CHAPITRE XII
Henri IV. — La Ligue. — Peste et famine. — Les loups. — Heureux efforls de Henri IV. — Sully. — Insurrection des croquants. — Les guillerys.
« Ventre suint gris! si je n'était roi de France et si j'«n >TaU le loisir, je me ferais
» HEHBI IV.
Pareils au malade qui se retourne sur son lit de douleur et ne fait que changer de souffrance, les Angevins qui fuyaient leur province trouvaient la Bretagne plus troublée encore, si
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c'est possible. Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, beau-frère de Henri III et petit-fils d'Antoine, duc de Lorraine, avait espéré, grâce à l'abattement du pays, de ramasser dans le sang du peuple une couronne de duc de Bretagne. Henri IV, dès qu'il le put. envoya des forces imposantes pour dompter ce ligueur intéressé, et l'on ne saurait dire qui fit le plus de mal au pays, des ligueurs ou des royalistes, ni dé* cider quel parti était l'oppresseur et quel le défenseur (Dom Morice, XI, 426). Ce fut moins une guerre qu'un immense pillage. Les troupes ennemies, soigneuses de s'éviter et « s'amusant à ravager et à piller le honhomme », vivaient retranchées derrière les forteresses, et mettaient, comme au xive siècle, les villages en appactis (1). Ici, c'était Du Liscouet, chef royaliste, gentilhomme de grande famille « qui plumait l'oie là où elle était grasse » et portait le théâtre de la guerre dans toutes les parties qu'elle avait épargnées jusqu'alors. Là, c'était le comte de la Maignanne, lieutenant de Mercœur, bandit sur terre et sur mer, que Henri III avait fait jeter à la Bastille en 1586, et qui eût payé ses crimes de sa vie, si de puissantes protections ne l'eussent fait relâcher. Poussés à bout par ses excès, les paysans s'armèrent et vinrent l'attaquer de deux côtés, au Faou ; mais il en tua quatorze à quinze cents dans deux rencontres, ot, pour se venger, redoubla de férocité à leur égard.
On leur avait donné à garder des gués qui eussent ouvert au comte une nouvelle partie de la province. Il parvint à les tromper par de belles paroles, passa à Chàteaulin et maintint tout d'abord ses troupes dans une discipline rigoureuse. « Le paysan, trompé par ces fausses apparences, ne cacha rien de ce qu'il avait. Le comte, convaincu par ses yeux de la richesse d'un pays qui n'avait éprouvé aucune des misères de la guerre, rebrousse chemin dès le lendemain, et, paraissant tout à coup
(1) Le chanoine Morcau, Hist. de* guerres de la Ligue en Bretagne, 133, 137 , 1*5, 153, 195
au milieu des paroisses qu'il avait traversées le jour précédent, il pille, vole, et fait un butin inestimable en meubles, en vivres et en vaisselle d'argent dont lès paysans étaient tous bien fournis. » Depuis ce temps, et après les excès inouïs des cinq ou cix cents hommes que dirigeait le comte, \es rognes paysans, la paysantaille, comme les appelle avec un suprême et implacable dédain le chanoine Moreau, l'historien de ces atrocités, n'osèrent plus « lever les cornes ». (D. Morice, XI, 4*28; — Moreau, 153.)
Il est bon de noter que tout ceci se passait pendant une trêve, signée entre les royalistes et les ligueurs, et publiée à Rennes.
Dans une autre partie de la Basse-Bretagne, les campagnards se soulevèrent et se rendirent à Carhais pour défendre le pays. Quelques gentilshommes se joignirent à eux, et leur donnèrent pour chef un vieux soldat capable, nommé Lanredon, qui sut les retrancher dans une situation habilement choisie, à une demi-lieue de Carhais ; mais une fausse atlaque des royalistes les attira hors de cet asile, malgré Lanredon et les gentilshommes qui les commandaient. « Il se fit dans cette action une grande boucherie de paysans par la faute de ces brutaux, dit Dom Morice. »
En dépit de cet échec, ils virent de nombreuses bandes de paysans se joindre à eux, et bientôt ils reprirent l'offensive, sous la conduite du capitaine du Bérit et d'un prêtre exalté. Déjà dans les murs mêmes de Carhais ils triomphaient à leur tour des royalistes, lorsqu'une pluie violente vint empêcher ceux d'entre eux qui avaient des armes à feu d'en faire usage, tandis que les royalistes, à l'abri dans les maisons, les massacraient sans pitié et en firent un carnage horrible. Ceux qui les guidaient, le prêtre et du Bérit furent tués. Une nouvelle troupe dé paysans venait leur apporter du renfort, mais à la nouvelle de cette défaite, ils tuèrent les gentilshommes qui les commandaient, et, se croyant trahis, la rage et le déses-
poir dans le cœur, ils massacrèrent sans pitié tous les nobles, royalistes ou ligueurs, calvinistes ou catholiques.
c Cette fureur était commune à tous les paysans de basse Bretagne, dit D. Morice, et leur dessein était bien moins de faire la guerre aux hérétiques que d'exterminer la noblesse. Ils en avaient formé le projet entre eux, et s'ils étaient revenus victorieux de Carhais, ils se seraient jetés sur les maisons des nobles, et ils eussent fait main basse sur tous les gentilshommes' qu'ils auraient pu rencontrer. Il ne fallait plus que cela, disaient-ils, pour remettre tout le monde dans l'égalité qui doit se trouver entre les hommes. La défaite de Carhais les fit bien changer de langage, elle les rendit aussi souples qu'ils avaient été arrogants, et la noblesse, qui craignait auparavant d'être saccagée, reprit ses droits, et se fit rendre les services qu'elle était en droit d'exiger de ses vassaux. »
Il y avait alors en Bretagne « un jeune folâtre, » nommé Guy-Eder de la Fontenelle, gentilhomme cadet d'une maison de Beaumanoir, qui n'avait que le nom de commun avec celle du héros du combat des Trente. L'ambition, dit son historien, était venue le prendre sur son fumier, et il était encore un enfant lorsque un malin, en 1589, il franchit les murs du château de Boncourt, à Paris, vend ses livres et sa robe de chambre pour acheter une épée et un poignard, et reprend le chemin de la Bretagne, soulevée déjà par le duc de Mercœur. Bien que Fontenelle n'eût que quinze ou seize ans alors, cette intelli gence supérieure s'impose à une de ces nombreuses troupes de bandits, qui pillaient la province au nom des intérêts de Dieu et de la ligue. Bientôt ses troupes furent les plus redoutées dans le pays; bientôt, fatigués de leurs excès, les paysans se soulèvent en masse et viennent l'assiéger au Grannec. Mais ils sont taillés en pièces, et plus de huit cents restent sur la place. Par un odieux raffinement de perversité, il défend d'enterrer les nombreuses victimes de ce combat, spécu-
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lant ainsi sur l'amour des parents pour les leurs, et faisant massacrer sans pitié ceux qui venaient la nuit pour ensevelir le corps d'un frère, d'un père ou d'un époux. C'était une souricière qu'il tendait, et les cadavres appelaient les cadavres. Puis, comme les siens se plaignaient de l'infection causée par ce vaste charnier, il leur répondit ce mol, dont on a fait les honneurs à Charles IX et à bien d'autres : « L'odeur des ennemis morts est toujours agréable ! »
Telle était la terreur répandue par Fontenelle et sa bande sur toute la Cornouaille, que les paysans abandonnaient leurs femmes, désertaient leurs maisons et leurs villages pour fuir dans les bois et dans les landes, où ils trouvaient d'autres ennemis, la faim et les loups, qui en firent périr un grand nombre.
C'était au grand jour, impunément et sous les yeux mêmes de la garnison chargée de veiller à la tranquillité de la province, que Fontenelle pillait le pays, et ceux qui commandaient à Quimper refusèrent de réprimer ses brigandages, alléguant qu'un pareil voisinage était des plus favorables pour tenir leurs soldats alertes et toujours en haleine. N'ayant donc plus d'espoir que dans ces révoltes, dont le feu s'éteignait invariablement dans leur sang, les manants se soulevèrent encore une fois. Fontenelle les attira en rase campagne, et là, il en fit une telle boucherie et un massacre si effroyable, que, suivant un vieux Guerz breton, « la terre, maigre jusqu'alors et ne produisant que bruyères, s'engraissa de pourriture humaine jusqu'à devenir terre à froment. »
Les paysans se dispersent, frappés de stupeur à ce dernier coup, mais les loups viennent peupler ce désert fait de main d'hommes, et, ne sachant plus où fuir, ils viennent chercher un abri derrière les murs de Quimper. La famine franchit sur leurs pas les portes de la ville, et frappe tout d'abord sur ces populations dépaysées, sans asile, sans appui, sans secours. La « casanière garnison, » qui avait refusé de les dé-
fendre, bientôt ne veut plus les accueillir, on ferme les portes, et Ton crie du haut des remparts à ceux qui surviennent, qu'il n'y a plus rien dans la ville, et qu'il faut qu'ils retournent ensemencer les champs. On les trouvait morts par les rues et par les chemins, la main à la bouche, comme si, dans le délire des dernières convulsions de leur lente agonie, ils y eussent porté une nourriture absente. On en ramassait d'autres à la porte de leurs étables, ensevelis sous le fumier, afin d'éviter le froid, et la multitude des cadavres, que les loups ne suffisaient plus à dévorer, ne tarda pas à engendrer une maladie pestilentielle qui, après avoir emporté les plus pauvres, arriva < jusqu'aux plus huppés. »
Fontenelle survint alors.
Le moment était habilement choisi; Quimper épuisé ne pouvait plus opposer de résistance, il ne s'y trouvait plus que des moribonds pour défendre des cadavres. Mais il était écrit qu'aucune épine ne manquerait à la couronne de martyre de ce malheureux pays. La trahison souilla son venin sur les troupes, le capitaine qui les commandait se laissa séduire par l'espérance de partager les chances heureuses du pillage, et il allait livrer la ville sans coup férir, lorsque Saint-Luc, gouverneur de la province, le força, pour obtenir sa grâce, à attirer Fontenelle dans un piège. Celui-ci fut pris en effet, et envoyé à Saint-Luc, qui accepta de lui une rançon de quatorze mille écus, et le renvoya libre. On pense quel usage le bandit sut faire de sajiberté.
Après avoir pris le bourg de Penmarck, le plus riche de la Bretagne « qui comptait quantité de hameaux de soixante à quatre-vingts maisons », il fit déshonorer toutes les femmes et filles, fit mourir dans les tourments plus de cinq mille paysans, brûla plus de deux mille maisons, et pilla et emporta tout. Cette vie avait ses fatigues ; aussi parfois, au retour de ses courses, faisait-il éventrer deux jeunes filles pour se délasser les pieds dans leurs entrailles fumantes.
Ce monstre, qui le croirait ! était presque un enfant, il avait vingt ans à peine.
Il sut se faire dans File Tristan, à l'embouchure de la petite rivière de Pouldavid, une retraite dans laquelle il résista pendant quatre ans à des attaques successives, levant des tailles sur le pays, à six et sept lieues à la ronde, et jusqu'à la porte des villes fortes. Il faisait, dans ses expéditions, des razzias de paysans qu'il jetait pêle-mêle et les uns sur les autres, dans des cachots humides et jusque dans des latrines, où ils pourrissaient littéralement, ayant de la fange jusqu'aux genoux, et ne pouvant se tenir autrement que debout, sous peine d'être étouffés par l'ordure. Il les faisait torturer à leur tour pour les décider à lui donner des rançons le plus souvent impossibles à acquitter, tantôt les faisant asseoir nus sur un trépied rougi au feu, tantôt, par les plus grands froids de l'hiver, les faisant plonger dans des cuviers d'eau glacée. Dans leurs cachots infects, ils mouraient d'ordinaire au bout de trois ou quatre jours, et leurs compagnons d'infortune les jetaient à la mer, en attendant leur tour, pour que leurs cadavres, en pourrissant auprès d'eux , n'ajoutassent pas à leur infection. Ceux que leurs amis ou parents avaient pu racheter sortaient demi-morts, plus semblables « à des anatomies » qu'à des hommes, et, déjà à moitié pourris, mouraient « pauvrement » d'une enflure qui ne tardait pas à mettre un terme à tant de souffrances.
Parfois cependant, au milieu de ces infamies, une scène sublime venait reposer les regards, comme pour témoigner que Dieu était encore au ciel, et que l'enfer n'était pas déchaîné tout entier sur la terre. Lors du sac de Blavet, tous fuyaient vers la mer, moins impitoyable que les hommes, et, montés sur leurs « barquerolles », cherchaient à gagner les vaisseaux qui pouvaient les soustraire au sort qui les attendait. Les bateaux, trop chargés, sombrèrent pour la plupart. Quarante jeunes filles s'étaient réfugiées sur un navire ; mats