VENGEANCES DES NOBLES
de l'Auvergne, du Berry, renversant les maisons, arrachant les arbres, massacrant les bestiaux, brûlant les vins et les provisions que ses chariots ne pouvaient plus contenir. Tout fut détruit, et il rentra encore à Bordeaux suivi d'une multitude captive qu'il espérait mettre à rançon.
Cette guerre d'extermination reprit de plus belle en 1350. L'Artois, le Vermandois, la Champagne sont saccagés sur de nouveaux frais. Edouard consent à ne pas ardre la Bourgogne pendant trois années, moyennant 200,000 écus par an (1). Puis, de dépit de n'avoir pu entrer de vive force à Paris, il promène le fer et la flamme dans la Brie, le Gâtinois, le Maine, la Beauce et le pays chartrain.
« Nos gens, écrivait de sa main ce grand prince à l'archevêque de Cantorbéry et aux seigneurs de son conseil pour leur rendre compte du succès de ses armes, nos gens ardent et détruisent communément, en large, douze à quatorze lieues de pays et tout ce pays est moult nettement vidé de blés, de bétail et d'autres biens (2). »
L'Anglais passait pillant, brûlant, violant et volant, et laissait derrière lui un désert fait de main d'homme, le plus effroyable de tous les déserts. Dans les provinces septentrionales, pas un village qui ne fût à sac, pillé, teint de sang, incendié. Il n'y avait plus de routes, les maisons devenaient des forteresses, celles qu'on ne pouvait défendre étaient détruites. Il ne restait pas hors des lieux fortifiés, une maison debout, de Laon jusqu'en Allemagne. Les Anglais, les Navarrois renversaient partout les moulins, tuaient et brûlaient pour appauvrir la France, les troupes du régent tuaient et brûlaient pour priver leurs ennemis de moyens d'existence, et, s'il faut en croire Froissart, il y avait, en 1359, trois ans que l'on n'avait rien labouré sur le plat pays (liv. I, 2* part, ch. 3).
(1) Rougebicf, Hist. de. la Franche- Comté, 274. (i) Lettres d'Édouard, dans Robert d'Avesbury.
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Charles le Mauvais surtout, qu'animait le génie du mal et de la destruction, trouvait moyen de renchérir sur tant de crimes et de férocité. Il établit Fondriguès, un de ses lieutenants, à Creil, d'où il exerça les plus horribles vexations dans la Champagne, dans le Noyonnais, le Soissonnais et le Laonnais, à dix lieues à la ronde de Chaverny et de Creil. « Il marchait de nuit, surprenait les bourgades, visitait les fermes, d'où il enlevait les provisions qui lui étaient nécessaires. Il entrait dans les hameaux, dans les villages, et faisait contribuer : partout où il trouvait de la résistance à ses volontés, il pillait, tuait et brûlait (1). » A Sissonnes, auprès de Laon, les Navarrois étaient commandés par Hennequin, , « garçon cruel et si étourdi, qu'il était sans pitié et sans mercy, ardait tout sans déport, et occiait hommes, femmes et petits enfants qu'il ne pouvait rançonner à sa volonté. » (Froissart.)
Aux environs de Paris, la campagne, délivrée à peine de la présence d'Edouard III, était ravagée à la fois par les troupes du dauphin et par celles de Charles le Mauvais. Les paysans découragés se sauvaient à travers les forêts et se faisaient brigands, comme tout le monde. La terre, abandonnée sans culture, voyait disparaître ses habitants et l'on est épouvanté de voir dans le recueil des ordonnances, surtout de 1360 à 1372, l'effrayante réduction de feux par tous les villages du royaume. Dans le midi même, qui fut le moins maltraité, il y avait tel canton qui, de treize mille feux, se trouvait réduit à quatre mille (2). Ainsi, la peste noire de 1348 avait enlevé le tiers de la population, et les troupes anglaises, navarroises et françaises avaient exterminé les deux tiers de ce qui restait. C'est-à-dire qu'en dix années, la France avait perdu à peu près les trois quarts de ses habitants.
(1) Dom Carlier, Hist. du falots, II, 320.
(ï) Dom Vaisselle, Hist. du Languedoc, liv. XXXI, p. 295.
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A Thoury, entre Ètampes et Orléans, les paysans eux-mêmes détruisent tout pour affamer les Anglais, et se réfugient dans des baraques de bois dressées à la hâte au pied du château fort qui s'élève au milieu de la ville. Les Anglais arrivent. Une maison avait été oubliée dans cette œuvre de destruction : ils y mettent le feu, le vent porte laflamme et les débris ardents sur les cabanes de bois auxquelles ils communiquent rincendie. Hommes, femmes, enfants, presque tous périssent, èt le fer des Anglais achève ceux qu'avait épargnés la flamme. A Montlhéry, à Longjumeau, les mêmes scènes se reproduisent. Les paysans terrifiés se réfugient à Orléans et à Paris; la famine y entre avec eux. Ne trouvant plus à se nourrir longtemps dans ces campagnes dépeuplées et incultes, les Anglais changent tous les jours de campement, et promènent la ruine par tout le royaume. .
Dans les contrées les moins désolées, « les paysans creusaient des fossés autour de leurs villages, et fortifiaient de leur mieux les églises; ils établissaient dans les clochers des guetteurs chargés de mettre les cloches en branle ou de sonner du cornet à bouquin dès qu'ils verraient au loin briller une armure : à ce signal, tout le monde s'enfermait dans l'église ; mais c'étaient là de faibles défenses contre les bandes qui prenaient d'assaut des villes comme Etampes et Nemours. Vers la Loire, les paysans passaient la nuit dans les îles du fleuve, ou sur les bateaux où ils entassaient famille et troupeaux, et qu'ils arrêtaient au milieu de la rivière. En Picardie, ils se réfugiaient dans des souterrains creusés à l'époque des invasions des Normands. »
Reposons-nous un instant et détournons nos regards de cette longue agonie du peuple : tout à l'heure nous reprendrons notre marche. Lorsqu'au milieu des sables du désert on rencontre une fraîche oasis, il est bien permis de s'y attarder un moment. Je vais raconter la dernière et suprême vengeance de Jacques Bonhomme au milieu de cette recrudes-