RÉFORMES DE CHARLES VU
pouvaient payer, étaient assommés étant en ceps, et jetés en la rivière. Et ne demeurait cheval labourant ni aucunes bêtes, ni de cent personnes une seule... » (Loisel, Histoire de Beauvais.)
Dans la seconde moitié de son règne, que la première était si loin de faire espérer, Charles VII s'empressa de porter remède aux souffrances sans nombre de ce peuple, qui, par la main de Jeanne et par son propre héroïsme, avait placé la couronne sur sa tête, et par ses lettres du 5 avril 1437, il nomma le grand prévôt juge et grand réformateur du royaume, pour châtier sommairement tous les malfaiteurs. Une seconde ordonnance du 2 mai 1439 passe en revue toutes les sectes, espèces et variétés de bandits auxquelles les compagnies ont donné naissance, et dresse le catalogue non moins riche de tous les crimes familiers aux gens d'armes : Ils coupent les arbres fruitiers, arrachent les vignes, découvrent les maisons pour se chauffer avec les charpentes, brûlent, pillent, violent, martyrisent, etc.
Si les ordonnances d'août 1439, juillet 1440, octobre 1447, etc., témoignent des efforts de Charles VII pour le bien du royaume , elles témoignent surtout de l'inutilité de ses efforts et de la persistance du mal. « Que servent, disait-il en 1440, de tenir sur les champs tant de gens d'armes? Ils ne font que ruiner et détruire mon royaume i II faut à chaque combattant dix chevaux pour son bagage et son frétin de pages, de femmes, de valets; toute cette coquinaille n'est bonne qu'à manger le pauvre peuple (1). »
Il fallait en finir avec cette affreuse petite guerre intestine, qui faisait du royaume tout entier un vaste coupe-gorge et un antre de prostitution. Le tiers état avait pris une importance considérable dans la direction des affaires, et Jacques Cœur, les deux Jouvenel des Ursins, les frères Bureau, Cou-
(I) Berry, roi d'armes, ap. Historiens de Charles f //, iOfl.
LA TAILLE DEVIENT l»ElU»LTt'ELLE. 397
sinot, Chevalier et quelques autres, dirigeaient les conseils du roi, au grand détriment de la prépondérance de la féodalité, au grand avantage désintérêts du peuple. Il ne marchanda pas à Charles les moyens de pacifier le royaume et de s'affranchir de la dépendance des grands feudataires, en mettant du même coup un terme aux abus sans nombre qu'ils encourageaient. Pour cela, il fallait à la royauté deux choses: une armée, des finances. J'aurais pu dire une seule chose, de l'argent, car avec de l'argent tout s'achète, môme les hommes. Cette chose, les états de 1439 la lui accordèrent, en lui laissant lever les impôts comme il le voulut, et, tandis que ses prédécesseurs avaient vécu jusqu'alors de leur domaine privé et des droits de gite et de pourvoirie, Charles put faire la taille annuelle, ordinaire et perpétuelle, d'accidentelle qu'elle était. Cela, d'ailleurs, ne devait durer qu'un temps, et jusqu'à l'entière expulsion des Anglais; mais il est rare que l'on retire, à la paix, les charges intolérables que les nécessités de la guerre ont fait établir (1), et il resta à Charles VII, à la suite de la lutte contre l'Angleterre, un impôt non voté et une armée permanente, les deux pivots de la monarchie absolue. Le roi fut un maître, la nation fut asservie ; la convocation des états généraux devint inutile, l'impôt permit au prince d'augmenter indéfinimentrarmée, et par l'armée, d'augmenter à sa volonté l'impôt. Mais l'avenir seul devait montrer la profondeur de l'abîme que des conseillers bien intentionnés creusaient à leur insu sous les pas du peuple; et ce n'est pas sans étonnement que l'on voit un écrivain du temps, Thomas Basin, évèque de Lisieux, signaler par avance les dangers pour la nation, pour l'Europe tout entière, de cette innovation, heureuse dans le principe, des armées permanentes en temps de paix :
<l Comme de vils esclaves, dit-il,... les sujets n'auront plus
(1) « Quœ gravia atque intolerauda, sed neccssitale armorum excusa ta, etiam in pace mansere. » — Tacite, Hisi., II.