plus que quarante-cinq ou cinquante au marc. » (Papon, Provence, II, 351.)
L'industrie des traGcants d'argent trouva moyen d'ajouter quelque chose encore à ce chaos : des courtiers voyageurs, désignés dans les ordonnances sous le nom de labletiers (h), parcouraient les campagnes, un petit coffre sur le dos, et, comme ce magicien des contes arabes qui changeait les vieilles lampes contre des neuves, achetaient et troquaient les monnaies anciennes, dont les paysans ne savaient pas la valeur, contre de belle monnaie toute neuve, mais qui ne valait rien (5).
(1) Ordonn., II, III (passim).
(2) Duby, Traité des monnaies des barons, pairs, évèques, abbés, villes et autres seigneuries du royaume (1790).
(3) Ordonnances du Louvre, XV, préface, p. xlvi.
(4) Ordonnances, t. III p. 13, 90, 196, 246, 377, 425, 440, 456, 436...
(5) Ordonnances, XV, préface, p. xliv.
Celte excessive mobilité dans la valeur du signe monétaire présentait un excellent prétexte aux fraudes des seigneurs, qui avaient souvent accordé des concessions indéfinies, à la condition de redevances fixes. Prétendant que l'altération des monnaies rendait leurs renies illusoires, ils entraient dans une série de contestations qui aboutissaient inévitablement à donner raison aux plus forts. Comme il y avait, au fond, quelque chose de vrai dans leurs prétentions, ils devinrent plus difficiles à l'endroit des concessions indéfinies, les plus avantageuses de toutes aux paysans, et leur accordèrent de préférence, soit des baux à temps, communément de une à quinze années, soit des terres à moitié, à métairie, — medietariœ, — soit des terres tiersaubles, dans lesquelles le seigneur ne levait que le tiers des fruits, lorsque le cultivateur avait dû se livrer préalablement à des travaux de défrichement considérables, ou que les domaines étaient de trop médiocre qualité.
«'Nous ne pouvons croire ni présumer, écrit le vaincu de Crécy quatre mois après ce grand désastre, qu'aucun puisse ou doive faire doute que à nous et à notre majesté royale ne appartiennent, seulement et pour le tout, et notre royaume, tout le mestier, le fait, la provision, l'état et toute l'ordonnance de la monnaie, et faire monnoyer telles monnaies, et donner tel cours, tel prix comme il nous plait et bon nous semble, pour le bien et profit de nous, de notre dit royaume et de nos sujets. » (Ordon. 16 janv. 1346.)
C'est le vol établi en fait et en droit au profit de la royauté : il ne s'agissait plus que d'en faciliter et d'en légaliser la perception, ce qu'elle fit, par condescendance pour le peuple et sur sa demande (1), car Jacques Bonhomme était vérita-
(1) « Le roi, pour droit de monnéage, peut prendre 12 deniers de trois en trois ans, sur chacun feu pour son monnéage et fouage, qui lui fut accordé anciennement pour ne changer la monuaie. » — Coût, de Normandie, LXXyi.
« Le désordre et l'oppression étaient si grands, que l'on vH plusieurs fois
blement le patient de l'Evangile: à chaque soufflet, il tendait l'autre joue et disait: Merci! Le peuple offrit donc de payer une nouvelle contribution annuelle, à la condition que rois et seigneurs renonceraient à l'altération des monnaies, ce à quoi ils consentirent, mais à temps seulement, et à terme, afin de sauver le principe et de conserver le droit.
C'est le faux monnayage abonné au profit des rois et des seigneurs.
On se montrait peu scrupuleux sur l'origine de l'argent, et on le ramassait dans toutes les fanges. Déjà faux-monnayeurs, les rois n'avaient plus qu'un pas à faire pour tomber au rang des bandits, des voleurs et des assassins : ce pas, la royauté le franchit et se fit leur complice en leur vendant l'impunité (1). Dès que les profits des financiers, des Juifs et des usuriers étaient devenus trop scandaleux, les rois faisaient dresser des gibets dont la vue seule les amenait à composition. Une transaction intervenait alors, les hommes de finances étaient admis à continuer de dévorer le peuple en payant au roi une contribution annuelle, et le trésor s'enrichissait des fruits de ce pacte odieux qui prenait le nom de Fore factura Judœorum et Longohardorum (2), nom merveilleusement bien choisi, car c'était bien un forfait, quelque sens que l'on voulût donner
des cités, des provinces, offrir de payer au monarque une contribution annuelle, plutôt que d'être perpétuellement soumises aux variations des monnaies, » — Ordonn., XV, préface, p. xliv.
En 1368, le prince de Galles veut lever un rouage en Aquitaine: « A cette ordonnance, tenir et obéir étaient assez d'accord ceux de Poitou, de Xainlonge, de Limousin, de Rouergue et de la Rochelle, parmi ce que le prince devait tenir ses monnaies estables. » — Froissart.
Voy. Leblanc, Hist. des monnaies de France, p. 76; — D. Plancher, Hist. de Bourgogne, II, 80 ; — Ordonn., I, 551, 588; III, 102
(1) «Tous les deniers qui isteront des eaux et forêts, avec les rachats, quins deniers, amortissements, finances des francs-fiez, compositions ordinaires des juifs, anoblissements, amendes des parlements, et aussi les revenus des monnoyeurs avec les compositions des usuriers, passent et viennent par nostre dict trésor en la manière que dessus est dict.» — Ordonnance du 28 février 1378.
(3) Lelaboureur, Hist. de Charles fl, introd., p. 31.