LA GUERKE DES PAYSANS
pesa sur le royaume. Des vagabonds, habillés les uns en pèlerins, les autres en moines, parcoururent successivement les provinces, pillant, incendiant et massacrant. Si on leur demandait d'où ils venaient : « Du diable, » répondaient-ils; et où ils allaient : « Au diable; » aussi les appelait-on mille diables. Les populations du Périgord se soulevèrent et les chassèrent de leur sein. Dans d'autres provinces, le roi envoya Montmorency et quelques autres capitaines de compagnies d'ordonnances pour les châtier et les détruire.
Chassés une première fois de l'Anjou, les archers se répandirent dans les provinces limitrophes, et voulurent s'emparer de Poitiers, mais ils échouèrent dans cette tentative, comme ils avaient fait déjà à Angers et à Saumur. Ils retombèrent alors sur l'Anjou et s'y livrèrent à toutes sortes de crimes : ils s'emparaient des actes et contrats, plus difficiles à dissimuler que l'argent, et les brûlaient, si Ton refusait de se racheter. Ce moyen était souvent plus efficace que les tortures elles-mêmes, et en présence de la ruine complète qu'eût consommée la perte de ces papiers, on se décidait à transiger. Exaspérés à la fin, les paysans se rappelèrent les ordonnances des rois de France, s'armèrent, s'attroupèrent, et massacrèrent à leur tour les archers qu'ils trouvèrent à l'écart ou par faibles bandes. Plusieurs mêmes s'enrichirent à cette chasse nouvelle, car on leur trouvait toujours les poches bien garnies d'or el d'argent. Encouragées par ce résultai, des espèces de gardes nationales surgirent tout armées de chaque village, et les poursuivirent à outrance; mais , harcelés et décidés à en finir, les archers réunirent leurs bandes, livrèrent bataille aux paysans, à Antoigné, près de Montreuil-Bellay, et, grâce à ^a supériorité de leurs armes et de leur discipline, ils les taillèrent en pièces et les massacrèrent sans pitié (1).
(1) Bourgigné, Chron.iC Anjou, 338-339; — Bouchet, Annales d" Aquitaine, 552, 553 ; — D. Roger, Hùtt. d'Anjou, 396, 397, 398.
l'armék dévaste les campagnes. 475
Ce sont tantôt les lansquenets à la solde de Charles-Quint qui ravagent les villages et mettent le pays à contribution (1), tantôt les troupes mêmes du roi, qui saccagent le midi, brûlent les moulins , renversent les fours , arrachent les vignes et les blés, bouleversent les prairies, pour empêcher l'armée de l'empereur de s'y maintenir. (Mézeray, 439.)
Les ordonnances de François I" contre cette hydre, toujours écrasée et toujours renaissante, ne leur épargnent pas les dénominations furibondes; c'est une flamboyante aigrette d'épithètes trop bien méritées et qui résument une partie des exploits de ces braves.
« Par les dites longues guerres se sont levés quelques aventuriers, gens vagabonds, oiseux, perdus, méchants, flagitieux, abandonnés à tous vices, larrons, meurtriers, rapteurs et violeurs de femmes et de filles, blasphémateurs et renieurs de Dieu, cruels, inhumains, immiséricordieux, qui font de vice vertu et sont précipités en l'abîme de tous les maux; loups ravisseurs faits pour nuire- à chacun, et qui ne veulent et ne savent nul bien ni service faire ; lesquels sont coutumiers de manger et dévorer le peuple, le dénuer et dépouiller de tout son bien, perdre, gâter et dissiper tout ce qu'ils trouvent, battre, meurtrir, chasser et mettre le bonhomme hors de sa maison, tuer et tyranniser nos pauvres sujets, et leur faire plus d'oppressé, de violence et de cruauté que nuls ennemis, fussent-ils Turcs ou infidèles, ne voudraient faire ni penser. »
Voilà pour le moral ; le physique n'est pas plus séduisant, et Brantôme nous en a laissé un portrait qui semble esquissé avec le crayon de Callot :
« D'autres les ont appelés aventuriers de guerre, et aussi que tels les trouverez vous-mêmes dans les vieux romans de Louis XII et de François I«r, au commencement, et peints et
<\) Mézeray, VII, 450; - De Vérité, Hin.de Ponthieu, II, 3t.
hlh LES CAMPAGNES Al" PILLAGE.
représentés dans les vieilles peintures, tapisseries et vitres des anciennes maisons, et Dieu sait comment représentés et habillés, plus à la pendarde vraiment, comme Ton disait de
ce temps, qu'à la propreté, portant des chemises à longues et grandes manches, comme Bohèmes de jadis et Mores, qui leur duraient vêtues plus de deux et trois mois sans changer, ainsi que j'ai ouï dire à aucuns, montrant leurs poitrines ve)ues et toutes découvertes, les chausses plus bigarrées, découpées, déchiquetées et balafrées, usant de ces mots ; et la plupart montraient la chair de la cuisse, voire des fesses; c'étaient la plupart gens de sac et de corde, méchants garnements échappés à la justice, et surtout force marqués de la fleur de lys sur Tépaule, essorillés, et qui cachaient les oreilles, à dire vrai, par longs cheveux hérissés, barbes horribles, tant pour cette raison que pour se montrer effroyables à leurs ennemis. »
Réprimés et écrasés pour un temps, ces bandits reparurent pendant la captivité du roi. Les nobles ne pouvaient manquer de retrouver toute leur audace. Dans le Poitou, l'Anjou, le Maine, la Saintonge, partout enfin, cantonnés dans leurs châteaux, ils pillaient les passants -et les laboureurs, et noyaient dans les fossés de leurs donjons les sergents qui se hasardaient à leur porter des assignations. François Ier, pour porter remède à de pareils désordres, députa un président et douze conseillers, escortés par le grand prévôt des maréchaux et quatre cents archers pour tenir les grands jours à Poitiers, puis à Riom. Les séances durèrent deux mois ; douze gentilshommes eurent la tète tranchée , d'autres prirent la fuite, leurs biens furent confisqués, et leurs châteaux rasés.
Il semblait que rien ne pût plus profiter aux campagnes, ni la paix, ni la guerre, ni la captivité du roi, ni même sa liberté, car après avoir démembré et ruiné le royaume pour ïe racheter, on le pressura encore pour les fêtes brillantes qui célébrèrent le retour de la paix. C'est Jacques Bonhomme