‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 188 sur 225 · CHARLES VIII · texte numérisé non relu

CHARLES VIII

faut pas moins que les efforts réunis du duc Nicolas d'Anjou et de l'électeur Palatin, pour, après plusieurs mois de lutte sur la campagne, les chasser du pays, Non loin de là, c'est le comte de Varneberg, du parti du roi, qui dirige les courses des aventuriers dans le pays Messin. (Laguille, Alsace, 363. — D. Calmet, Lorraine, IV.)

En 1481, après un hiver long et rigoureux qui fit périr un grand nombre d'arbres, survinrent un printemps et un été pluvieux ; on ne put rentrer les récoltes, il ne resta rien au paysan, après les prélèvements du roi, des seigneurs et de l'église, et plus de cent mille hommes périrent de misère. (Bouchet, Ann. d'Aquitaine, 286.) Louis dut décharger momentanément des tailles les habitants des vallées de la Loire, ruinés p ar la rupture des levées par suite des inondations de cette année, à la charge de relever ces digues protectrices ; puis, redoublant d'hypocrisie superstitieuse aux approches de la mort, il exempta, moyennant des prières et des processions que l'église d'Auxerre devait faire pour lui, les hommes de cette église du logement des gens de guerre, grevant ainsi d'autant leurs voisins. (Ordon. de juin, aoust, septembre 1482.)

Les états généraux qui s'ouvrirent à Tours le 15 janvier 1484, au commencement du règne de Charles VIII, mirent à nu les plaies du peuple, et le cahier des doléances du commerce les dévoila avec énergie : « Le royaume, dit-il, est comme un corps qui a été évacué de son sang par diverses saignées, et tellement que tous ses membres sont vidés. Voilà déjà un siècle que durent ces saignées et évacuations faites au royaume pour en tirer le sang. Les premières datent du temps des papes Alexandre et Martin, qui en quatre ans tirèrent de France plus de deux millions d'or. Pour étancher cette merveilleuse évacuation de pécune, furent faits certains concordats avec le pape Martin, mais l'on ne sut si bien lier la plaie par concordats, que la subtilité romaine ne rouvrît la cicatrice par nonobstances et antefertis% tellement qu'infinie somme

d'or et d'argent alla en cour de Rome, dont furent conduites les guerres d'Italie entre les héritiers du pape Martin.

» Mais la plus grande cause de la grande misère du peuple, ce sont les vexations intolérables et les rapines obstinées des gens de guerre. C'est une chose criante que les gens de guerre, stipendiés pour défendre le peuple, soient précisément ceux qui le pillent et l'outragent. Quant un pauvre laboureur a toute la journée labouré à grande peine et sueur de son corps, et qu'il a cueilli le fruit de son labeur, dont il s'attendait à vivre, on vient lui enlever la meilleure partie pour la donner à tel qui le battra peut-être avant la fin du mois, qui l'obligera de coucher par terre, et qui viendra déloger les chevaux occupés du labourage pour loger les siens ; et quand le pauvre homme a payé avec bien de la peine la quote-part de la taille à laquelle il est imposé pour stipendier les gens d'armes, et qu'il espère se conforter avec ce qui lui est demeuré, espérant que ce sera pour vivre le reste de l'année et pour ensemencer sa terre, vient une volée de gens d'armes, qui mangera et gâtera ce peu de bien que le pauvre homme avait réservé pour vivre.

» Mais tout cela ne suffit pas au soldat, il pousse plus loin le vol et le pillage, il contraint le paysan à grands coups de bâtons à aller chercher en ville du pain blanc, du poisson, des épiceries, et toutes choses excessives (1) ; et à la vérité, s'il n'était Dieu qui conseille les pauvres et leur donne patience, ils cherroient en désespoir.

» Les maux que nous venons d'exposer ne sont rien encore auprès de ceux dont il nous reste à parler. La tristesse et la déplaisance innumérables, les larmes de pitié, les soupirs et les gémissements d'un cœur désolé, à peine pourraient suffire ni permettre l'explication des impôts, l'énormilé des maux qu'ils ont occasionnés, et l'injuste violence et les rançonneraents qui ont été faits en enlevant et ravissant iceux subsides»

(1) Voyei, pour les violences de la soldatesque, Ordonnances^ XX, 420.

Maintenant ce peuple, jadis appelé Français, est de pire condition que le serf ; car un serf est nourri, et ce peuple a été assommé par des charges insupportables. Des paroisses qui sous Charles VII payaient quarante ou cinquante livres de tailles, sous Louis XI payaient par milliers. Ceux qui alors payaient par milliers aujourd'hui payent par millions. Le Languedoc, qui à la mort de Charles VII payait 50,000 livres, à celle de Louis XI en payait plus de 600,000. La Normandie, de 250,000 livres, avait crû à 1,200,000; non compris les petites tailles, gabelles et menues impositions, qui vont bien à 300,000. Beaucoup de paysans ont fui en Bretagne ou en Angleterre, d'autres sont morts de misère, d'autres ont tué femmes et enfants, et se sont tués sur leurs cadavres. Plusieurs hommes, femmes et enfants, par faute de bêtes, ont été contraints de labourer la charrue au cou ; d'autres labouraient de nuit, pour crainte qu'ils ne fussent pris de jour, et appréhendés pour les dites tailles.

» La manière de percevoir l'impôt n'est pas moins accablante que l'impôt lui-même. Tout le monde connaît les concussions et les violences des commissaires chargés de ce soin. Citons un exemple : lorsque les habitants d'une paroisse ont, avec beaucoup de peine, payé leur quote-part, ils ne sont point encore à l'abri de vexations ; souvent on les enlève et on les emprisonne jusqu'à ce qu'ils aient payé ce que n'ont pu acquitter les habitants d'une paroisse voisine. Ils n'en sont pas même quittes pour payer cette double imposition ; on les oblige, avant que de leur rendre la liberté, d'acquitter encore les frais du sergent, du greffier et du geôlier, sans parler des dommages qui résultent pour eux et pour l'État de la perte de temps et du défaut de culture... »

Observons dès à présent qu'à mesure que la féodalité s'efface et que la tyrannie seigneuriale diminue et tend à disparaître, une autre la remplace, plus barbare et plus sauvage encore, multiple et incessante ; hydre aux mille têtes, qui

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