CHAPITRE IX
Henri II. — Jacquerie de 1548. — La gabelle. — Les lansquenets. — Les tailles en Provence. — Ravages en Lorraine.
« Oignes le vilain, il tous poindra; Poignes le vilain, il vous oindra. »
Vieux proverbe.
Jacques Bonhomme ne pouvait guère espérer de vivre plus heureux sous Henri II, épreuve affaiblie de son père, et qui sembla continuer son règne. Ce sont les mêmes vices, moins brillants, les mêmes qualités, plus pâles, et nous retrouvons sous le fils les populations rurales aussi misérables que sous le père. L'usage plus répandu du pistolet et de l'arquebuse facilita aux soldats et aux nobles les moyens de piller et de massacrer les ahaniers, qui ne labouraient plus que l'épée au côté et une pique en main. Des enfants faisaient le guet dans les clochers, sonnant du cor pour avertir les laboureurs épars dans les champs de l'approche de l'ennemi. Lorsqu'ils faisaient des processions par les campagnes, des archers étaient dans leurs rangs, pour les protéger, portant 'armes etsagettes. Les désordres furent si grands, que Henri II fut contraint de défendre aux nobles de se faire suivre par des hommes armés et de porter des armes à feu.
C'est en vain que les provinces maritimes de l'ouest avaient imploré, en 15A2, un pardon que François Ier leur avait vendu à beaux deniers comptants. Il fallait, à de justes plaintes, une satisfaction autre qu'une armée de bandils déchaînée sur la contrée et une aggravation de charges. C'était un volcan mal éteint, dont l'explosion, pour avoir élé un moment comprimée, n'en devait être que plus terrible, et bientôt-les sanglantes extorsions des commis de la gabelle amenèrent la grande insurrection de 1548 (1), qui arma les paysans, les
(1) « Une nouvelle émeute fut excitée à l'occasion de la gabelle, par les extorsions des commis préposés pour en percevoir les droits. » — Arcêre, La Jtochelle, I, 323.
(t8£ JACQUERIE DE 1548.
Piteaux, les Guitres, comme on les appela, et mit en feu loutes les campagnes de la Saintonge, de l'Angoumois, de l'^uni^, du périgord, du limousin, de l'Agenois et du Bordelais (1).
Non -seulement la noblesse et la bourgeoisie soulevèrent, comme toujours, les paysans, et leur fournirent des chefs, mais encore le clergé fit, cette fois, cause commune avec eux, et leur donna l'exemple de faire la chasse aux gabelous. Réunis d'abord au nombre de six mille aux environs de Jonzac, dans la haute Saintonge, l'insurrection gagna dans la Saintonge du sud, aux cris de : Mort aux gabelous! et bientôt ils ne furent pas moins de seize mille, ayant à leur tète bon nombre de bourgeois mal famés, Bouillon, Chàteauroux, Crarnaillon, Boismenin et quelques autres.
A Barbezieux, un châtelain, Puymoreau, prend le commandement général sous le titre de grand coronal de Saintonge. Il envoie dans tous les bourgs et villages l'ordre aux curés et aux vicaires, qui s'y soumettent sans apparence d'opposition, de l'aire sonner le tocsin et d'armer partout et embastonncr leurs paroissiens. La noblesse se croit revenue aux jours de 1358, elle pâlit et tremble derrière les murailles de ses donjons, tandis que les insurgés, auxquels rien ne résiste, s'emparent de Saintes.
Déjà ils sont cinquante mille, arrivant par bandes de l'Angoumois, du Périgord, de l'Agenois, de la Guyenne bordelaise, et, grâce au concours que leur prête la bourgeoisie, qui partout sympathise avec eux, ils se rendent maîtres de Bordeaux. Henri II dépêche alors en Guyenne le sieur de Sainle-Foy, avec des lettres qui enjoignent aux révoltés de rentrer dans le devoir, de retourner dans leurs villages, et qui leur promettent de faire droit à leurs demandes. Ces lettres,
(1) Voyez, pour la révolle des Piteaux : Arcère; — Bouchet, Ann. (C Aquitaine;— Mém. du maréchal de Pieilleville, 1, 432 439 ; — Dom de Vienne, Hist. de Bordeaux ; — Massiou, Hitt. de Saimonge...
publiées à Bordeaux, à Saintes, à Angouiême, et par toute la Guyenne, calment tout comme par enchantement. Ces terribles révoltés, qui faisaient trembler plusieurs provinces, confiants dans la parole royale, déposent les armes, rentrent chez eux, sans tenter même, depuis cet instant, aucun attroupement.
L'époux de Catherine de Médicis ne professait pas, sur la fidélité que les souverains doivent à leur parole, les mêmes principes que Jean II, le vaincu de Poitiers : il fallait faire de la force et punir la révolte, bien qu'apaisée, et, comme en 1358, les excès des paysans s'amoindrirent et disparurent presque à côté des sauvages exécutions d'une réaction implacable. Le terrible connétable Anne de Montmorency, l'homme aux successions usurpées, conseilla au roi « de tout exterminer, et d'y planter une nouvelle peuplade pour n'y plus revenir, s'offrant d'en prendre la charge et d'en satisfaire Sa Majesté. »
Les insurgés allaient trouver un terrible adversaire dans la personne de ce connétable, l'un des plus grands capitaines de son siècle, mais d'ailleurs grossier, bandit et sacripant comme un héros du moyen âge. Il ne savait pas même signer son nom, et lorsqu'il avait à le faire, il exécutait, avec la plume que lui présentait son secrétaire, une suite de lignes verticales, jusqu'au moment où celui-ci lui disait : « Monseigneur, c'est assez! » Du reste, si élémentaire que cela semble tout d'abord, ce n'était cependant pas l'enfance de l'art, c'en était l'adolescence; l'enfance de l'art, la voici : le noble sire plongeait dans l'encre ses cinq gros doigts habitués à manier la lance, il les appliquait au bas de l'acte qu'il s'agissait de certifier, et, à côté, le naïf tabellion écrivait ces mots : « Ce est la griffe de monseigneur (l). »
Bien loin d'accepter cet excès de zèle de Montmorency, qui s'offrait pour aller faire un désert des plus riches pro-
(1) Lebrun des Ctaarmeltes. Uisi. de Jeanne d Arc, 1,286.
Digitiz
A8À JACQUEKIE DE 1548.
vinces du royaume, Henri II défendit aux troupes qu'il lui confia de violer, piller ni tuer, sous peine de la vie. Mais les braves qu'il commandait connaissaient trop bien leur cbef pour s'inquiéter beaucoup de pareilles prohibitions.
« On disait, rapporte Brantôme, qu'il fallait se garder des patenoslres de M. le connétable ; car en les disant en marmottant, lorsque les occasionsse présentaient, il disait : « Allez-moi » pendre un tel... Attachez-moi celui-là à un arbre... Failes- » moi passer celui-tà par les piques... ou arquebusez-les tous » devant moi... Taillez-moi en pièces tous ces marauds, qui »ont voulu tenir ce clocher contre le roi... Brûlez-moi ce «village... Boutez-moi le feu partout à un quart de lieue à » la ronde ! ... »
Après avoir promené l'incendie autour de lui, après avoir pendu en masse et sommairement sur le plat pays tout ce qui s offrait à sa colère, Montmorency marcha sur Bordeaux, qui lui dépécha une députation de ses principaux habitants sur un navire richement décoré et pavoisé, qui devait l'amener en triomphe jusqu'au milieu de son enceinte. Mais il les renvoya brutalement, et leur montra vingt pièces d'artillerie qui sauraient bien le faire pénétrer chez eux comme il convenait, autrement que par porte ni bateau, leur promettant de tout livrer chez eux à la force et au pillage.
Pendant tout un long mois, une terreur inouïe pesa sur cette malheureuse cité, qui, sans compter les morts civiles, les confiscations, le fouet, les amendes honorables, les exils, la prison et les autres menues peines, vit dans son sein plus de cent cinquante exécutions capitales, assaisonnées de tous les raffinements de cruauté qu'inspire une réaction sauvage, les uns décapités, les autres pendus, roués, empalés, tirés à quatre chevaux ou brûlés. Le grand coronal fut décapité, attendu sa qualité de gentilhomme. Quant à Bouillon, Boismenin, Cramaîllon et Châteauroux, ils eurent l'étrenne d'un supplice tout nouveau, et qui, sauf un détail, était appelé à
un grand succès : ils furent rompus vifs sur la roue, ayant au front une couronne de fer rougie au feu.
Il n'y eut pas jusqu'aux cloches et aux horloges des églises qui ne se sentissent de la fureur du terrible connétable ; il n'en resta pas une seule dans la ville ni dans les villages, il fit tout briser pour l'artillerie du roi.
Parmi ceux que Montmorency avait fait condamner à mort, se trouvait un magistrat nommé Lestonal, dont la femme, jeune et belle, et ne connaissant pas le tigre dans l'antre duquel elle allait égarer ses pas, court se jeter à ses pieds pour lui arracher, par ses larmes, la grâce de son époux. Travestissant sa luxure en clémence, le connétable la promet, à une condition honteuse, à laquelle l'infortunée, folle de douleur, accède au milieu de ses cris de désespoir. Lorsqu'au matin, ayant tenu parole, et, sublime prostituée, croyant avoir payé de son honneur la tète de son époux, elle s'arrachait des bras du monstre, elle aperçut son cadavre pendu à une potence que le connétable avait fait dresser devant ses fenêtres.
0 chaste Muse de l'histoire ! vingt traits de ce genre n'empêchent point ce misérable de briller au premier rang parmi les héros dont tu transmets, comme un legs pieux, les noms à la postérité!
La cour eût cru faiblir en accordant quelques concessions au peuple désarmé, tandis que c'était faire preuve de force, au contraire, que d'ajouter encore à tous les abus qui lui avaient mis les armes à la main. On vendit le plus cher que Ton put l'exemption des droits les plus vexatoires, on ajouta même partout où l'on trouva moyen de le faire, et l'arbitraire eut plus que jamais ses coudées franches. Chacun pouvait apporter le sel au grenier royal, nul n'en pouvait prendre que là ; aussi, grâce à la concurrence des producteurs, ceuxci n'en retiraient rien, lorsque le monopole du vendeur forçait le consommateur à subir la taxe qu'il plaisait aux f gre*