‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 217 sur 225 · K) HEUREl'X EFFORTS DE HENRI IV · texte numérisé non relu

K) HEUREl'X EFFORTS DE HENRI IV

humain, cependant, et la postérité ratifiera; bien qu'avec certaines réserves, le surnom du « bon Henri, » que lui a donné l'histoire. Dès le 8 mars 1591, avant même d'être roi de fait, il avait publié un édit pour défendre aux gens de guerre d'exiger des paysans ni argent, ni denrées, ni corvées, sans ordre exprès de lui, de prendre sons aucun prétexte les animaux de labour, d'emprisonner ou rançonner ceux qui auraient payé l'impôt, pour le fait et l'insolvabilité de leurs voisins.

Plus tard, en 1597 et 1598, de nouvelles ordonnances permirent aux paysans de sonner le tocsin et de courir sus aux gens de guerre qui tenaient les champs sans commission du roi (1). On diminua les tailles, les « asséeurs » furent rappelés à l'égalité et à la justice, on remit les arrérages aux laboureurs ruinés par les exactions des sergents employés à la perception de l'impôt, on abolit toutes les levées de deniers, toutes les « mauvaises coutumes » que les seigneurs avaient établies à leur profit, sans autre autorité que celle de la licence des guerres civiles. Il fit révoquer les lettres de noblesse vendues depuis trente ans à ces bourgeois vaniteux, à ces affranchis d'hier, qui, à peine enrichis, payaient à beaux deniers comptant le droit de rejeter sur leurs frères pauvres le fardeau de jour en jour plus écrasant des tailles. On jugera de la grandeur du mal, quand on saura que trois mille anoblissements avaient été vendus dans la Normandie seule.

Enfin Henri voulait, on le sait, que chaque paysan pût mettre le dimanche ia poule au pot, — nous dirons à quel point de réalisation en est aujourd'hui l'utopie, du bon roi, — et c'est

(1) (f A cause de quoy nos povres subjects faisant entendre plaintes douloureuses et pitoyables lamentations, disons et déclarons à nos gouverneurs de provinces qu'ils ayent à courir sus et Iriiller en pièces tous les gens de guerre ffpîed ou à chëval qui se Irouveront tenir les champs sans commission expresse de nous, ét pour leur venir en ayde, les autorisons à sonnerie tocsin et assembler noblesse, communes et paroisses. » — Voyez les registres du parlement. 24 février 1597. — Fonlanon, III. — Voy. aussi Capengue.

à lui qu'ils durent de pouvoir porter à leur gré des habits de couleur, des chapeaux gris, et des manteaux- par la pluie et par la, neige. C'est grâce à lui encore que les baux à ferme furent allonges, et qu'ils purent semer et planter à leur volonté (Ordoun. du 25 mars 1597).

Il voulait diminuer le nombre des fêtes chômées, dont la profusion était une plaie vive pour les travailleurs des champs. L'Eglise, qui gagnait à ces fêtes ce qu'y perdait la France, s'y opposa victorieusement, bien que l'abus fût si grand qu'en 1666, Piréttxe, archevêque de Paris, en put supprimer d'un seul coup dix-sept dans son diocèse, au grand mécontentement du peuple (Sauvai, 11,624), — car il y a cela de particulier avec les paysans, que grâce à leur ignorance absolue, et, comme corollaire, à l'état de complète inintelligence qui est leur lot, toutes les fois que l'on prendra leur cause en main, toutes les fois que l'on s'occupera d'améliorer leur sort, on n'aura pas de plus ardents et de plus implacables adversaires qu'euxmêmes.

A toutes ces ordonnances, à toutes ces aspirations, à toutes ces tentatives, on reconnaît le roi dont le ministre disait que labourage et pâturage étaient les deux mamelles qui nourrissaient la France. .

Quant au désordre des finances, les causes du mal pouvaient se réduire à doux. Il y avait d'abord les vices du mode de perception des impôts, qui amenaient ce résultat que, pour qu'ilentrât trente millions dans les caisses du roi, il fallaitqu'on en arrachât cent cinquante de la bourse du paysan (1). Un cinquième pour l'Etat, quatre cinquièmes pour lesmallôtiers, telle était la proportion : c'était le pillage et le vol, organisés au profit des financiers. Nommé surintendant des finances en 1598, Sully popularisa son administration par la remise de vingt millions arriérés détailles; il peut alors attaquer

(I) «La chose paraissoil iiHToyable, ajoule Sully, mais à force de travail, j'en assurai la vérité. »— J.-H. Say, '/ ruiié d'économie politique, II, 3U.

sans crainte les fonctionnaires des finances, et, comme récrivait Henri IV", « cette effrénée quantité d'intendants , qui s'é tant fourrés dans les finances par compère et par commère, avaient augmenté les grivelées, et, mangeant le cochon ensemble, consommé plus de 1,500,000 écus qui étaient somme suffisante pour chasser l'Espagnol de France, en payant les vieilles dettes par eux prétendues. » Le surintendant leur porta un rude coup en abolissant le sous-fermage, en faisant défense aux sous-fermiers de rien payer à l'avenir aux fermiers généraux, et en leur commandant de verser dans l'épargne du roi ce qu'ils avaient en caisse et ce qu'ils devaient recouvrer. Ainsi fut diminué le nombre de ces agents intermédiaires et parasites qui s'enrichissent stérilement des deniers du peuple.

La même chose eut lieu pour la gabelle. En 1582, le pouvoir et l'influence des traitants grandissant encore, ils s'étaient fait concéder l'exploitation de la ferme générale des gabelles, jusqu'alors affermée séparément. Le bail à peine passé, ils le cédaient à des sous-fermiers, réalisant ainsi sans nul péril d'immenses bénéfices. Sully s'aperçut que grâce aux impitoyables exactions dont le peuple était la victime, le produit de ces sous-fermes était de deux fois Supérieur au montant des adjudications faites par le conseil ou par les trésoriers de France. Il ordonna que l'adjudication de la gabelle se fît publiquement, et proscrivit l'intervention des sous-fermiers. Par ces sages mesures, le produit des gabelles se trouva presque doublé et l'on put par suite exiger moins du paysan sur les autres impôts.

Une autre cause d'épuisement et de désordre venait de l'usage où l'on était d'aliéner et d'engager certains revenus des tailles, aides, gabelles, etc., à de grands personnages, et môme à des princes étrangers, qui en jouissaient tous par leurs mains, levant eux-mêmes ces impots sur les parties du territoire qu'on leur avait données à exploiter. Ainsi, la reine

d'Angleterre, le comte Palatin, le duc de Virtemberg, Venise, les Suisses (1), et bien d'autres, devenus créanciers de l'Etat, se payaient eux-mêmes et exercarent en. France une partie de la puissance souveraine. Sully fit rentrer entre les mains du roi les aliénations et engagements d'impôts et de domaines, et exclut ainsi les étrangers de l'administration des finances.

Mais fût-on roi, et roi absolu, la volonté ne suflit pas pour faire même le bien, il faut le temps. Au sortir des effroyables guerres civiles qui remplirent la seconde moitié du xvie siècle, il fallait laisser aux passions le temps de s'éteindre, aux abus le temps de disparaître, et, malgré les désirs du roi, les derniers mugissements des tempêles ne s'éteignirent qu'aux premières années du siècle suivant, et le règne de Henri IV est l'un de ceux pendant lesquels le paysan eut le plus à souffrir. Aussi est-ce celui qui vit le plus de soulèvements populaires se succéder par les campagnes. Arrivé au pouvoir, Sully trouva, en 4598, une grande partie des terres en friche, « faute de bras et facultés pour les cultiver ». — « Le liers état, disent les états de 1593, qui était abondant en commodités, et les laboureurs heureux lorsqu'ils jouissaient du fruit de leurs labeurs, aujourd'hui étaient exposés à l'insolence et cruauté des gens de» guerre, et réduits au désespoir. La terre même nous montrait ses cheveux hérissés, et demandait d'être peignée pour nous rendre ses fruits accoutumés. »

Comme en 1358, comme toujours, ce furent donc les crimes et l'impitoyable tyrannie des seigneurs et de l'armée qui chassèrent le douloureux martyr hors des bornes de sa longanimité sublime (2). Dans le Poitou, la Saintonge, le Limousin,

(1) Le 11 mars 1551, Henri II emprunta 50,000 écus au canton de Soleure, pour le remboursement desquels il donna hypothèque sur son royaume, permettant, s'il tarde à payer, de l'invader et molester.

(2) « Ces paysans se soulevèrent et prirent les armes pour se défendre du

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