‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 216 sur 225 · Ô2A LUS LOUPS · texte numérisé non relu

Ô2A LUS LOUPS

cèrent par dévorer tous les chiens, pour avoir ensuite meilleur marché des bestiaux : puis, chiens el troupeaux dévorés, ils se jetèrent sur les hommes. Ils s'accoutumèrent si bien à la chair humaine, que pendant sept ou huit ans ils attaquèrent les hommes, même armés, et nul n'osait aller seul par les champs. Ils recherchaient surtout les femmes et les enfants, qu'il fallait enfermer dans les maisons, où ils les venaient dévorer s'ils pouvaient forcer la porte, et l'on vit souvent des femmes sur le seuil même de leur logis, assaillies, môme en plein jour, par ces farouches ennemis, qui, poussés par un instinct diabolique, sautaient à la gorge de leurs victimes et les entraînaient sans qu'elles pussent même jeter un cri et appeler au secours.

On dit qu'ils s'acharnaient surtout de préférence sur les femmes enceintes, qu'ils évenlraient, en liraient le fruit, et laissaient la pauvre femme toute palpitante, s'ils n'avaient le loisir de dévorer la mère avec l'enfant. On vit un jour une femme de Kerfeuntum, au terme de sa grossesse, sortant par la porte de Bihan dont elle était à dix pas à peine, éventrée en plein jour, et son enfant emporté, bien que ce fût un jour de marché et que la route fût pleine de monde. Ceux qui la précédaient ne virent rien, parce qu'elle n'eut le temps de jeter aucun cri ; ceux qui la suivaient ne purent la secourir et la défendre, tant le furieux animal avait exécuté lestement son effroyable expédition. .

L'habitude et le long usage avaient enseigné aux loups l'art de dévorer les hommes dans leurs vêtements sans les déchirer. Us dépouillaient, ils épluchaient l'être humain, homme ou femme, — comme l'enfant épluche la noix ou la châtaigne que convoite sa gourmandise, — sans qu'il y parût à ses habits. Aussi, savez-vous comment, dans leur terreur superstitieuse, et en présence d'une férocité si raffinée et si intelligente, les paysans désignent ces nouveaux ennemis? Us les flétrissent du nom d'hommes, et les appellent tuUbleis, hommes-loups,

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refusant de voir en eux autre chose que les soldats morts de Fontenelle, qui reviennent pour mordre leur dernier coup de dent.

Puis vint la peste, qui sévit surtout dans l'année qui suivit la paix, et qui « mit la dernière main » à la dévastation de la contrée, à laquelle deux siècles et demi de paix n'ont pas rendu encore sa richesse et sa population d'autrefois (1). Les pauvres furent frappés les premiers, puis bientôt tous le furent, et en si grand nombre, qu'il fallut abandonner les mesures de police arrêtées tout d'abord pour porter remède au mal. Enfin la mortalité fut si grande, et la province fut si dépeuplée à la suite de tous ces fléaux, qu'il était telle ville champêtre qui, de douze cents communiants à Pâques, en comptait à peine douze dans l'année qui ouvrit le xvne siècle.

La Bretagne fut soumise à la fin ; Fontenelle lutta le dernier, moins par fidélité à lu cause de la Ligue, que par crainte personnelle de représailles trop légitimes. Saint-Luc dépêcha vers lui un célèbre prédicateur, auquel Fontenelle, en l'apercevant, demanda quel sermon il venait lui prêcher : « En voici le texte, répond le prêtre : Le sieur de Fontenelle, capitaine pour la Ligue, en Bretagne, est sommé de mettre bas les armes, s'il ne préfère être pendu. » — « Et de quel évangile .est tiré ce verset? » répond Fontenelle. c De l'évangile selon Saint-Luc, » répond le prédicateur. Une convention commencée sur ce ton badin ne pouvait manquer d'être menée à bien. Fontenelle se rendit, fut amnistié, et conserva le gouvernement de l'île de Tristan.

Voici comment cet événement avait été amené : La Bretagne, aux abois, ayant tendu vers le roi ses mains suppliantes, le roi demanda, pour l'aller pacifier, de l'argent aux états de Rennes ; ils accordèrent la levée des fouages ordinaires, de sept livres sept sols par feu, avec les crues

(i) Pitre-Chevalier, La Bretagne ancienne et moderne, 606.

habituelles en pareille circonstance, et enfin une somme de 200,000 écus (I). Morice).

Or le roi, qui depuis neuf années était sur le trône tandis que de telles horreurs se commettaient, accomplies do compte à demi par ses troupes et par les gouverneurs de provinces ; qui marchandait ainsi la paix à la Bretagne, à l'un des plus beaux fleurons de sa couronne , ce roi , ce n'était ni le cruel Charles IX, ni l'égoïste et débauché Henri III, c'était Henri IV.

Lequel profita de son séjour à Nantes pour rendre le célèbre édit qui porte le nom de cette ville (1598).

L'orgueilleux duc de Mercœur consentit à donner sa fille unique en mariage à l'un des bâtards du roi, moyennant quoi, le roi déclara « qu'il le tenait, lui et tous ceux qui avaient tenu son parti, pour bons et fidèles sujets, les rétablissait dans leurs biens et charges, révoquait tous jugements rendus contre eux. De plus, il donnait au duc 236,000 écus de dédommagement pour les frais de la guerre, et 13,000 écus de pension. »

Le bourreau était dédommagé des tortures de ses victimes.

Civilement égaux à cet étrange mariage, le roi se faisait le complice des crimes des lieutenants de Mercœur, qu'il, récompensait et pensionnait richement au moyen de tailles levées sur les victimes de leurs fureurs. Mais ce qui, peutêtre, dépasse tout cela en impudeur, c'est une clause dans laquelle le roi très chrétien ose stipuler que les avantages qui sont faits aux jeunes époux (le marié, César de Vendôme, avait cinq ans) devront être dévolus de plein droit, s'il ne survient pas de descendants de ce mariage, « à la fille qu'ils ont et aultres enfants que sa dicte majesté pourrait avoir y après de la dite dame de Beaufort (1). »

(1) L'original de ce contrat de mariage existe chez l'un des notaires d'Angers. . ,

Que Ton ne croie pas que ces scènes affreuses fussent particulières à la Bretagne: chaque pays avait son Bussy d'Ara boise, son Saint-Luc et son Fontenelle, seigneurs et soldats étaient les mêmes en tous lieux, et la souffrance du paysan fut partout excessive durant toute la première moitié de ce règne, que nous nous sommes habitués à regarder comme si fortuné et si abondant en délices pour l'habitant des campagnes. La Bourgogne offrirait à nos regards un tableau non moins sombre (D. Plancher, IV); dans le Ponthieu, « le plat pays était dans une désolation et une oppression déplorables, on violait les filles et les femmes, on meurtrissait les hommes contre les autels, et tout était permis dès qu'on pouvait les traiter de royaux, car les catholiques de cette sainte union n'y exerçaient pas moins de ravages que les protestants. » (II, 10J .)

La vie des peuples, comme celle des hommes, est un drame où le terrible et le grotesque marchent de front et se coudoient $ chaque pas. Ces misérables bandits, souillés chaque jour des crimes les plus effroyables, ne pouvaient se résigner à faire gras les jours d'abstinence, et quand ils avaient volé, chez un paysan, le porc de son étable, le mouton de son troupeau ou les poules de sa basse-cour, ils contraignaient les vicaires et les curés, le poignard sur la gorge, à prononcer sur ces animaux la formule sacramentelle : Fiat hareng ! Fiat brochet /... (1).

Dans l'Anjou, les paysans creusaient des fossés, élevaient des murailles autour des bourgs et fortifiaient les églises, pour s'y mettre à l'abri contre les courses et les rançonnements des royaux et des ligueurs, qui rivalisaient de férocité (2).

(1) La Serre, Uiu. de France, 194.

(1) « J'ai entendu raconter des choses horribles des cruautés que cette garnison exerça depuis ce temps-là jusqu'en 1598, que la paix générale Tut conclue. Les bonnes gens de tous ces quartiers-là, qui avaient essuyé ces violences, nous les ont racontées depuis avec étonnement. » — D. Roger, tiiu. d'Anjou, 450, 461, 454, 465...

Chaque hobereau de la province, bandit à la tête de quelques troupes, répandait autour de lui la terreur dans un rayon plus ou moins grand, selon le nombre des braves qui suivaient sa fortune ; le ciel se mit de la partie, une sécheresse persistante compromit les récoltes, qui furent bientôt détruites par une grêle terrible dont les grains, s'il faut en croire les chroniqueurs du pays, étaient plus gros que des pommes de pin. (Bruneau. — Hiret, Antiq. de V Anjou,)

Le passage de Henri IV en Anjou mit un terme aux sanglantes excursions de ces nobles sires : « Ils obtinrent les uns et les autres une ample et entière absolution des meurtres, viols et rançonnements qui avaient été commis par leurs soldats durant les guerres de la ligue, malgré les oppositions et les cris des habitants d'Angers, qui se plaignirent hautement des horribles cruautés et violences des garnisons, pratiquées depuis dix ans contre les lois de la guerre (1). »

Après en avoir fini avec les gentilshommes et leurs sicaires, il fallut aviser à se défaire d'une autre race d'ennemis non moins terribles : après les seigneurs, les loups, « qui couraient vers Craon, Ségré etChâteau-Gonthier, le Louroux et Bécon, et mangeaient les jeunes garçons et filles qu'ils trouvaient sur la campagne (2). » Il fallut faire marcher contre eux de véritables corps d'armée, tandis que l'on faisait des processions dans les villes, pour prier Dieu d'accorder son assistance à ces entreprises.

A l'abri derrière les murailles du chàteau-fort de Monthieu, dans le diocèse de Meaux, le noble sire Pierre de Brie, à la tète de soixante braves, pillait et saccageait les campagnes voisines. Une fois, dans un village livré au pillage, les femmes,

(1) D. Roger, 456. — Voy. encore Rougebief, Franche- Comté, 472, 488. — Legrand d'Aussy, y oyage en Auvergne, I (passim), elc.

(2) « Nous avons encore vu, en 1640 et 1650, des hommes qui avaient été blessés de ces loups, petits garçons, et s'étaient sauvés avec beaucoup de peine de leurs pattes et griffes. » — D. Roger, 458.

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n'ayant plus d'espoir qu'en Dieu, s'étaient réfugiées dans l'église; il les fit toutes dépouiller et mettre nues par ses soldats, qui prirent un vif plaisir à les voir s'échapper et courir ainsi par la campagne. Puis le gouverneur de Meaux lui ayant envoyé l'ordre de quitter son commandement, il livra la place aux royalistes, commanda désormais en leur nom, et poursuivit de plus bellHe cours de ses exploits. (Dulaure, Env. de Paris, 273.)

On comprend qu'avec des capitaines qui prenaient si facilement au mot le proverbe : Vive le roi! Vive la Ligue! il était bieu difficile d'établir parmi les troupes l'ordre et la discipline.

Il semblait que la Ligue expirante redoublât d'excès avant lie s'éteindre, et quand ce n'était pas les chefs militaires, c'était les villes qui se passionnaient pour ou contre Henri IV, et l'on vit dans bien des provinces, la bourgeoisie, pour punir les seigneurs, soit de leur fidélité envers le roi, soit de leur hostilité contre lui, porter le fer et la flamme, la ruine et la mort dans les contrées soumises à son autorité (1).

Plus de deux millions de Français avaient péri, plus de trois millions de monnaie actuelle avaient été dévorés, et pour tout bénéfice, de cette terreur religieuse naissait la monarchie absolue, comme plus tard de la terreur politique surgit le despotisme militaire. Tel est le fruit inévitable des luttes armées.

Henri IV, en dépit des absolutions si facilement accordées par lui aux assassins du peuple des campagnes, était bon et

(1) «La ville de Metz y était la plus acharnée : elle n'oubliait aucune espèce d'inhumanité à leur endroit, soit par le glaive, soit par le feu, la captivité et le raoçonnement des sujets du duc. On vit quelquefois jusqu'à huit cents Lorrains, et plus, dans les prisons de cette ville. Ceux de Sedan, de Sainle-Menehould, de Châlons-sur-Marne, de Langres, et plusieurs autres, ne cessaient de faire des courses sur cette province, de la piller, de la ravager, en haine de rattachement qu'avait le duc Charles au parti catholique et à la Ligue.» — Dom Calmet, V, 839.

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