CHAPITRE XI
Henri III. — États généraux de 1576. — Guerres de religion. — Révoltes des paysans. — Les Gauthiers. — Etats généraux de 1589.— Bussy d'Amboise.
« Ea ces assemblées des états, il y en a toujours quelques-uns qui font souvenir aux autres des droits anciens et naturels des peuples, contre lesquels ils nepeuTcnt point s'imaginer qu'il y ait prescription. » Mézkray.
Peu de règnes furent aussi mortels à la France que celui de Henri III. Il débuta par de grandes levées d'hommes et de deniers, et ne cessa de tenir le peuple sous le pressoir pour satisfaire, non aux besoins de l'État, mais aux fêtes de la cour et aux fantaisies de ses mignons. Les édits bursaux se succédaient sans interruption ; Henri trouvait plus simple de les faire recevoir par force dans des lits de justice, et le 16 juin * 1586, vingt-sept furent enregistrés dans une seule séance. Ces édits étaient ensuite livrés aux partisans italiens, qui avançaient la moitié, le tiers du chiffre de l'impôt, et, à cette
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condition, obtenaient l'abandon du tout. Jacques Bonhomme payait donc deux ou trois fois ce que dépensait la cour. Le pillage devint tel, que le parlement prit le parti de repousser tous les édits, et de s'opposer à leur vérification. Le roi luimôme, du reste, avait été contraint, pour satisfaire aux plaintes menaçantes du peuple, d'en supprimer une . fois soixante-six d'un seul coup.
Paris ayant, dès le principe, payé le roi en remontrances (1), on convoquâtes étals généraux, qui s'ouvrirent àBlois en 1576, et au sein desquels Birague, chancelier de France, signala le malaise du pays dans le langage figuré d'alors, et demanda grâce pour « les pauvres laboureurs et habitants des champs, si maltraités, tant abattus et foulés, qu'ils n'en peuvent plus. » La noblesse elle-même reconnut que leurs souffrances étaient intolérables et confessa les difficultés de la situation.
« Il faut, dit le maréchal de Cossé, empêcher les gens de pied et de cheval de rôder par le pays, comme ils ont accoutumé de faire, et rassembler des vivres pour l'entretien des troupes. Il est vrai qu'il y en a si peu maintenant, que le bonhomme, pour rien, ne voudra bailler ce qu'il en a pour sa nourriture. » (Mémoires de Nevers, I.)
M. de Morvilliers veut qu'avant tout on ait de l'argent.
(1) Paris se plaint « des excès de la gendarmerie et de la garde du roi, de leurs rançonnements et pilleries ordinaires, inhumanités et cruautés plus que brutales et barbaresques, forcements de filles et femmes
>» Lesquelles pilleries et rançonneriez sont pratiquées non-seulement par votre gendarmerie, mais aussi par aucuns de votre suite et gardes de votre corps, par lesquels les fermes de vos sujets et maisons de pauvres laboureurs
sont ordinairement détruites et pillées Et qui pis est, ne se contentent de
loger et vivre à discrétion, ains abusent de votre autorité, logent sous faux titre leurs parents, voisins, amis et autres personnes, lesquelles semblablement vivent à discrétion, pillent et rançonnent les pauvres gens du plat pays, lequel demeure à présent inhabité et abandonné en plusieurs endroits, sans aucune culture ni labeur. » — Remontrances très humbles de la ville de Paris et des bourgeois d'icelle au roy% leur souverain seigneur, p. 6, 7, 8, 10.
Digiti
Quant aux moyens de se le procurer, «je jure de bonne foi, dit-il, que je ne les sais pas. Je vois l'état de ce royaume si confus, le peuple et tous les sujets si appauvris, que je ne sais ce qu'on s'en peut promettre. » (Nevers, I, 67.)
Il propose de bien défendre les châteaux et forteresses : « Car il est certain que la surprise d'un petit château ruine vingt lieues de pays à l'environ. Ceux qui s'en emparent lèvent vos deniers, pillent vos sujets, et tiennent la campagne... Mais il faut aussi regarder que les soldats que l'on emploiera pour leur conservation ne soient à la foule du pauvre peuple, sur lequel on jette toutes les charges. » (Nevers, I, 69.)
M. de Lenoncourt veut que l'on punisse de mort ceux qui vont à la picorée et prennent les chevaux des paysans. (Nevers, I, 99.)
« II y a, dit M. de Chiverny, encore un autre mal, prpcédant du grand nombre de gens de néant, qui ayant quitté leur travail durant les guerres, se sont tellement accoutumés au pillage et à la fainéantise, qu'ils ne peuvent,plus retourner à leur première manière de gagner leur vie. » (Nevers, 1, 104.)
Le tiers élat implorait la paix : « Quand je me représente, dit un de ses orateurs, les calamités ès quelles j'ai vu le pauvre peuple plongé, et sans espérance de jamais pouvoir s'en relever ; les pilleries, oppressions, rançon nements, violenients de femmes et plies, et autres innuméra|ç>les ipfiigpifés qui se commettent en leur endroit, que casi on ne leur donne aucune patience ou relâche...; toutes ces considérations et une jnfmHé outres font que je sqjs contraint de flpnner avis à leurs majestés de se résoudre à la paix. »
Que répond la cour à ce sage et pacifique langage ? La reine mère, les princes et les principaux du' conseil' donnent leur avis au roi, sur sa demande, et ils en sont encore aux théories sauvages du xm6 siècle : « Après, sire, que vous aurez assez bien accommodé vos affaires en Guyenne; comme
aussi le dit sieur prince en Dauphiné, vous devez nécessairement au plus lard dans le mois d'avril faire marcher vos deux armées aux endroits du Languedoc qui le tiendront davantage en sujétion, pour le gâter et ruiner tellement que les villes fortes ne pouvant plus recouvrer aucuns grains, elles se rendent par la famine, comme sans doute elles feront dans un an. » (États généraux, XIII, 440.)
Le roi ferma l'oreille aux doléances du peuple pour n'écouter que les conseils égoïstes et perfides de la cour ; les guerres civiles et religieuses recommencèrent avec une fureur toute nouvelle, et la France sembla rétrograder aux plus mauvais jours de son histoire. Ce furent cinquante années non interrompues de massacres, de pilleries et de carnage. Sept armées catholiques et sept armées protestantes, puis les ligueurs, mirent le pays a sac, et promenèrent alternativement ou
ensemble tous les malheurs et tous les crimes par toute la
France. Un contemporain nous a conservé le détail des villages brûlés, des maisons détruites et incendiées, des hommes égorgés, des femmes violées (1). Le malheureux paysan n'avait pas le temps de respirer, de se reconnaître, de savoir ce qu'il était et pour qui il était. Et d'ailleurs, à quoi bon? Quand ils avaient exploité un parti, les chefs se jetaient subitement dans les bras de celui qu'ils combattaient la veille, et recommençaient leurs excès squs prétexte de châtier des crimes auxquels ils avaient présidé eux-mêmes (2). Ainsi, pillé et torturé hier par les huguenots, Jacques Bonhomme Tétait aujourd'hui par les catholiques et par les troupes royales, non moins redoutées que celles de leurs adversaires, et qui, dès
l'année 1576, sous le commandement de Mayenne, livrées à
(1) Froumenteau , Le secret des finances, chap. Estât final. «Occis, 765,200 ; femmes et filles violées, 12,300; villes bruslées et rasées, 9; villages bruslez, 252 ; maisons bruslées, 4256 ; malsons détruites, 124,000. » — Publié en 1581.
(2) Moreau, Uist. des guerres delà Ligue en Bretagne, 162, 194.
Digiti;
la plus complète anarchie et à la licence la plus effrénée, avaient pour toute solde le pays à ravager.
La paix de Bergerac (1577) venait à peine de terminer la sixième guerre civile, que les jeunes seigneurs frivoles et débauchés qui entouraient le roi de Navarre recommencèrent les hostilités, ou plutôt, ne vivant que de pillage et ne pouvant supporter l'oisiveté, entraînèrent Henri de Bourbon dans une horrible série de brigandages qui ne se termina qu'à la fin de 1580, par le traité de Fleix. Le xiv* siècle avait eu la guerre des bâtards, celle-là fut la guerre des amoureux.
Sur ces entrefaites (1579), le roi envoya par les provinces plusieurs commissaires pour tenter de remédier aux malversations et désordres sous la fréquence desquels succombent les campagnards : « Vous vous enquerrez particulièrement, leur est-il dit, des déportements d'un chacun, et de ce qu'ils exigent sur notre peuple, tant par impositions de deniers, corvées indues qu'autrement, et de tous autres excès et violences dont l'on a accoutumé user à l'endroit du dit peuple...; particulièrement des déportements de la noblesse, et s'il y en a aucuns qui exigent sur le peuple, tant par impositions de deniers qu'autrement ; si le peuple reçoit aucuns mauvais traitements d'eux, et de tous autres excès et violences dont les gentils hommes ou autres peuvent user à l'endroit du dit peuple... » (Mémoires de Nevers, I, 605, 614.)
Pareille mission n'était point une sinécure, et il y avait largement à reprendre dans la conduite des genpillehommes, comme les appelait Rabelais. Toujours bandits et assassins, leur féroce imagination n'avait rien perdu de sa fécondité depuis les jours de Jean II et de la jacquerie, leur arsenal de tortures était plus riche que jamais (1), et les ingénieux auteurs de la satire Ménippée n'inventaient rien lorsqu'ils mettaient dans la bouche de Rieux, orateur de la noblesse, un résumé
(1) Voyez l'ordonnance de mai 1779.
LA LIGL'K.
succinct de ses façons d'agir avec le paysan : ce que faisait Rieux, tous, à peu près» le faisaient (1) :
« Je cours la vache et le manant tant que je puis, et n'y a paysan, laboureur ny marchand autour de moi, à dix lieues à la ronde, qui ne passe par mes mains, et qui ne me paie taille ou rançon. Je sais des inventions pour les faire venir à raison : je leur donne le frontal de cordes liées en cordelières : je les pends par les aisselles, je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge, je les mets aux fers, et aux ceps : je les enferme en un four, en un coffre percé plein d'eau : je les pends en chapon rôti : je les fouette d'étrivières : je les sale : je les fais jeûner : je les attache étendus dedans un van : bref, j'ai mille gentils moyens pour tirer la quintessence de leurs bourses, et avoir leur substance pour les rendre bel i s très à jamais, eux et toute leur race... J'ai bonne épée et'bon pistolet : et n'y a sergent ni prévost des maréchaux qui m'osât ajourner : la justice n'est pas faite pour les gentilshommes comme moi. Je prendrai les poules et les vaches de mon voisin quand il me plaira : je lèverai ses terres, je les enfermerai avec les miennes dedans mon clos, et ils n'en oseront grommeler... »
« Je scay, dit Montaigne, qu'il s'est trouvé de simples paysans s'être laissé griller la plante des pieds, écraser le bout des doigts avec le chien d'un pistolet, pousser les yeux sanglants hors de la tête à force d'avoir le front serré avec une corde, avant que de s'être seulement voulu mettre à rançon. J'en ai vu un laissé pour mort tout nud dans un fossé, ayant le col tout meurtri et enflé d'un licol qui y pendait encore,
(1) Retranché derrière les murailles presque impénétrables du château de Pierrefonds, Rieux désolait depuis longtemps la contrée, lorsqu'en 1592, Henri IV envoya le duc d'Épernon avec des forces considérables pour détruire ce repaire de bandits. D'Épernon, blessé, Tut contraint de se retirer après un siège long et cruel. Le duc de Biron, secondé par une nombreuse artillerie, lui succède et échoue pareillement. Le duc de Nevers et François des TJrsins recommencent le siège; Rieux est pris dans une sortie et pendu en 1593. Son successeur, Saint-Chamans, capitule, et fait payer à prix d'or son éloignement.
510 RÉVOLTAS DES PAYSANS.
duquel on l'avait tirasse toute la nuit, à la queue d'un cheval, le corps percé en cent lieux à coups de dague qu'on lui avait donnés, non pas pour le tuer, mais pour lui faire de la douleur et de la crainte : qui avait souffert tout cela et jusques à y avoir perdu parole et sentiment, résolu, à ce qu'il me dit, de mourir plutôt de mille morts (comme de vrai, quant à sa souffrance, il en avait passé une tout entière), avant que rien promettre : et si était un des plus riches laboureurs de toute la contrée. » (Essais, liv. XI, chap. xxxii.)
Les corbeaux des airs et les loups des forêts ne pouvant suffire à la mission qu'ils ont reçue de la nature de faire disparaître les immondices qui souillent le domaine de l'homme, l'atmosphère viciée par tant d'émanations cadavériques déchaîna la peste, inévitablement suivie de la famine. Tant ^'hommes avaient péri sur les champs, qu'il ne restait plus de bras pour ramasser les récoltes (1).
Le martyr était à bout de force et de patience : la lutte, quelle qu'en dût être l'issue, ne pouvait lui offrir de chances pires que ce qu'il éprouvait, et c'est quelque chose encore de mourir une arme à la main, sans tortures, en se défendant, et, faut-il le dire? en se vengeant.
Après un premier soulèvement en Limousin, promptement étouffé clans le sang des campagnards, l'intérêt de la défense commune amena entre les catholiques et les protestants du vivarais une entente et une harmonie que n'eût pu obtenir l'éloquence des prédicateurs les plus entraînants. Us oublièrent pour un moment ces querelles religieuses qui les divisaient, et se promirent aide et assistance mutuelles pour courir sus aux pillards, et démolir les forts qui leur servaient de repaires.
Dans l'Auvergne et le Dauphiné, l'excès de la misère dirigea les efforts des paysans contre la tyrannie de» £eiftih~
(!) fiassiou, Élist. de Saintonge et d*Àumt (1585).
LES GAUTHIERS. 511
hommes, bien plus que contre Pautorité royale. Pour résister plus efficacement aux efforts rétrogrades d'une noblesse qui faisait revivre, à la faveur du désordre, les vieilles habitudes et toutes les vexations du régime féodal, les montagnards de ces contrées voulurent organiser tout un système de défense qui portait le nom de ligue de l'équité. Mais l'année suivante, le duc de Mayenne rompit, en les massacrant, le faisceau encore peu solide de cette ligue défensive, et ils reprirent leur joug, courbés et brisés vers la terre, l'arrosant de leur sang après l'avoir baignée de leurs sueurs:
Comprimée sur un point, la révolte, dont la cause était partout, éclatait partout. En 1586, les paysans de la basse Normandie, dirigés, comme toujours, par quelques gentilshommes (1), s'insurgèrent contre les gens de guerre qui promenaient par les bourgs le viol et le pillage, contre les droits féodaux et contre les voleries des sergents des tailles, pires encore que celles de l'armée. Réunis d'abord au village de la Chapelle-Gautier, on appela ces nouveaux Jacques les Gautiers. Les prêtres voulurent exploiter cette diversion contre la Ligue. Siais Brissac, alors à la lête de l'armée des ligueurs, leur persuada de se déclarer pour son parti, le seul qui pût, leur disait-il, les affranchir du fardeau des taxes publiques, et les protéger contre les exactions des agents du fisc et les paieries des gens de guerre (2). Toujours faciles à leurrer, ils se laissèrent conduire. Bientôt ils furent attaqués parMontpensier qui, à la tète de quatre mille soldats, les défit, bien qu'ils fussent douze mille, tua sur place quatre mille d'entre eux,
(1) « Heureux s'ils n'eussent point admis parmi eut des gentilshommes qui les engagèrent dans les querelles des grands, dont ils n'avaient que faire ! » — Mézerai, IX, 2U.
(ï) «C'étaient des paysans qui ne s'étaient d'abord attroupés que par un motif bién naturel, celui de défendre leurs biens, leurs femmes et leurs enfants contre le brigandage et la brutalité du soldat; mais ils s'étaient ensuite laissé séduire par le comte de Brissac, qui les avait engagés dans le parti de la Ligue. » — Résumé de l'hist. a* Auvergne, 137.
les massacra dans leurs villages pris d'assaut, et en envoya beaucoup ramer sur les galères du roi. Le reste retourna à la charrue et à la corvée.
Que Ton veuille bien rapprocher les deux pièces qui suivent, et Ton sera contraint de reconnaître que Jacques Bonhomme a presque toujours attendu, pour se soulever, qu'on Tait appelé aux armes, et que Ton ait légalisé sa révolte, si légitime d'ailleurs.
« La Cour, pour obvier, empescher et éviter aux oppressions, incursions, assemblée set conventicules qui se font journellement tant en celte ville que autres villes, villages, bourgs et bourgades du ressort d'icelle, dont il peut advenir tel dommage et inconvénient qu'il est advenu en plusieurs villes et bourgs du royaume, a permis et permet à tous manans et habitans, tant des dites villes, villages, bourgs et bourgades que du plat pays, s'assembler et s'équiper en armes pour résister et soi défendre contre tous ceux qui s'assembleront pour saccager les dites villes, villages et églises, ou autrement, pour y faire conventicules et assemblées illicites, sans que pour ce les dits manans et habitans puissent être déférés, poursuivis et inquiétés en justice, en quelque sorte que ce soit....
« Fait en parlement, le 13 juillet 1562. »
«Les excès des gens d'armes, disent les états généraux de 1589, ne se peuvent rapporter que les larmes à l'œil, le soupir à la bouche, les plaintes et clameurs jusqu'au ciel. » Aussi, pour prévenir l'instant inévitable « où la nécessité portera le Bonhomme au désespoir, et tournera sa crainte et simplicité en audace et vengeance, » demandent-ils que, remettant en vigueur les ordonnances de Charles V et de Charles VI, » il soit permis aux officiers du roi d'assembler les communautés des villes et du plat pays pour leur courir sus. » (États généraux, XIV, 502 ; XV, 183.)
C'est le lendemain de l'insurrection des gantiers, la veille
de l'insurrection des croquants, que les états généraux tiennent ce langage.
Rétablir l'ordre en massacrant les Jacques était chose facile, mais ce qui Tétait moins, c'était de porter remède à la misère et de trouver de l'argent, qui ne rentrait plus ni dans les coffres de l'État, ni dans la bourse des particuliers (1). Ce n'était point, toutefois, par la faute des hommes de finance, qui jetaientpar milliers les pauvres contribuables en prison, où ils les laissaient périr de faim, faisaient « prendre et déprendre les huis et fenêtres » de leurs maisons après avoir fait le vide dans leur intérieur, et semblaient avoir pris à tâche de faire du royaume un désert {Etats généraux, XIV, 55). La royauté avait cependant réalisé quelque chose pour le peuple, et dans « une chère année », on rendit un édit « de fort belle apparence, » qui exempta les laboureurs de payer leurs dettes, afin qu'ils pussent acquitter les tailles devenues « étrangement excessives. » Mais le but fut manqué, les marchands cessèrent leur commerce, les prêteurs refusèrent de prêter, la misère augmenta et l'impôt ne rentra pas davantage (Guy Coquille, I, 219, col. 1).
Il faut dire aussi qu'entre les poches des sujets et les coffres du roi, il y avait les poches et les coffres des m allô tiers, dont un orateur des états généraux de 1589 flétrissait en termes énergiques les voleries déhontées.
c Ils ont épuisé vos finances, et nous ont mis à la besace, dit-il; ce sont les inventeurs des subsides et édits nouveaux, les exécuteurs des commissions extraordinaires, courtiers et maquignons d'office, vermine d'hommes et couvées d'aspics écloses en une nuit, lesquels ont fureté votre royaume jusqu'aux cendres des maisons.
» Ils marchaient orgueilleux et en crédit, le sergent en croupe pour exécuter à leur mol vos sujets, les évocations
(1) hist. du Ponthieu, II, 82. « Le rentier ne recevait plus ses rentes, et le trafic avait cessé chez les marchands. »
main pour nous distraire et faire venir plaider à un conseil des parties, car quelques-uns de nos juges étaient nos parties mêmes ; ils avaient les jussions à leur commandement pour forcer la conscience des bons, violenter l'autorité et religion des cours souveraines par barremens des gages, interdictions d'entrées et séances.
» Votre pauvre peuple a été si affligé, leurs biens si souvent diminués, le sang tout sué par ces voies extraordinaires, que la plupart de vos sujets croyaient toutes choses à l'abandon, en confusion, et réduites au désordre d'un premier chaos.
» Ils ont inventé toutes sortes d'impositions nouvelles sur votre pauvre peuple, ne lui laissant que la langue toute sèche pour crier à Dieu, et les yeux pitoyables pour pleurer... Que si les Turcs, Mores ou barbares fussent entrés en France par force, et l'eussent tenue et possédée deux ans, n'eussent pu faire pis, ni apporté plus grande destruction, fors le feu et le sang, dont encore l'on n'a pas été exempt en beaucoup d'endroits de ce royaume, par la rage et fureur des gens de guerre indisciplinés et mal conduits, qui avaient pris toute licence par faute d'être payés.
» Votre peuple n'est plus ; il n'y a plus de peuple en France, il est péri, il n'a plus de subsistance : c'est un pauvre passant détroussé nud et mis en chemise. C'est un corps malade qui a été trop saigné, il le faut un peu laisser respirer et prendre sa nourriture, puis on parlera de le saigner, selon le bras la saignée, comme l'on dit. »
Les seigneurs, de leur côté, avaient conservé l'usage féodal de se faire cautionner « des paysans et laboureurs demeurais eu leurs terres et justices, dont ils étaient réduits en pauvreté, » et le Tiers réclamait une fois encore que les nobles et chefs militaires lissent élection de domicile « en la ville où était le siège présidial du bailliage ou sénéchaussée, sous le ressort duquel ils résident, pour recevoir verbalement assignations. » {États genérauxt XV t 176...)
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Pour comprendre jusqu'à quel point le paysan était livrée pieds et poings liés, à qui voulait l'opprimer, et combien l'autorité royale était complice de ces sanglantes exactions, il suffit de connaître quelques actes de l'un des hommes les plus chevaleresques d'alors , de Bussy d'Amboise. Le duc d'Anjou, dont il était le favori, l'ayant fait nommer gouverneur de cette province, il leva des troupes sous prétexte de débarrasser le pays des calvinistes qui le ravageaient. A la seule approche de ces effrayants libérateurs, Angers lui envoie quatre mille livres pour qu'il n'entre pas dans ses murs, Il va alors cantonner ses cinq ou six mille braves dans les campagnes ; puis, quand elles sont épuisées, il annonce au maire qu'il les rappelle dans la ville, ce qui décide Angers à s'imposer une nouvelle contribution de quinze cents livres. Bussy les dirige sur Saumur, mais, prévoyant quel sort l'attendait, Saumur commence par la lin, s'insurge contre les troupes, et leur ferme ses portes. Après avoir vécu quelque temps sur les campagnes duSaumurois, elles se rapprochent d'Angers qui, épuisé d'argent, ferme à son tour ses portes à la garnison. C'est alors sur le plat pays un déchaînement de violences et de brutalités inouïes; les campagnards aux abois viennent chercher un refuge derrière les murailles de la cité qui, menacée dans son existence par la désertion des populations rurales, fait un dernier effort et consent à donner encore à son impitoyable gouverneur une somme de trente mille livres. « Aussi Bussy et les régiments qu'il avait avec lui ne faisaient compte des pauvres Angevins sujels du roi, non plus que d'esclaves. Il pensait, il disait qu'on pouvait les battre, déchirer, chappeler, tenailler, tuer à plaisir, comme bêtes; et de fait tout le lemps que ces troupes ont séjourné en Anjou, ont battu, déchiré, chappelé, tenaillé, tué, violé, rançonné.» (Foumenteau, Secret des Finances.)
Pour se soustraire à tant de vexations, les habitants riches du pays émigrèrent vers Nantes avec tout ce qu'ils avaient
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de plus précieux. Ce fut une nouvelle calamité pour la province, dans laquelle il n'y eut plus d'argent ni de commerce. Le villageois ne pouvait plus vendre ses produits, et dans les villes, les marchands, cabaretiers et artisans imaginèrent une sorte de papier monnaie, en parchemin, sur lequel ils frappaient le poinçon qui servait à marquer la vaisselle. Mais cette monnaie ne pouvait avoir cours qu'entre eux, et restait inutile pour les paysans. La terreur se joignit à la misère, et ils n'osèrent faire les processions des rogations, par crainte des soldats de Bussy.
Comme les nobles souffraient par contre-coup de cette ruine absolue des campagnes, un gentilhomme angevin écrivit à Bussy pour lui adresser quelques remontrances au sujet de ce pitoyable état de choses . « Si vous ne m'étiez pas ami, répondit le gouverneur, je vous ferais rentrer votre remontrance avec le poignard. Contentez-vous que je sais comment le vilain doit être traité. »
Le gouverneur de Saumur, Montsoreau, grand veneur du duc d'Anjou, débarrassa la province de ce monstre, en le faisant assassiner au château de Coutancières, où il l'avait attiré en forçant la comtesse de Montsoreau à lui écrire pour l'y attirer comme à un rendez-vous.