CHARLES IX
de guerre, et d'établir des étapes si sévèrement réglées, que tout se payât de gré à gré.
Le cahier des doléances du tiers état fut plus explicite, et, après avoir dit que le peuple avait supporté plus de charges depuisquarante-sixans, qu'il ne l'avait fait dans lecours de deux cents ans auparavant, développa la thèse que le clergé n'avait fait qu'indiquer. Il exposa au grand jour les vexations, injustices et rapines que les laboureurs essuyaient de la part des seigneurs. Non contents de les enlever à leurs travaux pour de prétendus droits de charriage, aides et journées, ilsl evaient sur eux des contributions arbitraires en pailles et grains, sous prétexte de les exempter du logement des gens de guerre. Ils apposaient des gens inconnus pour chercher querelle à ceux qui eussent prétendu résister à ces vexations, les piller, battre etoutragersans qu'ils pussentnourriraucun espoir d'obtenir justice. Quelques seigneurs enlevaient à une commune les bois, usages et pâturages dont ils jouissaient depuis un temps immémorial, ou par privilèges royaux ; d'autres établissaient des fours et pressoirs banaux, et exigeaient des droits triples de ceux que portait la coutume. Ils percevaient des droits de péage arbitraires pour l'entretien des ponts et des routes, et ils n'entretenaient ni routes ni ponts. A l'aide de leur droit de chasse, ils ravageaient les champs et les vignes de ceux qui leur déplaisaient, tandis que leurs veneurs, fauconniers,, valets de chiens, archers de toiles, muletiers et autres de leur maison, abusant du droit de gîte, délogeaient et pillaient les pauvres laboureurs.
S'ils tentent de résister aux extorsions des seigneurs, ceuxci les traduisent « par devant leurs juges, qui sont à leur dévotion et faveur. » (États gén. de France, XI, 53, 318...; XII, 210, 212...)
Puis, faisant observer que la rusticité, la violence et la férocité des seigneurs tenaient à leur défaut d'instruction et à Jpijr oisiveté, le commun priait le roi d'ordonner qu'il n'y eût
plus de pages chez les grands et qu'il fût défendu à la même personne de tenir deux offices, civils ou militaires, afin qu'il y eût aussi un plus grand nombre de nobles occupés. (Id., XII, 220.)
Les doléances tracent ensuite un tableau effrayant de la désolation des campagnes. Les uns, se voyant arracher par violence, pour payer l'impôt, le peu qu'ils avaient amassé pour l'hiver, expiraient de douleur, tandis que d'autres se suicidaient après avoir égorgé leurs femmes et leurs enfants. Beaucoup, traînés en prison, y étaient morts de faim. D'autres avaient fui le royaume, oubliant derrière eux leurs enfants qui mendient et leurs filles qui se prostituent. Ceux qui restaient s'attelaient à la charrue pour remplacer leur bétail enlevé : partout les terres étaient incultes et en friche. On continuait de faire peser sur eux une odieuse solidarité, et il en était qui, après avoir acquitté leurs impôts, se voyaient conduire en prison pour acquitter encore les tailles d'un voisin enfui. Rejetant le fardeau sur les pauvres, les gens aisés se dispensaient de toutes les charges au moyen d'une sinécure, d'un titre sans fonction, dans la maison du roi, de la reine, des princes, dans l'université, les hôtels des monnaies, l'artillerie, les compagnies d'ordonnance, ou les mortespaies.
Le tiers demandait, avec la suppression des annates, celle de tous les tributs payés à Rome, la réduction des fêtes chomables aux cinquapte-deux dimanches, aux fêles de la Vierge et à celle des apôtres.
11 est encore, dans la seconde moitié du xyi* siècle, des seigneurs « qui usent de grandes violences envers leurs sujets, jusqu'à les contraindre, spécialement ceux qui sont aisés et ont quelque bien, de ravir leurs enfants, fils et filles à leur volonté et discrétion, contre la loi de nature, volonté des pères et mères, tuteurs, curateurs et parents, ayant les aucuns pris occasion de quelques lettres de cachet qu'ils ont obtenues par
subreption des feus rois, desquelles lettres ils auraient tellement abusé qu'ils ont osé entreprendre de séquestrer les filles, pour les faire épouser après contre le gré de leurs parents. » (XII, 217.)
« Et aussi on ne saurait réciter les extorsions, travaux et molestes que les compagnies de gens de guerre, tant de pied que de cheval, mandés pour le besoin du roi, et pour faire leurs montres, font aux pauvres laboureurs et habitants des lieux où ils passent, ne se contentant pas des vivres qu'ils trouvent ès mains de leurs hôtes, mais les contraignent et mettent en peine et frais d'en aller chercher ailleurs, et puis se départent sans rien payer, emmenant bien souvent les chevaux et harnois desdits pauvres laboureurs jusqu'à leur prochain séjour, et plus outre, et quelquefois dérobent et emportent avec eux les meubles et hardes de leurs dits hôtes, et pour tout payement les battent et outragent. »
Notons, en passant, que sous le règne précédent les états avaient consenti une augmentation de taille, afin de hausser la paie des troupes et de leur ôter ainsi toute excuse de voler Jacques Bonhomme. Mais il était écrit que tous les sacrifices qu'il s'imposait tourneraient contre lui : il payait plus, sans être moins pillé pour cela.
Le cri de la vérité forçait les états provinciaux à dévoiler les mêmes crimes et à jeter à la face de tous les bourreaux du paysan les mêmes accusations; et nous pouvons voir aux états d'Anjou, qui s'ouvrirent le 14 octobre 1560, l'avocat du roi, Grimaudel, flétrir avec une virulence passionnée le clergé, la noblesse, l'armée, la justice, les officiers des aides et gabelles, car tout y passe et nul n'est oublié, et le paysan trouva cette fois un défenseur implacable et généreux. La cour, pour toute satisfaction, fit censurer en Sorbonne la harangue deGrimaudet, et envoya tout de suite en Anjou le duc de Montpensier avec des troupes, pour châtier ceux du parti de la noblesse dont l'altitude aux étals avait été sympathique aux doléances
du populaire. « Ces régiments furent logés dans les maisons, terres et paroisses de ces gentilshommes, où ils commirent de grands désordres et violences. » (Bart. Roger, Histoire d'Anjou, AU, 422.)
Il y a toujours, à chaque nouveau règne, un moment d'espoir plus ou moins éphémère, pendant lequel chacun, prenant ses désirs pour des réalités, subit le charme d'une fiévreuse surexcitation qui communique pour un instant aux affaires un . aspect de confiance et de prospérité. Le règne même de Charles IX connut cette période heureuse. On entoura les bourgs de fossés et de petites tours, « pour éviter les courses des aventuriers et gens de pied qui, n'a pas longtemps, soûlaient tenir les champs et vivre sur le pauvre laboureur à discrétion et plaisir. » On donnait des terres à cens seulement, franches de dîmes et autres redevances, et cependant peu de laboureurs se présentèrent de 1562 à 1565, » et l'on voyait partout de vastes communaux déserts, autrefois cultivés, et depuis délaissés en friche par temps et hostilité de guerre. » (D. Carlier, II, 619. — J. Chaumeau, liv. VI, 250, 262.)
Dans le même temps, aux états de Pontoise, le tiers état accorda un nouvel impôt de cinq sols par muid sur tous les vins qui entreraient dans les villes closes. C'est là un de ces impôts qui, tout anodins et inoffensifs à l'origine, ont fait leur chemin dans le monde, et, sacrifiant les intérêts des campagnes à ceux des cités, ont porté une grave atteinte à la prospérité du paysan, en ajoutant au vin, à son passage à l'octroi, un prix parfois triple et quadruple de sa valeur, et en restreignant dans les grands centres la consommation de ce produit, que le vigneron ne peut plus vendre.
Jamais le royaume, depuis que François Ier avait fait
revivre l'ère des gentilshommes, n'eût dû compter des jours
aussi heureux et aussi prospères que les deux règnes de
Charles IX et de Henri III, car ce fut le temps des batailt. i. 32
CL ERHKS DK RKLIGION.
leurs, des héros illustres, des grands princes et des grands capitaines, et les Guise, les Condé, Coligny, Montmorency, Henri de Navarre, et tarit d'autres, sont certes de taille à satisfaire les plus difficiles. Un roi puissant et énergique qui eût su réunir dans sa main de fer les rênes auxquelles eussent obéi ces coursiers impétueux, eût utilisé leur fougue en les lançant contre l'Allemagne et contre l'Italie ; et comme là gloire de ce côté des Alpes, du Rhin ou des Pyrénées, c'est la ruine, le pillage et la mort de l'autre côté, la France eut pu ajouter quelques pages brillantes à ses annales. Mais les minorités se succédèrent sur le trône, l'intrigue régna au lieu de la force, et le noble royaume fut, pour tout ûh long demi-siècle, rejeté de deux cents ans en arrière. La culture commençait à reparaître, quand le fanatisme religieux déchaîna ses fureurs sur la France, et servit de prétexte aux luttes (le ces esprits indomptables. Toujours peu novateur, le j)àvsah eût laissé passer, sans s'émouvoir, Luther et la réforme, si l'excès de ses souffrances n'eut soufflé dans son âme une sôif insatiable de changement, que surent habilement exploiter ceux qui avaient besoin de lui pour grossir leurs rangs et Soutenir leurs prétentions.
« Partout les ministres prêchaient aux villageois que s'ils se mettaient de leur religion, ils ne paieraient plus ni devoirs aux gentilshommes, ni tailles au roi, que suivant leur bon plaisir. Les uns leur disaient que les rois n'avaient de puissance que celle qui leur venait du peuple, et les autres que la noblesse n'avait nul droit au-dessus d'ëux. Et de fait, quand les procureurs des gentilshommes demandaient les rentes à leurs tenanciers, ils leur répondaient qu'ils leur montrassent dans la Bible où il était écrit qu'ils devaient payer tout cela, et qu'en attendant, si leurs prédécesseurs avaient été sots et bêtes, ils ne voulaient plus l'être comme eux.
» Quelques-uns de la noblesse commençaient à se laisser aller, de telle sorte qu'ils entraient en composition avec eux,
les priant de les laisser vivre en sûreté dans leurs maisons avec leurs labourages : et quant aux rentes et fiefs, ils n'en demandaient rien. D'aller à la chasse, il n'v avait homme si hardi qui s'y osât risquer, car ils venaient tuer les lévriers et les chiens au milieu de la campagne, et l'on n'osait s'y opposer, à peine de perdre la vie ; et si l'on touchait un d'entre eux, toutes les églises incontinent étaient mandées, çt dans quatre ou cinq heures vous étiez mort. » (Montluc, III, 35,36.)
Le parlement, au lieu d'apaiser et de désarmer les paysans, arma le parti contraire, et, par arrêt du dernier juin 1562, enjoignit à toutes personnes de courir sus aux huguenots et de les tuer partout où on les trouverait, comme gens enragés et ennemis déclarés de Dieu et des hommes. (Mézerai, VIUf 249.)
Catholiques ou protestants, les châtelains levèrent des troupes qu'ils ne payèrent qu'en leur accordant de piller la contrée, ce qui n'empêcha pas que bientôt, gouverneurs de villes ou de provinces, chaque chef militaire n'exigeât arbitrairement des tailles et des contributions en argent, blés, vins, et toutes sortes de denrées (1). Tandis que ceux-ci volaient sur la campagne, la cour, elle, volait à pleines mains dans les trésors de l'Etat. On relint une fois, — et Monlluc n'ose pas nommer Fauteur du crime, — cent mille écus qu'attendait Lautrec pour solder ses troupes, et de pareils détournements étaient ordinaires. Quand les chefs de troupes se plaignaient, on leur répondait de « s'aider du pays. »— -«Pays gasté n'est pas perdu, » disaient-ils. Force leur était donc de fermer les yeux, et de laisser le soldat manger le manant « jusqu'aux os, car il ne va pas volontiers où il n'y a à gagner que des coups. » Aussi leurs hommes se montraient-ils en tous lieux « grands voleurs, meurtriers, larrons, violeurs de filles et femmes, faisant dégâts aux maisons du plat pays qui m
(1) De Thou, IV, M3. — États généraux, XV, 389.
Digitiz
leur voulaient fournir vins et argent à toutes leurs mandées. > (Montluc, II, 234, 260, 299; IV, 295. — Vieilleville, chap. IX.)
Celait au nom de la Bible et de l'Evangile que se commettaient tant d'horreurs, dont chaque parti rejetait la responsabilité sur le parti oppose. Mais la religion n'était que le prétexte; les troupes ne connaissaient ni amis ni ennemis, et les chefs mômes changeaient de camp suivant les nécessités de leurs vengeances. Les rivalités politiques se joignirent aux difficultés religieuses, et l'infortuné villageois n'échappait aux mains des soldats du duc de Guise que pour tomber dans celles des partisans du prince de Condé.
Des Adrets, Montpensier, Tavannes, Montgomery, Montmorency, Montluc, rivalisaient de férocité. Ce dernier avait fait ses premières armes sous le duc Antoine et sous les princes de Lorraine; il avait profité à leur école et mérité le nom de Boucher royaliste. Marchant escorté de deux bourreaux qui ne le quittaient pas et que l'on appelait ses laquais, sa maxime était qu'il faut toujours commencer par l'exécution : aussi faisait-il pendre ses victimes, c sans languir, sans dépenser papier ni encre, et sans les vouloir écouler; car ces gens-là parlent d'or, » et se vantait-il de laisser derrière lui les pendus comme les bornes milliaires qui jalonnaient sa route. Si les patients étaient en trop grand nombre, on les jetait, hommes et femmes, dans les puits jusqu'à ce qu'ils fussent comblés (Montluc, 11, 20, 31, 123, 141, 169...).
On connatt le baron des Adrets, ce démon de la vengeance et du crime, tour à tour catholique ou protestant, suivant l'intérêt de ses haines, mais toujours assassin, et dont aujourd'hui encore les paysans du Dauphiné ne prononcent le nom qu'en frémissant d'une terreur superstitieuse. Il prenait plaisir à voir ses victimes s'élancer elles-mêmes du haut de la tour élevée de son donjon. Un jour un pauvre diable hésite et recule à plusieurs reprises : « Tu t'y prends à trois fois pour
sauter cela? Allons, saute, manant, et dépêchons !» — « Monseigneur, répond l'autre, je vous le donne en six ! » Celui-là s'échappa vivant des griffes du tigre.
Combien de seigneurs mériteraient encore d'être cités, même à côté de ces maîtres en férocité ! Bornons-nous à une seule province, l'une des moins maltraitées, l'Anjou.
Hercule de Saint-Aignant, seigneur des Marais, occupait le château de Rochefort, non loin d'Angers, d'où il commettait sur le pays des crimes si énormes, que la justice s'en émut ; il fut assiégé, pris, et, tout noble qu'il était, roué et rompu vif (D. Roger, A26). Bressault, seigneur de la Rouvraie, appelé le Diable de Bressault, saccageait les campagnes qu'il parcourait avec un baudrier d'oreilles de prêtres. Le seigneur de Pescheseul, sur la frontière de l'Anjou et du Maine, faisait boire toutes sortes de gens à son grand godet, — c'est ainsi qu'il appelait la Sarthe, —et disait à un avocat que ce qui le retenait de l'y jeter, c'est qu'il était trop maigre pour paître ses brochets. A Boère, près Sablé, Boisjourdan, bonhomme de guerre, au diredeBrantôme,lieutcnant de Pescheseul, et depuis maître de camp d'infanterie , avait enfoui dans les fossés de son manoir plus de cinq cents calvinistes. Dans tous ces crimes, le nombre n'est rien encore, ce sont les détails qu'il faudrait connaître. Une fois, il avait fait pendre une pauvre femme dont il confisqua tout le bien, réduisant ainsi à la misère la plus complète deux enfants qu'elle laissait, un garçon de quatorze à quinze ans, une fille de quinze à seize. On leur conseilla de s'abandonner à la merci du seigneur de Boisjourdan, et de le supplier de leur accorder, sur leur bien, une pension alimentaire. Le monstre les accueille, leur fait servir à souper et les conduit dans une maison prochaine où il leur dit de l'attendre. Bientôt un homme, envoyé par lui, vient prendre le jeune garçon, le mène auprès d'un étang, l'égorgé et y jette son cadavre. Il revient chercher la jeune fille qu'il viole, assassine ensuite , et jette également à l'eau. Il
demande à la dame de Boisjourdan de lui abandonner, pour son salaire, la dépouille de cette infortunée, et la noble dame lui refuse cette faveur. Pour se venger, il dénonce le crime; l'affaire est portée au parlement de Paris, « où ces actes furent suffisamment vérifiés, mais aucune punition ne s'en est suivie, tellement que l'injustice n'a pas été moins étrange que la cruauté (1). »
Dans l'abbaye de Saint-Florent, près Saumur, -et à Bourgueil, quelques moines, fatigués de concubinage et voulant régulariser leur position par le mariage, préférant, comme dit dom Roger, « une chetive pièce de chair » aux douceurs de la vie cloîtrée, appelèrent les protestants, afin que, leurs couvents étant détruits, ils rentrassent dans le monde par force majeure et sans péché. Les huguenots accoururent, pillèrent les couvents, et de plus saccagèrent le pays.
Il y avait autant de foyers de guerre civile que de provinces, que de villes, que de bourgs. Les cités, prenant parti pour ou contre les réformés, guerroyaient entre elles, et, pour s'affamer réciproquement, brûlaient les hameaux? arrachaient les vignes, pelaient les arbres, fauchaient les moissons avant leur maturité (2). Le prince de Condé avait rappelé d'Allemagne, au secours de son parti, ces lansquenets que la France avait déjà renvoyés une fois, et qui semblèrent prendre à tache de reparer le temps perdu. Partout où ils passaient, ils laissaient derrière eux les villages détruits, dépeuplés, incendiés (D. Plancher, IV, 57A).
Les princes, après avoir soutenu leurs troupes, au dire de Wézerai, «parle moyen de plus de cinquante petites villes qu'ils avaient prises et pillées, et deux fois autant qu'ijs avaient rançonnées, » réunissent leurs armées, à l'issue de
(1) Béze, Histoire ecclésiastique, liv. VII, ann. 1563. — Ménage, Histoire de Sablé. 53-54. — Bodîn. Hist. a*An)ou.
{%) Dom Calmct, Y, W. — Chroniques (U Met*, du doye* de Siiol-Ttaiébault, p. xiv.