‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 174 sur 225 · LES ARMÉES PERMANENTES · texte numérisé non relu

LES ARMÉES PERMANENTES

En 1445, Charles VII, au lieu de congédier toutes les troupes après avoir conclu une trêve avec l'Angleterre, garda quinze cents hommes d'armes et trois mille archers, qui furent logés et nourris sur la campagne. Le peuple, pour se libérer de ce fardeau, consentit à ce qu'on levât une taille nouvelle en argent, pour le paiement de ces gens d'armes, « sans considérer qu'une fois établie, elle ne dépendrait plus de lui, ni pour la durée, ni pour l'augmentation. » (Mézerai, VI, 361.)

Encouragé par cet essai, Charles, en rendant la milice perpétuelle, était fondé à rendre cette taille perpétuelle. Jacques Bonhomme paya donc ses défenseurs : seulement nous verrons qu'il lui arriva d'être, par surcroît, pillé, battu et martyrisé par eux tout autant que par le passé. Mieux eût valu, à tout prendre, l'être gralis.

Charles sut choisir avec habileté l'instant favorable pour mettre à exécution l'ordonnance du 2 novembre 1439, rendue à la suite des états généraux d'Orléans. Les écorcheurs avaient péri par milliers à la suite du dauphin Louis, sur les bords du îlhin, et en Lorraine, sous la conduite de Hené d'Anjou. Non content de briser le faisceau qui faisait leur force en les tenant rapprochés, il souleva contre eux une nouvelle jacquerie, et, dans le texte de l'ordonnance, il revint jusqu'à cinq fois sur l'ordre donné aux hommes des communautés rurales de courir sus à tous ceux qui refuseraient de se disperser (art. 16, 25, 27, 28, 34). Il désigna du même coup les nobles aux colères du peuple, « pour ce que, souventes fois, après que, du consentement des trois états, le roi a fait mettre sus aucune taille sur son peuple pour le fait de sa guerre,... les seigneurs et autres empêchent les deniers de ladite taille... en leurs terres et seigneuries... et aucuns les prennent... et aucuns mettent, avec et par-dessus la taille du roi, sur leurs sujets, autres grandes sommes de deniers à leur proût... sous couleur de la taille du roi... (art. Al). » Du reste, imitant l'exemple qui leur était donné, ils abonnèrent en tous lieux la taille seigneu-

LA TAILLE PKItMANEM'E.

riale, qui devint annuelle, comme la taille royale. Le paysan en eut désormais deux à acquitter.

Les malandrins anéantis ou dispersés, Charles songea à les remplacer par des milices nationales. Le 28 avril 1448, il ordonna que chaque paroisse du royaume choisit, équipât et entretînt un homme robuste et en état de faire la guerre, toujours prêt à entrer en campagne, muni d'un arc, de flèches et d'une dague, et qui devait s'exercer au tir de l'arc durant les jours fériés. Leur solde fut fixée à quatre francs par mois pendant la durée de leur service actif seulement. Ils étaient en outre francs et exempts de toutes tailles et autres charges; aussi le roi leur donna-t-il le nom de francs archers, que les gentilshommes changèrent dérisoirement en celui de francs taupins, faisant allusion aux taupinières qui sillonnent les campagnes, au grand préjudice des champs, et surtout des prairies. Comme il était écrit que tout, jusqu'aux améliorations, ouvrirait la porte aux abus qui écrasaient les paysans, il arriva que les gens riches, par leur influence, obtinrent d'entrer dans les compagnies d'archers pour devenir exempts des tailles, et aggraver ainsi les charges des communautés. (Ordon. du 3 avril 1449.)

Quant à la taille, elle devint peut-être, ainsi transformée, moins onéreuse au plat pays, parce que, dans le principe, elle fut juste et modérée. Elle s'élevait alors à un chiffre qui aujourd'hui semblerait bien modeste : elle ne dépassait pas 1,800,000 francs. C'est-à-dire que la France est à cette heure lout juste cent fois plus riche qu'elle ne l'était il y a quatre siècles. Où ne s'arrêtera- t-el le pas, et quelle sera sa fortune, si nous nous transportons par la pensée à quatre siècles dans l'avenir !

Déjà sous Louis XI nous voyons la taille s'élever à 4, 800,000 francs ; sous Louis XII, en cinq ans, elle descend au-dessous du chiffre qu'elle avait atteint sous Charles VIII ; mais grâce aux fatales guerres d'Italie, elle dépasse, sous François I",

l'intendant. A01

9 millions. Elle grandit encore sous Henri II, davantage encore sous Henri III, plus que jamais sous Louis XIV, appelant tour à tour à son aide de nombreux accessoires, sous les noms de crues, taillon, ustensile, cavalier, quartier d!hiver, capitation, etc. ; elle monte et s'élève sans cesse, c'est un furieux crescendo que fien n'arrête, et, de son modeste point de départ, elle atteint enfin au chiffre respectable que nous lui connaissons aujourd'hui.

Cette situation nouvelle que se lit la royauté changea toutes les positions. Le roi eut une cour, les seigneurs se pressèrent autour de lui, rivalisant de faste et de luxe. Le revenu du sol cessa d'être dépensé sur le sol même : il n'y eut plus, à la porte des châteaux, de ces charités prodigues qui portaient en partie remède aux exactions des nobles : et c'est avec quelque raison que le marquis de Mirabeau put dire plus tard- qu'il aimait mieux voir les seigneurs vexer leurs sujets en personne que par procureur. Auxiu6 siècle ils avaient usé les forces de leurs hommes dans de folles guerres privées, ils avaient pris leur liberté, leur temps et les fruits de leur travail. Passant désormais une partie de leur vie dans les châteaux royaux, ils laissèrent à leurs sujets leur temps et leur liberté, et n'exigèrent d'eux que de l'argent. Ils vendent, ils convertissent en argent les affranchissements, les corvées, les banalités. Toutefois, la taille royale ne permettant plus à la taille seigneuriale d'être aussi élevée, le noble se fait courtisan et touche des pensions dont, en définitive, le peuple seul faii les frais.

Le seigneur, vivant à la cour, ne fut plus guère connu de ses tenanciers que par l'intermédiaire du mistral, de l'intendant, tyran en sous-œuvre, personnage froid, impitoyable et impassible comme la hache dans la main du bourreau, machine à pressurer les manants, qui doit satisfaire à tous les besoins du maître, et qui travaille en même temps à élever sa propre fortune, édifice fait de sang et de larmes, être à part dans la création, bien plus terrible encore que le finant. i. 26

Zj02 l'intendant.

cier, dont La Bruyère nous a laissé le portrait (1), et qui parcourt les campagnes le liève, le cueilleret sous le bras (c'est ainsi que Ton nomme le livre de recettes recouvert de cuir gras et luisant), réclamant sans cesse, à l'un la rente, à l'autre lacensive, à celui-ci une poule, une moitié, un quart de poule, à celui-là un sou, un denier, une maille, et puis encore, dans les droils casuels, un tiers en sus du tout, pour sa part à lui (2). C'est le môme personnage, espèce de maître jacques doublé de Bridoyson, qui est le juge seigneurial, le notaire du village et 1 intendant du seigneur (3). Le notoire

rédige, et parfois invente l'obligation qui lie le tenancier (4),

'intendant en exige l'acquittement, et le juge prononce dans

es contestations soulevées à cet égard.

Les lièves, à l'origine, n'étaient qu'un répertoire, une table ilestinée à faciliter la perception des redevances seigneuriales, en rapprochant les articles sous un même coup d'ceil et sous une forme abrégée. N'étant revêtus ni de la signature du notaire (5), ni d'aucun caractère authentique, il n'y était pas même fait mention de paiements, de sorte qu'il demeurait également impossible, soit d'établir la prescription, soit de l'interrompre.

frans le principe, les terres n'étaient point affermées, ou

(1) «Un bon financier ne pleure ni ses amis, ni sa femme, ni ses enfants... » fuyez, retirez-vous; vous n'êtes pas assez loin .. Je suis, dites-vous, sou>

l'autre tropique... Passez sous le pôle et dans l'autre hémisphère ; montez aux étoiles, si vous pouvez. — M'y voilà ! — Fort bien ! vous êtes eu sûreté. - Je découvre sur la terre uu homme avide, insatiable, inexorable...»

(2) « Dans tous les droits casuels, lods, amendes, etc., le mistral chargé des Affaires du seigneur, justice ou autre, levait un tiers en sus. — Ita videlicet quod si cornes capiat pro aliqiia Offensa sexaginta sôlidos de aliquo, ipsi postea

. levabant ab eodem triginta solidos pro parte suà. » — Valbonnais, Histoire d« Dauphiué, 108.

(3) Darestc de la Chavanne, fJisi. des classes agricoles, 175, 226.

(4) Loyseau, Des justices de village.

(5) « Terrarii autiqui nou tiebanl sub forma antiqua. » — Masuer, l)t loc., n° 25. — t'errarius, sur Guy Pape, quest. 272.

l'intendant. A03

du moins elles ne Tétaient pas ordinairement. Les comptes des régisseurs se rencontrent très fréquemment dans les anciennes archives, tandis que les baux à ferme, les reçus des fermiers y sont fort rares. On était alors singulièrement sobre d'écritures, et pour cause, très sobre aussi de signatures. On suspendait aux actes importants des sceaux — signa pendilla — extérieurs et faciles à perdre, et pour les terriers, oïl se contentait d'une croix, et plus souvent encore on n'y mettait rien. Il n'y avait donc ni arrêtés de compte, ni reçus doubles, on n'en trouve pas dans les chartriers, et tout allait à la merci de la mémoire et au gré de la bonne foi du seigneur et de l'intendant.

Ce ne fut vraisemblablement que vers la fin du xvia siècle que l'on mit quelque régularité dans les litres des seigneurs, par suite de contestations soulevées sur des questions de paiement et de prescription. D'abord le mistral se contenta, $ans rien signer et sans donner à ses livres une forme publique, de mettre une croix à côté de l'article, pour preuve de paiement. D'autres fois, il attestait les annuités acquittées au moyen des lettres de l'alphabet. La lettre A, mise en regard de l'article, supposait le paiement de la première année \ la lettre B le paiement de la seconde, et ainsi des autres. Enfin* au milieu du xvir siècle, on en arriva à l'usage des affirmations, qui ne devint général que peu à peu et au xviir3.

Cotte affirmation se faisait devant le juge royal, ou, au choix du régisseur, devant le juge des lieux, qui, sans que personne y fût appelé, avait ordinairement soin de coter et de parapher les pages.

Èn dernière analyse, et même sous leur forme dernière, les lièves, qui restaient entre les mains des maîtres, étaient écrits par eux et qui faisaient preuve contre les tenanciers (1),

(1) « Libri compulorum pnetatorum, vel capitùlotum et allbrom domiriordtfi continentes censuales, debltdres et soldtlônes, proMrit corftfrf ttUft (fêblfdres et censuales. — Boërius, quaest. 105.

àOh LES CAMPACNKS RESPIRENT.

étaient donc une garantie incomplète, un moyen insuffisant d'assurer une égalité de droits absolue entre les deux parties intéressées.

Cependant le temps, qui toujours marche, amenait inévitablement à sa suite quelque amélioration dans le sort du peuple des campagnes : « En dit dom Carlier (1). on recom-

mença à cultiver les terres des environs de Nanleuil-le- Haudouin : elles y étaient demeurées en friche depuis 1416, c'est-à-dire depuis trente ans, ainsi que les campagnes de Chevreville. Dans ce renouvellement de l'agriculture, les terres se louaient presque rien. »

Voilà donc enfin un premier rayon qui perce les nuages ; voilà ce premier coin pur et bleu que, jusqu'à ce moment, nous avons vainement cherché par tout le ciel de la France. Le paysan a touché le fond de l'abîme; il est bien temps qu'il commence à remonter vers la surface et qu'on lui concède enfin sa place au soleil. Déjà on lui rend le travail, bientôt il va féconder la terre et réparer les désastres de ces guerres incessantes : ce sera l'œuvre de bien des siècles, souvent entravée par la démence et par les crimes de ses maîtres; mais il s'acharnera à cette œuvre, et triomphera à la fin.

La seconde moitié du xv« siècle voit s'accomplir un changement considérable dans l'état des populations agricoles. L'Anglais est définitivement chassé du royaume, la féodalité est frappée d'un coup mortel, les communes disparaissent peu à peu, la bourgeoisie s'efface, les évêques et les abbés rentrent dans l'ombre du moutier ou de la cathédrale ; les

(1) HiM. du Valoir II, 485.

Toutes les provinces présentent le même spectacle: «Le commerce et le labourage commencèrent à se rétablir, et la campagne à se repeupler : car depuis dix ou douze ans, dit un manuscrit que j'ai, conformément aux historiens de ce temps-là, la France était pleine d étranges calamités et de toutes sortes de maux, les champs en Triche, la famine partout, et l'homme ennemi mortel de l'homme. » — Dom B. Roger, Ilist. d'Anjou, 335.

Voyez encore Louandre, Biu. d'AbbevMe, I, 393, etc.

Page 1