CHAPITRE XIII
Fin du régne du roi Jean. — Les compagnies continuent contre la patrie leur œuvre de destruction. — Charles V. — Le pape prêche une croisade contre les bandits. — Moitié Anglaise et moitié Française, la France est une Babel sanglante, et le paysan est égorgé partout et par tous. — Duguesclin et les grandes compagnies. — L'Anglais est chassé du royaume. — La France respire.
♦ « Par telles manières de gens deraeuroient le»
terres vagues; car nul ne les osoit labourer ui ouvrer, dont depuis un très cher temps eu naquit au royaume de France. » Froissart.
« Jacques Bonhomme se rétablit de ses blessures, et paya comme ci-devant. Il paya la taille, les aides, la gabelle, les droits de marché, de péage, de douane, de capitation, de vingtièmes, etc., etc. A ce prix exorbitant, il fut un peu protégé par le roi contre l'avidité des autres seigneurs ; cet état plus fixe et plus paisible lui plut ; il s'attacha au nouveau joug qui le lui procurait; il se persuada même que ce joug lui était naturel et nécessaire, qu'il avait besoin de fatigue pour ne pas crever de santé, et que sa bourse ressemblait aux arbres, qui grandissent quand on les étnonde. On se garda bien d'éclater de rire à ces saillies de son imagination; on les encouragea au contraire, et c'est quand il s'y livrait pleinement qu'on lui donnait les noms d'homme loyal et d'homme très avisé, recte legalis et sapiens (1). »
A la fin de 1360, Jean rentre en France, et sans consulter les états généraux, met des impôts énormes pour payer les termes de sa rançon. Le paysan n'avait plus rien, les nobles, les routiers, les Anglais y avaient mis bon ordre, et d'ailleurs il s'était vu dans la nécessité de renoncer au travail de la terre (*2). Mais s'il n'avait pas d'argent, on espéra le contraindre à en emprunter, et, de plus en plus prodigue de la
(i) Aug. Thierry, Hist. véritable de Jacques Bonhomme. (8) Froissart, liv. I, 2e part., chap. lxxiv.
fortune de ses sujets, Jean permit cette fois aux juifs de prendre jusqu'à six deniers par livre d'intérêts par semaine, de telle sorte qu'au bout de quarante semaines, l'intérêt égalait le capital.
La faim, la misère, les angoisses rappellent la peste noire, qui reparaît en 1361 . Mais puisqu'il faut mourir, on veut jouir auparavant et vider jusqu'à la lie la coupe du crime. C'est en vain qu'après le traité de Brétigny, l'Anglais a congédié les troupes à sa solde : préférant rester sous la conduite de leurs chefs, elles continuent de vivre sur le plat pays. Plusieurs bandes se réunissent pour nommer un capitaine souverain, qui se dit « ami de Dieu et ennemi de tout le monde. » Excommuniés par Innocent VI, ils se rient de ses foudres impuissantes, se replient sur Avignon, et pillent les domaines de la cour papale. « Quand on vit qu'ils roboient et violoient femmes vieilles et jeunes, sans pitié, et tuoient hommes, femmes et enfants, sans merci, et que qui plus de vilains faits faisoit, c'étoit le plus preux et le mieux prisé, alors firent le pape et les cardinaux sermonner la croix partout publiquement (Froissart). » Le cardinal Pierre Bertrandi vint s'établir à Carpentras pour recevoir les enrôlements : mais comme il ne leur offrait que des indulgences pour unique solde, il arriva que les croisés s'enrôlèrent parmi les bandits (1). On dut se résigner à traiter avec eux, ils reçurent l'absolution générale de tous leurs péchés, avec soixante mille florins d'or.
Le roi Jean n'avait pas d'or à leur offrir, il n'avait que du fer à leur opposer-, il envoie donc contre eux une armée sous le commandement de Jacques de Bourbon, démonstration à laquelle le chef de ces bandits, Jean de Gouges, répond en prenant le titre de roi de France. Comme il était à la tète de 15,000 hommes, il n'hésite pas à offrir la bataille à Jacques de Bourbon, qui n'en avait que 10,000, et qui est battu et
(1) Fleury, Hisi. ecclès., XX, 177.
• tué à Brignais (1361). Délivrés alors de tout souci, le roi et le pape étant désarmés, ils purent s'en donner à cœur joie.
« Ce n'étoient qu'homicides dans les bois et dans les campagnes, et nul ne portoit remède à tant de maux, tellement qu'on pensoit que les seigneurs et les princes yoyoient volontiers le peuple ainsi châtié. » (Contin. de Nangis.)
Pour les contraindre à quitter la contrée, le gouverneur de la Bourgogne ordonne aux baillis de la province de faire rentrer dans les villes et les lieux fortifiés tout ce qui était sur la campagne, puis de faire abattre en tous lieux les fours et les moulins (1). C'était déplacer le théâtre des pillages, et rien de plus. Au mois d'avril J362, renforcés par les bandes du marquis de Montferrat, les malandrins se partagent le midi de la France : Perrin Bouvetaut prend pour lui le Valais et s'empare de la riche abbaye de Mouslier-Saint-Chaffre ; Séguin de Badefol, qui se donnait le titre de roi des compagnies, composées presque toutes de gentilshommes, s'empare de Brioude, pille l'abbaye de Saint- Julien, va en Languedoc, saccage le Puy, rançonne Aniane, incendie Gignac, dévaste Pont-Saint-Esprit, malgré les anciens sacrifices du pape.
L'année suivante, le puissant duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, marche en personne contre les compagnies, mais elles changent à chaque instant de séjour, et cette guerre de partisans fatigue inutilement la contrée. Ne pouvantles amener à accepter la bataille, Philippe essaie d'acheter leur éloignement, et fait, comme d'habitude, rembourser, dans un rayon de six à huit lieues, le prix du rachat des forteresses, dont il ne fait en réalité que les avances. Convaincus par expérience que les bandits écartés seront immédiatement remplacés par d'autres, les paysans voulaient refuser d'acquitter cette nouvelle taille, lorsque le duc lança ses « imposteurs » sur le plat pays, avec ordre de lever « telle somme que bon leur sem-
(1) Dora Plancher, II, 245.
liera, et d'en exiger le recouvrement vigoureusement et sans délai, par prise de corps et de biens, à force d'armes, et par toutes autres voies et remèdes que pour les dettes du roi et de lui-même il est accoutumé de faire (1). » Il fallut alors payer, et le duc ajouta le fort à ses domaines.
Le Languedoc, de son côté, traite avec eux et les éloigne à prix d'or : ils se retirent, reviennent après une absence de quelques mois, et consomment la ruine de la province. Le maréchal Raoul d'Audenham marche contre eux, mais les seigneurs, qui avaient tous leurs parents et tous leurs amis dans les bandes, refusent leur concours, on est contraint de traiter et d'écarter Badefol avec de l'or. Celui-ci, trois ans après, veut vendre ses services à Charles le Mauvais : « Le Gascon est trop cher, répond le roi de Navarre; puisqu'il veut tant se faire valoir, qu'on s'en défasse. » Il l'invite à dîner, et l'empoisonne. Privée de son chef, la bande de Badefol se montre de meilleure composition, et met son courage au service de Charles.
Pacimbourg, l'insigne voleur, comme on l'appelait, qui avait eu cent mille florins d'or dans le marché passé avec le maréchal d'Audenham, ravageait le Gévaudar\et l'Auvergne, Bérard d'Albret, Bertaguin, Espiole Bertaguin, Rabaud de Nessy pillaient le Languedoc, tandis que l'archiprètre saccageait la Lorraine. Abandonné de tous, le paysan avait perdu jusqu'à l'espérance et ne demandait plus môme à être secouru, çar les soldats que l'on opposait aux grandes bandes étaient des bandits eux-mêmes et consommaient sa ruine (2). En 1364, les compagnies ne firent plus que trois bandes qui se divisèrent la France : La première, — la grande compagnie, — eut l'Auvergne, les bords de la Loire, la Champagne -, la seconde, — les Navarrois, — sous Charles le Mauvais, prit le duché de Bourgogne ; la troisième, — les Comtois, — sous le comte de Montbéliard, exploita la Franche-Comté. « La terreur
(1) Dora Plancher, III, 10, 11 ; preuves, p. x. (S) Dom Calmet, Hiti. de Lorraint, III, 37».
chassait devant elles les habitants des campagnes, qui se réfugiaient dans les lieux fortifiés, emportant avec eux leur blé, leur vin, leur fourrage, et livrant aux flammes ce que la présence du danger ne leur permettait pas d'enlever (Ij. »
Cet intolérable état de choses se prolongea jusque sous le règne de Charles V, et nous retrouvons, en 1365, les routiers s'acharnant sur d^autres provinces (Mézerai). Les campagnes respirèrent cependant un instant sous ce prince. Il empêcha d'abord les bandes de s'établir nulle part, organisa contre elles des compagnies d'arbalétriers dans les villes, et fit remise aux paysans de moitié des aides qu'ils devaient payer, en prévision de ce qu'ils auraient à souffrir des aventuriers (2). Il fit marcher contre ceux qui ravageaient la Champagne son propre frère, Philippe de Bourgogne, mais pour se venger, ils se jetèrent sur la Bourgogne, et le duc, fatigué de poursuivre en vain ces insaissables ennemis, qui étaient partout et que Ton ne pouvait joindre nulle part, refusa d'épuiser ses troupes dans ces inutiles escarmouches (D. Plancher, III, 14). Lassé enfin de leurs excès, Charles allait déployer contre eux les dernières rigueurs, lorsque Duguesclin, qui Savait ce que valaient tous ces bandits au jour de la bataille, intercéda pour eux, et voulant au moins utiliser leur mort, demanda à Charles de les envoyer, sous ses ordres, guerroyer contre le roi de Castille Pierre le Cruel, ou contre les Sarrasins de Grenade. Il savait faire de Tordre avec ces éléments de désordre :
« Ce sont, disait-il, tous garnements que je fais prud'hommes malgré eux. »
D'Argentré, grand jurisconsulte et médiocre historien, a raconté, d'après la chronique rimée de Duguesclin, l'arrivée du héros au milieu des bandes, et leur départ pour l'Espagne. C'est une ravissante scène de mœurs que je lui emprunte.
(i) Papon, Hist. gén. de Provence, li?. TIÏ, 209, {%) Ordonnances du Louvre, V, préface.
On va comprendre les façons d'agir de la soldatesque, des nobles et de l'Église avec le peuple.
Duguesclin se rend auprès de ces bandits et les trouve faisant bonne chère sans compter, entre Beaune et Châlon, au pays des bons vins. Après quelques jours passés à banqueter pour célébrer sa bienvenue, car c'étaient tous gens d'un métier qui reconnaisait bien l'ouvrier qui les venait trouver, il leur dit qu'il lui semblait qu'ils étaient tous en pauvre état, foulant le peuple qui ne les pourrait toujours soutenir, et qu'il serait sage de faire quelque trait d'honneur pour se faire valoir et s'avancer. Les esprits ainsi préparés par une première ouverture, le neveu de Duguesclin arrive quelques jours après, rassemble les chefs, et leur adresse cette harangue à la guerrière :
« Mes amis, il est grand temps d'amender notre vie : bien allé, bien venu ; il faudra rendre compte à Dieu, et à toute heure nous sommes sur le pas, allants à la guerre. Nous avons tous assez fait pour damner nos âmes, et quant à moi je confesse que je ne fis jamais bien. Je n'ai vécu que parmi meurtres, violements de femmes et de pucelles, brûlements de maisons et chaumières; peut-être vous n'avez pas mieux fait que moi : il faut donc changer de façon, et en rémission de nos péchés aller faire du pis que nous pourrons chez les mécréants, ennemis de notre sainte foi. Dieu nous pardonnera sans contredit, et je m'en irai devers le pape d'Avignon, obtenir une rémission et pardon général pour tous. »
Touchés par ces paroles, ils se livrent à Duguesclin, qui les dirige sur Avignon. Ils étaient bien quarante mille, mangeant le peuple. Le pape Urbain, justement inquiet, leur dépêche un cardinal, qui les aborde non sans grande frayeur. Le maréchal d'Audenham répond qu'ils sont tous bons chrétiens, marchant combattre les infidèles, et qu'ils se sont voulu détourner de leur route pour demander l'absolution de leurs péchés et se mettre en bon état, étant absous de la propre
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bouche du pape ; et pour le mérite d'une si grande entreprise, ils demandaient au pape de leur faire une gracieuse aumône de deux cent mille francs, ce qui était bien le moins qu'il pût faire, étant le chef de la chrétienté. Le cardinal dit qu'il avait bien mission d'absoudre sans retard, — et il eût volontiers donné sur l'heure l'absolution avec le portage (1) , — mais non d'aumôner.
Sur cela intervient Messire Bertrand : « Monsieur le cardinal, dit-il, c'est le contraire : il y a assez d'hommes ici qui attendraient bien avec toute quiétude l'absolution jusques à Pâques, ou plus, mais c'est l'argent qu'il faut, comptant et bien présent (2). Dites cela au Saint-Père, et qu'il se hâte, car tant plus nous resterons là, tant plus ira la besogne pire. » Et pour rendre la supplique plus pressante, il s'avance en vue et jusque sous les murs d'Avignon. Le pape les voyait des fenêtres de son palais courir le pays, pillant et faisant le resle, et il disait : a Voilà des gens qui se donnent grand' peine pour trouver le chemin de l'enfer! »
Le pape ne faisait nulle objection au sujet de l'absolution, et cela ne coûtait pas maille ; mais la demande des deux cent mille francs lui était chose bien forte à passer, car étant accoutumé d'en recevoir à cette occasion, il lui semblait merveilleusement étrange d'en donner. Désireux toutefois d'entrer en accommodement, il offrit la moitié, qu'il s'empressa de
(1) Ces mots, portage, portements, sont encore en usage dans les campagnes pour désigner ces compliments qui toujours roulent sur ces mots : « Portezvous bien ! Comment vous portez-vous ? »
(2) Je vous viens apporter la leur confession :
Ils ont ars maint moustier, mainte belle maison, Occis femmes, enfans à grand destruction; Pucelles violées et dames de grand nom, Robé vaches, chevaux, et pillé maint chapon, Et bu vin sans payer, et robé maint mouton, Et emblé maint joiel, à tort et sans raison, Calices de moustiers, argent, cuivre et laiton...
Chronique de Bertrand Ouguesclin.
lever sur les habitants, ne voulant pas ouvrir le trésor de l'Eglise pour une cause si profane.
Mais il arriva que Duguesclin rendit cette somme au prévôt d'Avignon et à ceux qui l'apportaient avec lui, en leur disant : • Mes amis, le Saint-Père et les cardinaux sont nourris de biens, revenus et impositions qu'ils prennent du même peuple, et refusent de participer à sa décharge, tandis que moi je vais de bonne volonté en voyage pour le mettre en liberté des infidèles qui le tyrannisent. Je me ferais conscience de prendre l'argent du peuple qui en a besoin. Remportez-le, et dites au pape et aux cardinaux que je demande de ce qu'ils ont assez, et je ne veux point de la nécessité du peuple, ni de ce qu'il a trop peu. »
Le brave chef breton parlait si net et si franc qu'il n'y avait plus guère moyen de prendre des biais ni de marchander. Le pape s'exécuta donc, donna l'absolution de loin, et les vit avec satisfaction se diriger vers Toulouse. Mais à peine étaient-ils sur le territoire espagnol qu'il leva, pour se dédommager, un décime sur les biens du clergé de France (1). L'exemple fut suivi, et les chanoines de Saint-Julien de Brioude, victimes antérieurement de Seguin ^de Badefol, obtinrent de Charles V mille livres de dédommagement à lever sur le plat pays, auquel ils firent encore payer par surcroît les frais de réparation du château de la ville (2).
N'est-ce pas une merveilleuse époque que celle-là ! Le connétable, le plus grand capitaine du siècle à la tête de ces bandits qui le reconnaissent pour un homme du métier; un maréchal de France, naguère leur adversaire, qui maintenant les dirige ; ces malandrins qui ont des doutes sur l'état de leurs âmes, qui vont guerroyer pour la cause de Dieu, et se dérangent de leur route pour aller rançonner son vicaire; le pape qui trafique des choses saintes, qui donne le pardon,
(1) Vila pop. Aveniou.. I, 405.
(1) Ahriyè de l'hist. d'Auvergne, 421.
iZà EFFORTS DE CHARLES V.
engageant la parole de Dieu, mais qui ne veut pas donner l'argent; qui marchande et exploite le peuple pour écarter les pillards dont la présence l'inquiète; puis le chef des bandes qui donne une leçon de charité et de désintéressement au pape et à ses cardinaux ; et enfin, pour couronner l'œuvre, Urbain, le péril passé, pressurant le peuple pour rentrer dans ses déboursés!...
Rappelons aussi pour mémoire que le brave et généreux Duguesclin, chevalier du peuple lorsqu'il est à la tête des bandes, n'agissait pas toujours ainsi, et qu'une fois il avait frappé la Bretagne d'un fouage de vingt sols par feu, qu'il s'était opposé en toute circonstance aux affranchissements des serfs, et qu'il avait rétabli la servitude de mainmorte, abolie par le duc. D'autres fois, il abandonnait à ses Bretons le pays à ravager, il les laissait enlever dans les villages l'argent, les habits, les chevaux, le bétail, et tout ce qu'ils pouvaient emporter (1).
Cependant, exaspéré par ses défaites, l'Anglais n'en continuait pas moins à faire plus que jamais aux campagnes une guerre d'extermination, promenant en tous lieux ses troupes « courtoisement, à petites journées et à grands dépens, à raison de deux ou trois lieues par jour au plus, sans se trop lasser ni travailler. « Menacées dans leur existence par cette ruine absolue des ahaniers, les cités veulent racheter du pillage le plat pays qui les fait vivre : a Combien, leur demande Robert Knowles, donnerez-vous en purs deniers pour ce pays de ci environ, et nous le respiterons d'ardoir et courir vilainement. » Mais Édouard 111, moins avide de contributions que désireux d'abaisser la France, reproche à son capitaine d'avoir mal fait sa besogne, et lui interdit d'accepter de telles compositions (Froissart, 1370).
La noble France avait cessé d'être une patrie : tel château
(1) Daru, Hisl. de Bretagne. — Pitre-Chevalier, La Bretagne ancienne et moderne, 437. — Sismondi, XI, 29. — Contin. de Nangis, 134.