‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 14 sur 225 · AFFRANCHISSEMENT DES COMMUNES. — SES EFFETS POUR LES CAMPAGNES · texte numérisé non relu

AFFRANCHISSEMENT DES COMMUNES. — SES EFFETS POUR LES CAMPAGNES

« L'histoire des communes du nord de la France présente le tableau d'une lutte acharnée entre le» bourgeois et le cierge'. » Auc. THIERRY (I).

« Vous saves comment la plupart d'entre elles furent formées: par l'insurrection, par la guerre contre les seigneurs. » Guizox (î).

L'affranchissement des communes, le plus grand fait politique de notre histoire, celui dont tous les autres ne furent que la consécration et la conséquence, eut une influence considérable sur la situation des populations agricoles, et mérite à ce titre que nous nous y arrêtions quelques instants. Grâce aux admirables travaux des historiens de notre temps, on sait aujourd'hui quelle confiance il faut accorder à ces écrivains qui ont fait honneur à Louis le Gros de l'affranchissement des communes. Cet affranchissement fut un fait purement révolutionnaire, et la libéralité des rois, pas plus que des évêques et des seigneurs, n'a rien à y voir. Les villes s'érigeaient en communes, et le roi se faisait payer pour conûrmer leur charte, sauf à revenir plus tard sur la parole jurée, lorsque les seigneurs et les évêques leur offraient une somme plus considérable. C'est ce que Louis le Gros fit lui-même à Laon. Mais les annalistes antérieurs à notre temps avaient toujours plus ou moins écrit ad usum Delphini. Aussi est-il tel d'entre eux dont on peut feuilleter les œuvres volumineuses sans qu'il soit possible de deviner s'il existait quelque part un peuple qui vivait et faisait vivre ses maîtres, un peuple qui labourait ce sol que les grands ravageaient incessamment. Rien n'existe pour eux, rien ne leur paraît digne d'être rapporté, que les faits et gestes du pape et de l'empereur, des rois et des évêques, des

(1) Lettres sur rhistoire de France, lettre XI II.

(2) Histoire de la civilisation en France, XVIIe leçon.

seigneurs et des abbés. Ces écrivains « de louage et de louange » tiennent un registre exact de toutes les donations pieuses, de toutes les fondations d'abbayes; les princes sont pour eux autant de héros immaculés (1), qui achètent la facile indulgence des moines, leurs chroniqueurs ordinaires, par quelques aumônes faites à leurs couvents. Malheur à celui qui, sous la monarchie, eût osé respecter la vérité et prendre contre les grands le parti du peuple î Les persécutions les plus implacables eussent été le prix de son outrecuidance et l'eussent bien ramené dans le sentier du devoir. Dans cet heureux temps, le duc de Rohan corrigeait, le pistolet au poing, l'histoire de Bretagne du savant dom Lobineau, et, pour ne pas perdre sa pension, Mezerai passait l'éponge sur tout ce qui, dans son histoire de France, n'était pas du goût de Colbert, le protecteur des gens de lettres (2).

Quand, au xie siècle, le peuple, s'étant compté, demanda à être compté pour quelque chose, il faut voir avec quel mépris d'abord, avec quelle rage ensuite sont accueillies les audacieuses prétentions de ces serfs, qui voulaient être libres. On courait sus aux « communiers, » à ces ennemis de la so-

(1) Suivant la chronique, les seigneurs de Bellesme n'avaient « d'humain que le visage, et l'àme de tigres et de lions.» L'historien de la province s'indigne et trouve « l'histoire bien menteuse, vu que cela ne s'accorde pas avec les belles et grandes fondations d'abbayes et autres maisons dédiées au service de Dieu, où l'on voit comme le portrait de leurs mœurs imprimé aux chartes d'icelles. » — Bry, Histoire du Perche et duché d' Alençon,%Z.

(2) « Un bénédictin nommé dom Lobineau fit en ce temps-là une histoire de Bretagne. M. de Rohan y voulut faire insinuer ce qu'il lui convenait. Le moine résista et souffrit une persécution violente et même publique, sans qu'il fût possible de le vaincre; mais enfin, las des tourments et menacé de pis encore, il vint à sa capitulation. 11 s'en plaignit à qui voulut l'entendre; il fut bien aise, pour sa réputation, que la violence ouverte de ces mutilations et de ces faussetés ajustées par force ne fût pas ignorée. Il en encourut pour toujours la disgrâce des Rohan, qui surent bien lui en faire sentir la pesanteur jusque dans le fond de son cloître, et qui ne s'en sont jamais lassés. » — Saint-Simon, Mémoires, IX, 220.

Voy. dans Dulaure, Envi tant de Paris, III, les lettres de Mézerai à Colbert.

ciélé d'alors, qui renversaient la religion, en renfermant 1* puissance de l'éYèque dans l'Église et des moines dans le cloître; la famille, pour pouvoir disposer à leur gré d'eux-mêmes et des fruits de: leur union ; la propriété, pour fonder la propriété individuelle en assurant leur héritage à leurs enfants et en cessant d'être eux-mêmes la propriété d' autrui : le tout pour introduire dans la société élargie un élément nouveau, un nouvel ordre, le Tiers État, qui n'avait point existé jusqu'alors* Aux premiers efforts d'Orléans, sous Louis le Jeune, on répond par des supplices qui étouffent « la forcennerie de ces musards qui, pour raison de la commune, faisaient mine de se rebeller et dresser contre l'autorité (1). » Ge qui n'empêchera pas les historiens de dire que Philippe-Auguste confirma la charte donnée en 1080, à l'Orléanais, par Louis VII,

< Commune, dit un écrivain du xne siècle, est mot nouveau et détestable j et voici ce qu'on entend par ce mot ; les gens taillables ne paient plus qu'une fois l'an à leur seigneur la rente qu'ils lui doivent. S'ils commettent quelque délit, ils eri sont quittes pour une amende légalement fixée, et quant aux levées d'argent qu'on a coutume d'infliger aux serfs, ils en sont entièrement exempts (2). »

L'archevêque de Reims, venu à Laon pendant les luttes sanglantes de la bourgeoisie de cette ville, s'élevait avec énergie contre ces criminelles tentatives : « Il prêcha, dit lé même auteur, contre ces exécrables communes dans lesquelles les serfs, contre tout droit et toute justice, se dérobent à la puissance des seigneurs, i

Mais eh dépit des colères des barons et des excommunications des évêques et des abbés, les serfs des villes, réunis dans l'église principale ou sur la place du marché, juraient sur les livres saints de se prêter aide et assistance mutuelle et récn

(1) Chron.de Saint- Denis ; — Rec. des hist.de Ft ance, XII, m. . (S) Gttibert de Nogent, De vita sua, ap, Serip. G allie, et Franc., XII, t50,

proque, pour résister par la force à tout abus de la force (1). Ils devaient à ce serment, à cette conjuration, comme on disait alors, — cum jurare, -—le titre de jurés, de conjurés, et, de serfs, ils devenaient bourgeois. Alors ils repoussaient par les armes les prétentions tyranniques de leurs maîtres, et après s'être largement baignés dans le sang des seigneurs, des abbés et desévêques même (2), qui de leur côté employaient toutes les armes, temporelles et spirituelles, pour éterniser le servage, et contraindre, à l'occasion, le suzerain à rompre la commune concédée (3), ils obtenaient des chartes de commune d'autant plus libérales, que la lutte avait été plus longue et plus sanglante (4).

L'esclavage disparut alors dans les villes, avec la taille arbitraire, la corvée « à toutes mandées, » la mor taille, etc. Les rois, profitant habilement de ce moyen d'affaiblir des vassaux toujours prêts à se révolter, acceptèrent l'argent qu'on leur offrait pour confirmer les communes rédigées par les bourgeois, et le firent sans oublier jamais de relever les crimes des châtelains et de flétrir leurs extorsions. Ainsi, celle de Mantes est confirmée, en 1150, « à cause de la trop grande oppression du pauvre peuple; » celle de Gompiègne t à cause des énormités du clergé; » celle d'Abbeville et de Dourlens, « à cause des injustices et des vexations que commettent trop souvent les seigneurs au préjudice des bourgois(5); » etc.. Dans ce désastre général, les nobles, toujours prêts à arracher le lendemain ce qu'ils n'avaient concédé qu'à la force, sauvaient ce qu'ils pouvaient, conservant ici des corvées, là

(1) Statutum est itaque et sub religione confirmatum quod unusquisque jurato suo fidem, vim, auxiliuroque prœbebit. (S) Voy. dans Aug. Thierry, l'Histoire de la commune dé taon, par exemple. (S) Do m Plancher, tiist.de Bourgogne, II, preuves, p. 11.

(4) Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France, XIII. — > Les chartes de commune s'appelaient communio, communia, communitas, franckisia, consuetudines, liber tas, etc.

(5) Des Hais généraux et autres assemblées nationales, VII, 198, 199, 300, etc.

les tailles ordinaires et aux quatre cas; les plus faibles devant la révolte se contentaient de la poule de coutume, — saivis nostris gallinis. Le bourgeois devint maître de lui-même et de ses biens ; il put donner, vendre et aliéner, de son vivant ou après sa mort (1) ; cessant d'être justiciable haut et bas, il ne put plus être distrait de sa juridiction, ses biens ne furent plus passibles de saisies en matière civile, pourvu qu'il fournît bonne et suffisante caution.

Tout en couvant déjà dans leur cœur le dessein de renverser plus tard les communes sur les ruines de la féodalité amoindrie, les rois maintenaient un système de contre-poids entre les deux puissances rivales, protégeant aujourd'hui les bourgeois, demain prêtant contre eux main-forte aux gentilshommes ou au clergé. C'est ainsi qu'en 1226, Auscher, abbé de Saint-Ricquier, déplorant la perte de « ses droits et de sa liberté, » obtient du roi une; charte, grosse de réaction seigneuriale en faveur des moines de son abbaye (2), tandis qu'en 1189, Philippe-Auguste rend aux bourgeois leurs privilèges (3)« Seulement, comme on a toujours plus de peur des mots que des choses, on remplaça par le mot de paix, le mot « toujours abominable de commune (A). »

Certes, c'est un progrès chèrement acheté que celui-là qui se paie au prix du sang des hommes, et il eût été à désirer que du moins la nation tout entière en recueillît les fruits : il n'en fut rien, les villes seules profitèrent de la victoire. Quant aux campagnes, les conséquences de l'affranchissement des communes leur furent favorables sur quelques points, funestes sur un plus grand nombre.

(1) Quilibet cor un» de se ipso et de omnibus bonis suis mobilibus et immobiiibus, ubique sint et quaecumque, ordinet, disponat, et suam faeiat plenariam voluntatem, in vita pari ter et in morte. — Ordonn. du Louvre, XI, 337.

(2) Voy. dans Louandre, Histoire d'Abttevilte, p. 167.

(3) Ordonn. du Louvre, IV, 548.

(4) « Semper abominabile, » dit le chroniqueur Balderic, évôque de Noyon et de Tournay.

Au xi* siècle, la France était exclusivement agricole, peuplée de serfs peu différents des animaux, leurs compagnons de misère, et traités à peu près de même ; sans émulation, parce qu'ils étaient sans espoir ; sans courage, parce qu'ils étaient sans ressources; fuyant comme un travail sans fruit celui qui leur aurait produit des récoltes au delà de ce qui suffisait à leur nourriture et au paiement des redevances féodales. Les villes créèrent une classe nombreuse de consommateurs dont les richesses purent grandir sans crainte à l'abri des franchises nouvelles. Les besoins augmentèrent avec les moyens de les satisfaire, une impulsion vigoureuse et salutaire fut imprimée à la production ; il fallut défricher, cultiver mieux, produire davantage. Les cités se fortifièrent; elles servirent, aux jours du péril, de refuge aux serfs des campagnes et à leurs récoltes. Quelques agriculteurs habitaient les villes sans y avoir droit de bourgeoisie (1), tandis que quelques bourgeois possédaient dans la banlieue des terres qu'ils cultivaient eux-mêmes (2). L'intérêt de la ville était donc que la campagne fût paisible et protégée. Ces hommes que l'avilissement, une ignorance complète et Tisolement avaient réduits à l'état de brutes à face humaine, rapprochés dans les villes, se virent, se connurent, mirent en faisceau les faibles rudiments de leur intelligence, qui s'échauffa par le contact, se polit par le frottement, et prépara pour un avenir bien lointain encore, la nécessité de garanties plus complètes et d'un affranchissement réel et vrai, en fait comme en droit.

La liberté est un mal contagieux. Le spectacle de l'indépendance des villes souffla dans le cœur des hommes du plat pays un désir d'émancipation dont nous verrons aux siècles sui-

(1) « Manans sont ceux qui demeurent ès villes et cités, et n'ont point franchise de bourgeoisie. » — Boutheiller, Somme rurale,

(2) On en voit la preuve dans beaucoup de chartes de commune, où l'on accorde aux bourgeois exemption du droit d'entrée sur les Ylns de leur cru, les grains de leur récolte, etc.

vants les sanglants résultais. Déjà ils refusaient ou ajournaient le paiement des cens et des tailles (1), et n'étant attachés au sol par aucun lien de propriété, ils quittaient la place, bien décidés, par l'excès de la misère, à braver les périls de Taubai nage.

Pour attirer sur leurs domaines ces serfs fugitifs, pour abriter et recueillir ces essaims humains qui n'avaient pas même pour se poser, la branche agitée des arbres des chemins, les rois et les seigneurs publiaient des chartes et vendaient des concessions dans des cités qui n'existaient pas encore. De là ces Villes Neuves, ces Villes Franches, si répandues sur tout le territoire du royaume (2); de là aussi, ces rues des Francs-Bourgeois, ces Franches- Rues et ces Franches- Voyes que l'on rencontre dans bon nombre de cités. (Huet, Origines de Caen, 132.)

Aussi un auteur du xn* siècle reprochait-il à Louis VII d'avoir appauvri d'hommes les domaines des églises et des chevaliers par la fondation de ces villes (3), ce qui n'empêchait pas le comte Henri de Champagne de faire publier au loin la charte suivante :

« Moi, Henri, comte de Troyes, fais savoir à tous présents et à venir, que j'ai établi les coutumes ci-dessous énoncées pour les habitants de ma ville neuve (près Pont-sur-Seine) entre les Chaussées de Lagny : — Tout homme demeurant dans la dite ville, payera chaque année douze deniers et une

(1) Taillas et corvadas... violentiam dominis terrarum înferente communia, persolvere negligebant. — Char ta Ludovici VI, ap. Script, rtr. Gallic, XIV, p. lxxii prafationis.

(8) Privilèges accordés par Louis YII a ceux qui viendront hospitari et inhabituri dans la ville de Bruières : Omnes ejusdem villa? habitalores a tolta et tailla, et omni injusta exactione liberi erunt et immunes

(3) Quasdam villas novas ediBcavit, per quas plures ecclesias et milites

de propriis suis hominis ad eas conlugientibus, exheredasse non est dubium. — Fragm. vitam Ludovici VII summatim complectens, ap. Serip. rer. Gallic, XII, 286. — Voy. aussi Massiou, M>i. de Sainionye, l, 445.

mine d'avoine pour prix de son domicile ; et s'il veut avoir une portion de terre ou de pré, il donnera par arpent quatre deniers de rente. Les maisons et prés pourront être vendus ou aliénés à la volonté de l'acquéreur. Les hommes résidants dans la dite ville n'iront ni à Fost ni à aucune chevauchée, si je ne suis moi-même à leur tête. Je leur accorde en outre le droit d'avoir six échevins qui administreront les affaires communes de la ville, et assisteront mon prévôt dans ses plaids. J'ai arrêté que nul seigneur, chevalier ou autre, ne pourrait tirer hors de la ville aucun des nouveaux habitants, pour quelque raison que ce fût, à moins que ce dernier ne fût un homme de corps, ou n'eût un arriéré de tailles à lui payer.

» Fait à Provins, Tan de l'Incarnation 1175. » (Ordonn., VI, 310.)

Oublieux de l'Évangile, partout le clergé, hostile alors à toute idée de progrès et de liberté, disputait pied à pied le terrain, et, plus énergiquement que les barons eux-mêmes (Chabrol, Auvergne, IV, 182), luttait pour la défense de l'ordre en repoussant les communes. Telle était même son horreur pour ces nouveautés anarchiques, qu'il lui arriva d'accorder à ses hommes des chartes de franchise, à la condition qu'ils renonceraient à l'idée de s'ériger en commune (1). Les seigneurs abusaient étrangement contre lui de son impuissance à accepter les lentes, mais inévitables conquêtes du temps. Ainsi, les moines de la riche abbaye de Montauriol faisaient peser sur leurs hommes un joug de fer. Ceux-ci réclamèrent la protection du comte de Toulouse, leur suzerain, qui, ne pouvant priver l'abbé de ses droits seigneuriaux, offrit à tous ceux qui viendraient s'établir autour de son château, bâti non loin de l'abbaye, sa protection, et le droit, c par grâce singulière et privilège spécial, de faire des testaments et autres dispositions à cause de mort. » (Charte du 2 oct. 1144.) Les moines

(1) Guérard, Potyptique d lrminon, II, appendix, XL, xli, xui, 1249, 1150,

ayant refusé d'imiter ce système de concessions, il en résulta que l'on vit le village de Montauriol se dépeupler avec rapidité, tandis que tout auprès, la ville de Montauban s'élevait comme par enchantement (1).

Voilà un grand pas de fait vers l'affranchissement ; l'impulsion est donnée ; ces chartes sont les premières coutumes, nous les verrons se multiplier, se généraliser dans le siècle suivant, et, en même temps qu'ils ouvrent les villes franches pour recevoir les immigrants, les seigneurs, pour ne pas perdre leurs serfs et se conserver des justiciables, se voient contraints d'accorder chez eux des privilèges du même genre que ceux qui leur sont offerts ailleurs.

Lorsque pour affaiblir ses vassaux en attirant chez lui leurs tenanciers, le suzerain prodiguait les franchises et les promesses sur ses terres, souvent le châtelain du fief servant, s'il était un batailleur, se refusait aux concessions et tentait de maintenir sous lui ses hommes par la force. Alors le suzerain fondait sur ses domaines, qu'il saccageait, dans le but de gager ses terres, c'est-à-dire pour y prendre les fruits et le bétail, jusqu'à ce que le vassal fût revenu à l'obéissance (Rougebief, 263-265). De là des ruines sur les campagnes, des incendies, des massacres : mais de là aussi dans l'avenir, quelque amélioration dans le sort des serfs.

Toutefois, à côté de cette amélioration, de ce progrès dans l'avenir, il y avait, à un certain point de vue, une aggravation très réelle de misères dans le présent. Les bourgeois, ces serfs d'hier, conservaient, pour tout ce qui était en dehors de leur association, l'impitoyable égoïsme des parvenus. Ils n'en étaient pas, du reste, au xii* siècle, à fournir les premières preuves de ce froid égoïsme à l'égard des campagnes, qui, cependant, leur avaient donné l'exemple de la résistance armée contre l'inique oppression des seigneurs, et qui peuvent

(i) Maichin, Uinoirt de Saintonge, 173. — CaUiala-Coture, Histoire du Quercy, 134.

même revendiquer l'honneur d'avoir ouvert devant eux la route qui devait aboutir à raffranchissement des communes. Dès le ix# siècle, et par une heureuse combinaison de i'agape chrétienne avec la ghilde des anciens Germains (1), les campagnards s'étant groupés par un lien d'assurance mutuelle pour résister par la force aux pilleries des arrière- vassaux, avaient formé des associations assez puissantes pour que Gharlemagne et ses successeurs les proscrivissent, utilement secondés par les censures ecclésiastiques (2). Elles disparurent donc pour un temps, et désormais sans contre-poids, la puissance tyrannique des seigneurs put plonger le royaume dans cet abîme de sanglante anarchie qui se prolongea durant trois siècles entiers, jusqu'au jour où les villes, grâce aux ressources qu'une population agglomérée leur permet de déployer, firent triompher l'œuvre prématurément ébauchée au ixe siècle par les populations trop disséminées des campagnes.

Près de deux siècles plus tard, en 997, la ghilde champêtre reparaît, mais cette fois pour l'attaque et non plus seulement pour la défense, avec un caractère d'unité, d'ensemble, qui ne se retrouvera plus désormais dans les révoltes nombreuses des paysans contre leurs oppresseurs.

(1) Ghilde, comme agape, signifie repas commun.

(2) De conjurationibus servorum quae fiunt in Flandria et in Mempisco, et in c&teris maritimis locis, vol u m us ut per Bfissos nostros indicetur dominis servorum iliorum ut con6tringant eos, ne ultra taies conjurationes facere présumant. Et ut sciant ipsi eorumdem servorum domini quod cujuscumque servi hujusce raodi conjurationes facere presurapserint postquam eis haec nostra jussio fuerit indicata, bannum nostrum, id est sexaginla solidos ipse dominus persolvere debeat. — Capitul. de Louis le Débonnaire (817), Baluze, I, col. 775.

Volumus ut presbiteri et ministri comitis villanis prscipiant ne collée ta m aciant, quam vulgo Ghildam vocant, contra illos qui aliquid ra puer in t. — Capitul. de Karloman (884), Baluze, II, col. 290.

Capitul. d'Hincmar: Ad presbyte r os par ochiae s u«. —JLabbé, Collect. des emeit., édit. de 1671, VIII, col. 572; IX, col. 472.

Dans la Normandie, province plus récemment envahie, une distance énorme séparait la race conquise de la race conquérante, les fils des Gallo- Romains des hommes de descendance norvégienne ou danoise, lorsque les premiers résolurent d'effacer cette infranchissable ligne de démarcation, et de ramener le pays à l'unité de population, fallût-il pour cela faire disparaître toute la classe des maîtres. Richard-sans- Peur venait de mourir, laissant la couronne ducale de Normandie à Richard II, presque encore en enfance. Le moment parut favorable aux serfs de la province, qui bientôt (1), « du

(1) Li pafean e li vilain,

Cil del boscage e cil del plain...

Par vinz, par trentaine, par cens, Ont tenuz plusurs parlemenz, Privéement unt pourparlé, E plusurs l'uni entre ils juré Ke jamais,par lur volunté, N'arma seignur ne avoé.

Seigneurs ne leur funt se ma! nun; Ne poent avoir od ils raisun.

Ne lur gainz, ne lur laburs ; Ghascun jurvaut a grant dolurs...

Tute jur sunt lur bestes prises Pur aies (aides) e pur servlses...

Pur ket nus laissum domagier ?

Mestum nus fors de lor dangier; Nus sûmes homes cum ils sunt, Des membres avum cum ils unt ; Altretant grans cor nus avum, E altretant sofrir poum.

Ne nus faut fors cuers sulemenl ; Alium nus par serement, Nos aveir et nus défendu m, E tuit ensemble nus tenum.

E se nus voilent guerreier, Bien avum, contre un chevalier Trente quarante paîsanz Maniables et cumbatans...

Robert >Vace, Homan de /(ou, vers 5979-6038.

bocage et de la plaine, par vingt, par trente et par cent, tinrent plusieurs assemblées, » au sein desquelles les oreilles avides accueillaient avec acclamation les violentes sorties de quelque orateur champèlre contre les dominateurs du pays :

« Les seigneurs ne nous font que du mal ; nous ne pouvons avoir d'eux ni raison ni justice; ils ont tout, prennent tout, mangent tout, et nous font vivre en pauvreté et en souffrance. Chaque jour est pour nous jour de peines ; nous n'avons nul gain de nos labeurs, tant il y a de services, de redevances et de corvées. Pourquoi nous laisser traiter ainsi? Mettons-nous hors de leur pouvoir ; nous sommes hommes comme eux : nous avons les mêmes membres, un aussi grand cœur, la môme force pour souffrir, et nous sommes cent contre un. Jurons de nous défendre l'un l'autre, tenons-nous tous ensemble, et nul homme n'aura seigneurie sur nous ; et nous serons libres de péages, et nous pourrons couper des arbres, prendre le gibier et le poisson, faire en tout notre volonté, aux bois, dans les prés et sur l'eau. »

Ce projet de revendication à main armée des droits légitimes ne pouvait manquer de séduire ceux qui, ayant pour eux le nombre, croyaient, par suite, avoir la force. Aussi tout le menu peuple des campagnes fut-il bientôt uni par les h'ens d'une secrète communion^ au sein de laquelle ils voulurent faire entrer les habitants des villes, dont le concours eût assuré leur triomphe. «Mais ceux-ci, qui ne font que rire de l'ambition de la noblesse, et se moquent de son autorité, ne voulurent point entendre à leurs propositions (1). » Résolus de passer outre et d'agir seuls, les paysans se partagèrent en plusieurs conventicules dans lesquels tous les associés s'engagèrent par serment à s'entr'aider mutuellement. Après s'être assurés du concours des autres comices de la province, chaque conventicule délégua deux députés pour

(1) Dumoulin, Hisi.delSomandie^Ws, IV, 93.

composer la diète centrale, où devaient être approuvées et coordonnées dans un statut général les résolutions qui auraient été* prises séparément, et envoya' de canton en canton des émissaires chargés d'enrôler de nouveaux associés et de recevoir leur serment.

Le secret de l'insurrection était à la merci d'un trop grand nombre de conjurés pour qu'il pût être gardé : aussi, avant qu'aucune voie de fait eût été commise et que la révolte eût éclaté sur aucun point de la province, le bruit s'en répandit jusqu'à la cour de Normandie, où l'émotion fut vive parmi ces seigneurs qui, ne vivant guère que de ce qu'ils extorquaient aux serfs, voyaient ceux-ci disposés à prendre leur revanche. L'oncle de Richard II, Raoul, comte d'Evreux, prit en main la cause de son neveu, trop jeune alors pour pouvoir agir utilement en si grave occurrence.

c Sire, lui dit-il, demeurez en paix, et ne bougez pas d'un pied; mais envoyez-moi tout ce que vous avez de chevaliers et d'autres gens d'armes. »

Décidé à prendre les devants , et dans l'espoir de saisir d'un seul coup de filet tous les chefs de la révolte, le comte d'Évreux fit reconnaître par ses espions le jour et le lieu fixés pour une de' leurs réunions générales. Non moins fidèlement obéi par ses hommes d'armes, il vit tomber entre ses mains, dans une seule expédition, tous les députés des cercles inférieurs, et résolut d'être implacable dans sa vengeance, afin de frapper pour longtemps la contrée d'un salutaire effroi. Dédaignant avec eux les formes ordinaires de la justice, sans enquête ni jugement, il les soumit à des tortures effroyables et leur fit subir les plus horribles mutilations. La mort eût été trop douce-, il fallait qu'ils vécussent, pour promener par les bourgs, pour éterniser le souvenir des représailles du suzerain. Les uns eurent les pieds ou les mains coupés, les autres les yeux arrachés ou les jarrets brûlés ; d'autres encore furent arrosés de plomb fondu, et quelques-uns empalés vifs.

Le terrible comte Raoul put s'applaudir du succès de son œuvre, car les serfs de Normandie abandonnèrent leurs espérances de liberté, la grande association fut rompue, les réunions séditieuses furent désertées, et l'ordre fut rétabli pour longtemps dans les campagnes muettes de terreur» Quant au jeune prince au nom duquel le comte Raoul faisait ces sanglantes exécutions, l'histoire lui a décerné le titre de Richard le Bon. On Tétait alors à peu de frais.

Tel fut le dénoûment de ce prologue de la Jacquerie. Nous verrons de quel côté furent les crimes aux actes suivants.

Moins d'un demi -siècle plus tard, en 1034, sur les confins de cette province si rudement châtiée, ceux de Rretagne se soulevèrent à leur tour contre les nobles, dont la tyrannie était partout intolérable. Le comte Alain V marcha à la tête de toute la chevalerie de la contrée contre les révoltés, qui s'avançaient contre eux sans armes et sans chefs, confiants dans la justice de Dieu, qui, dans ces sanglantes ordalies du moyen âge, était sommé d'intervenir pour décider de la bonté de toutes les causes. Dieu fut pour les longues lances et pour les armures impénétrables. Dispersés, poursuivis, massacrés par centaines, les paysans furent chassés comme des bêtes sauvages à travers leurs landes et leurs champs de genêts (1).

Après la terrible exécution des serfs de Normandie, la ghilde champêtre disparaît; le paysan est à la merci des châtelains, la féodalité règne sans entraves, les seigneurs sont tout, le peuple rien, la royauté peu de chose. Aussi quand Louis le Gros veut faire pénétrer un peu de lumière dans ce chaos, quand il veut à la fois protéger les ahaniers contre les brigandages des nobles, et faire resplendir sans conteste la couronne royale au-dessus des couronnes ducales qui lui disputent la suprématie, il ressuscite la ghilde anéantie, et, avec le concours des évêques, organise une fédération de défense avec

(1) Yie de saint GUdas {Hist. de Fr.), X, 377.

les « communautés populaires », qui, sous la conduite de leurs curés, marchent sous sa bannière, et commencent à implorer l'autorité souveraine contre la tyrannie des seigneurs (1).

Ce fut un fait immense dans l'histoire des classes opprimées, que cette organisation et cet armement des communautés rurales, des serfs de l'Église, dont la royauté récompensa le concours en leur accordant ces privilèges dont nous avons parlé, et qui les élevaient d'un degré dans la hiérarchie compliquée d'alors.

Cependant les campagnes n'en restèrent pas là; et, ne pouvant demeurer indifférent au spectacle de la lutte presque toujours victorieuse des cités, le plat pays joua, lorsqu'il le put, son rôle dans la grande révolution communale du xn« siècle. Quelques villages achetèrent des chartes d'affranchissement que leur vendirent les chevaliers pressés d'argent à leur départ pour la Terre Sainte. D'autres se groupèrent et conquirent par la force des chartes de commune complètes. Le Ponthieu, le Soissonnais, le Laonnais surtout, peuvent revendiquer l'honneur d'avoir donné ce noble exemple aux campagnes de France. En 117A, profitant de la mort de leur évôque, seize bourgs ou villages de ce diocèse achetèrent de Louis VII une charte de commune qui les associa en fédération, abolit chez eux la mainmorte et le formariage, leur accorda une sorte d'autorité municipale et judiciaire, avec mayeur, jurés et jugement par les pairs.

Le nouvel évêque, Roger de Rosoi, n'ayant pu décider Louis à revenir sur sa parole royale en retirant la commune accordée, résolut de faire par la violence ce qu'il ne pouvait obtenir d'une

(1) Tune ergo communitas in Francia popularis statu ta est a presulibus, ut presbyteri comitarentur régi ad obsidionem vei pugnam cum vexillis el parochianis omnibus. — Orderici Vitalis Hist. eccles,y ap. Script, rer. G allie, et Franc, XII, 705.

Episcopi el comités aliœque potestates regni tui ad te conveniant, et presbyteri cum omnibus parochianis suis tecum, quo jusseris, eant, ut communis exercitus communem vindictam super hostes publicos exerceant. — ld. 723.

autre manière. C'était un homme puissant par ses alliances, et qui pouvait mettre dans son parti toute la noblesse du pays. Les communiers appelèrent alors à leur aide les autres bourgs du Laonnais et du Soissonnais, qui n'eussent pas manqué de détourner à leur prolit une partie des fruits de la victoire. Disons-le à regret, Soissons et Laon dédaignèrent de prêter main-forte aux nobles champions de la liberté des campagnes. Louis, au contraire, ordonna aux vassaux des domaines royaux de secourir les révoltés, et marcha en personne pour défendre leurs intérêts. L'impétuosité des paysans faillit compromettre le succès de leur cause : au lieu d'attendre sur la défensive le roi qui s'avançait à la tête de ses hommes d'armes, ils attaquèrent les troupes de l'évêque, et ne purent résister aux coups des chevaliers ennemis. Mais Louis continua de s'avancer, mit l'évêque en fuite, et maintint la commune.

Roger de Rosoi attendit des temps plus favorables, et crut les avoir trouvés à l'avènement de Philippe-Auguste. Le jeune roi repoussa ses tentatives comme l'avait fait son père. Mais les circonstances changèrent : Philippe, à la veille de se croiser, eut besoin du concours, de l'argent et des prières de l'Eglise, et, en 1190, il déclara la commune dissoute, « pour l'amour de Dieu et de la bienheureuse Vierge, pour la justice et pour le bon succès du pèlerinage de Jérusalem, la dite commune étant contraire aux droits et à la liberté de l'église de Sainte- Marie. »

Cette tentative ne fut pas la dernière, et au commencement du siècle suivant, le monastère de Saint-Père de Chartres vit aussi plusieurs villages de ses possessions s'efforcer à leur tour de revendiquer par les armes, puisqu'il n'y avait point pour eux de justice à attendre, leur liberté perdue. Les manants de Germignonville, Chevanne, Villeneuve, Boisville, et de quelques autres villages, se prétendaient libres d'ancienneté, les moines soutenaient qu'ils étaient leurs hommes de corps, et les traitaient en conséquence. Vaincus une première fois,

une ordonnance royale, de 1220, les contraignit de demeurer sous le joug qui les opprimait. Mais l'amour de l'indépendance ne meurt point dans le cœur de l'homme ; ils reprirent l'offensive, et enfin, des ordonnances de 1258 et 1265 confirmèrent « la paix » intervenue entre les villages révoltés et le monastère de Saint-Père, et les manants maintinrent qu'avant comme après la paix, ils n'avaient jamais cessé d'être libres. (Cartul. de Saint-Père, 783, 704, 711.)

Toutefois ces velléités héroïques restèrent exceptionnelles, elles furent presque toujours étouffées dans le sang des révoltés, et deux siècles s'écoulèrent avant que les campagnes pussent obtenir, à défaut de chartes de communes, certains privilèges, tels que de nommer des échevins chargés de faire exécuter les règlements de police, de connaître et sceller les contrats, de juger les contestations soulevées entre manants, et de prononcer les amendes au profit du seigneur. Parvenus à celle situation, les villages, qui, à la vérité, passaient à l'état de villes, prenaient le nom de villes de loi. D'autres, qui n'avaient point de privilèges, purent cependant avoir une administration locale d'échevins nommés soit par les officiers du sire, soit par les habitants eux-mêmes. Les « tenants cotiers » s'assemblaient à jour fixe, sous peine d'amende, et nommaient pour un an des échevins contraints d'accepter et de donner, dans l'année, un repas à leurs prédécesseurs. C'est toujours le souvenir du repas commun, de la ghilde et de l'agape des jours anciens.

Comme pour les cités, il y avait, pour les villes de loi, une grande différence dans l'étendue des privilèges accordés, suivant les circonstances où elles se trouvaient vis-à-vis de leurs dominateurs. Souvent ceux qui relevaient nûment d'un seigneur suzerain, se trouvaient plus mal partagés en privilèges que ceux d'une seigneurie inférieure. Mais il est impossible d'asseoir une règle fixe en rien de ce qui concerne la féodalité ; tout dépendait, soit de la tyrannie ou de l'humanité des

maîtres, soit de la faiblesse ou de la force respectives des parties contractantes.

Quoi qu'il en soit de l'insuccès des premières révoltes des paysans, c'est à eux que revient l'honneur de l'initiative, et les villes n'eurent plus qu'à suivre l'impulsion donnée par les populations rurales pour secouer le joug de l'oppression seigneuriale. Elles réussirent, en dépitdu caractère égoïste de leur lutte prolongée, là où les campagnes avaient échoué. Chaque ville en effet, agit seule, avec ses propres moyens, et pour son propre compte. Elles n'appelèrent point les paysans à leur aide, et repoussèrent ceux-ci lorsqu'ils leur demandèrent des secours. On ne vit plus reparaître ce lien fédératif qui avait agi si énergiquement chez les ahaniers de 997, et qui unissait les unes aux autres les communautés populaires armées par Louis le Gros, dès 1108. Les cités rompent brutalement avec les campagnes. Les révoltés des communes, pour amener à composition les chevaliers et les évêques, avaient dévasté leurs possessions, massacré leurs tenanciers, pillé, incendié leurs métairies. Comment eussent-ils songé à faire profiter le plat pays des bénéfices d'une victoire qui l'avait ruiné? Ils commencèrent donc par renoncer formellement à intervenir dans les querelles des seigneurs avec leurs serfs (1), et, comme le renard* de la fable, laissèrent le bouc moins agile se noyer au fond de son puits. Ils s'engagèrent encore à n'admettre dans leur association aucun serf des nobles ni des églises (2), et il devint de style dans la rédaction de toutes les chartes de commune, que nul serf ne peut être admis en aucune bourgeoisie; si parfois le contraire semble apparaître, c'est qu'il s'agit de gens soumis à des servitudes

(1) Communia de terris sive feodis dominorum non débet se intromitlere. — Commune d* Amiens, art. ix.

(S) Commune* de Stnlis, Laon, etc.; —Ordonnance* du Louvre, XI, préface, p. ilv; — Boutheilter, Somme rurale, 793.

Qk INTRODUCTION.

' féodales, et non de serfs proprement dits (1). Les ordonnances royales rappellent aux villes ces prohibitions (2), et nous voyons les nobles obtenir en 1287 un règlement pour réprimer « les fraudes et malices » qui les privent de leurs sujets (3). Si un homme de corps était parvenu, malgré ces défenses, à s'introduire dans quelque bourgeoisie, son maître, après s'être emparé de tout ce qu'il possédait dans ses domaines, le poursuivait « à retraire » partout où il le pouvait rencontrer. (Ordonn. XII, préface.)

Quant aux vilains libres, ils n'y pouvaient jamais être reçus qu'à la condition d'abandonner à leurs sires tout ce qu'ils possédaient sur leurs territoires (Des états gén, en Fr., VII, 260).

Les villes, plus fortes, moins pillées, virent grandir leurs richesses, et les bourgeois acquirent quelques arrière-fiefs. De là, toute une nouvelle série de maîtres pour le campagnard. Aussi voyons-nous, vers 1227, le seigneur de Gastellane maintenir les bourgeois dans les droits qu'ils avaient sur leurs hommes, sur lesquels il promet de ne mettre aucune taxe, excepté dans les cas où il se réserve d'en mettre sur les siens (4).

Enivrés de leur liberté de fraîche date, et jaloux de se dédommager des vexations dont ils étaient l'objet de la part des grands, en prenant leur revanche ^sur les rustiques habitants des campagnes, ils les attiraient dans leurs maisons lorsqu'ils venaient au marché pour vendre leurs denrées, et les y retenaient prisonniers jusqu'à ce qu'ils leur eussent payé une forte rançon (ô). Ces communes avaient leurs rivalités et leurs différends, qu'elles vidaient les armes à la

(1) Brussel, Usage des fiefs, 904.

(2) Ordonnances de 1186, d'octobre 1351, de février 1356

(3) Ordonnances du Louvre, XII, préface, vij.

(4) Papon, Histoire de Provence, III, 563.

(5) Guibert de Nogent, Histoire de France, XII, 250 — Bouthors, Coutume locale d'Amiens, II, U.

main (1). Je dirai tout à l'heure que la manière de guerroyer d'alors se bornait à affamer le pays, c'est-à-dire à brûler et à saccager les campagnes après avoir massacré les populations. « Les incursions, dit l'historien du Ponthieu en parlant de ces guerres de cité à cité, étaient si fréquentes, les bêtes mêmes si accoutumées au tocsin qui annonçait l'approche de l'ennemi, qu'elles se retiraient d'elles-mêmes à leur repaire, sans conducteur, par l'accoutumance du malheur. » (De Vérité ; — La Serre, Hist. de Fr.)

En outre, les communes, ainsi constituées dans une certaine indépendance vis-à-vis des barons et des évêques, continuaient à être en état de fréquentes querelles avec eux. L'histoire de Lorraine surtout nous en fournit des exemples presque à chaque page (2). C'était une nouvelle cause de guerre civile ajoutée à toutes les guerres des rois avec les grands vassaux , des suzerains avec leurs arrière- vassaux, des évêques et des abbés avec les barons et chevaliers. A peine affranchis, les bourgeois adoptèrent dans leurs luttes, soit entre eux soit contre leurs adversaires, les errements en usage, et se vengèrent sur le plat pays des torts de ses maîtres. C'est ainsi que nous voyons les bourgeois de Lyon, habituellement en guerre avec le chapitre de la ville, établir sur la Saône une flottille de barques montées par des pirates qui s'acquittèrent religieusement de la mission qui leur fut confiée de saccager sur les deux rives du fleuve les domaines des chanoines : terres, chaumières, bestiaux, tout fut pillé, enlevé, incendié ; hommes, femmes, enfants, tout fut massacré, violé, égorgé. (Ménestrier, Hist. de Lyony 376.) Afin, sans doute, de pouvoir ravager les possessions des vilains en toute sûreté de conscience, ils légalisèrent leurs violences et leurs

(1) Dom Vaisselle, Languedoc, lif. XX, 115.

(î) Dora Calmet, Histoire de Lorraine (passim); — Dom Vaisselle, Languedoc, liv. XX, 115; — Louvet, Beauvais, II, 4S0; — Rougebief, Franche- Comté, 203; — Louandre, Abbeville, 193, etc.

injustices, et nous retrouvons dans presque toutes les chartes la reproduction de ces prudentes réserves de la commune de Beauvais :

« Si le coupable (celui qui a forfait envers un homme de la commune) se réfugie dans quelque château fort , le majeur et les pairs de la commune parleront sur cela au seigneur du château, ou à celui qui sera en son lieu; et si, à leur avis, satisfaction leur est faite de l'ennemi de la commune, ce sera assez ; mais si le seigneur refuse satisfaction, ils se feront justice à eux-mêmes sur ses biens et sur ses hommes. — Si quelqu'un enlève de l'argent à un homme de la commune, et se réfugie dans quelque château fort, justice sera faite sur lui, si on peut le rencontrer, ou sur les hommes du seigneur du château, à moins que l'argent ne soit rendu. »

Ces articles n'étaient point lettre morte, et les bourgeois usaient largement du bénéfice de ces réserves : « Qui pourrait en effet, écrivait Yves, évêque de Chartres, au chapitre de Beauvais, lire d'un œil sec le récit de votre exil, des vexations auxquelles se sont livrés contre vous les bourgeois, du pillage de vos maisons et de la dévastation de yos terres ! ... » (Rec.des hist.tXV, 169.)

En vain les bourgeois pouvaient-ils arguer, pour leur excuse, que dans cette guerre de brigands dont les paisibles cultivateurs souffraient seuls, ils ne faisaient que retourner contre leurs adversaires leurs propres armes, et que les évêques eux-mêmes avaient à leur solde des bandits qui prenaient l'initiative de toutes ces énormités (1). Ces excès sanglants des serfs affranchis des cités furent le prétexte dont s'armèrent les rois pour supprimer les communes, comme on

(1) « Simon de Neslc, évéque de Beauvais, avait soulevé tout le monde contre lui, car il n'épargnait personne. Les bandits qui soutenaient sa cause ne se faisaient nul scrupule de brûler la maison d'un chanoine comme celle d'un bourgeois, de dévaster les terres d une abbaye comme celles de la commune, p — Guizot, Histoire de ta civilisation en France, xix' leçon.

AFFRANCHISSEMENT DfcS COMMUNES. 97

peut s'en convaincre en lisant l'ordonnance de Philippe- Auguste qui, en 1199, abolit celle d'Étampes :

« Sachent tous présents et à venir qu'à raison des outrages, oppressions et vexations qu'a fait souffrir la commune d'Etampes, soit aux églises, soit à leurs possessions, soit aux chevaliers et à leurs possessions, nous avons aboli ladite commune, et concédé, tant aux églises qu'aux chevaliers, que désormais il n'y aurait plus de commune à Etampes. — Les églises et les chevaliers recouvreront les franchises et droits qu'ils avaient avant la commune, si ce n'est que tous leurs hommes et leurs tenanciers iront à nos expédiions et chevauchées, comme nos autres hommes. Et quant aux hommes et tenanciers, soit des églises, soit des chevaliers, et qui étaient dans la commune, nous les taillerons aussi souvent et comme il nous plaira. » (Ordon., XI, 277.)

La royauté grandissait donc sur les ruines des communes et de la féodalité épuisées et affaiblies par leurs luttes, mais sans aucun profit pour la classe agricole, qui ne faisait que changer de maîtres. Celle-ci n'avait rien gagné, que des coups, aux victoires de ses ennemis, qui se battaient sur son dos, et à chacune de leurs défaites le joug qui l'écrasai l s'appesantissait encore.

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