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LES GENTILSHOMMES DE HAUT LIEU

de sécurité, livrée à un mouvement plus violent, et plus incessamment renouvelé. Rien ne la défend, ne la met à l'abri; elle est exposée à tous les périls, en proie à de continuelles vicissitudes ; c'est sur elle et à ses dépens qu'éclatent tous les orages qui remplissent la vie de ses maîtres (1). »

Ils cultivaient, anxieux, quelques terres rapprochées, au pied de ces rochers ou au bord de ces fleuves, insuffisamment protégées contre les pilleries des gens d'armes, et sans cesse exposées aux feux de l'été, aux dévastations des orages, aux inondations des fleuves, tandis que les plaines fertiles, désertes et abandonnées parce que l'homme ne pouvait s'y retrancher, s'engraissaient encore stérilement de sang humain, car c'était dans leur sein que se livraient les batailles. Puis quand ces guerres privées avaient ruiné les seigneurs, ils tournaient contre leurs propres sujets ces armes qui devaient les protéger, et ils n'avaient guère à changer de mœurs et de profession pour devenir des bandits de grand chemin (2).

Pendant que le paysan consommait son hymen avec la terre, et, prenant son nom, lui qui n'en avait pas môme, s'appelait du Pré, des Champs, du Val, de la Vigne, du Bois, de la Haie, du Mas (3), etc., le noble, lui, empruntait à son aire élevée une appellation sonore et menaçante, et devenait le sire de Rochefort, de Montfort, du Tertre, de Chàteaufort, des Roches, de la Rochojacquelin, d'Aigrcmonl, d'Apremont, de la Rochefoucauld, etc. Le vilain ajoutait à ces noms quelque appellation bien significative, et souvent injurieuse : ainsi, Robert le

(1) Guizot, Hist. de la civilisation en France, 2e partie, 7e leçon.

(2) « Et s|K)liabant omnes per statam illam publicam iter agentes, et omnes agricolas infeslabant. » — Guill. le Breton.

Jean Cliaumeau nous montre Philippe-Auguste Taisant marcher ses troupes contre ces éternels pillards, «et quelques gentilshommes sédilieux qui estoient vers Chalons et par la Champagne avec autres voleurs, que Nauclére appelle cotiereaux. » — Hitt. du Berry.

(3) Mas, village, de mmisio, ubi aliquts manet. — Chabrol, sur Coutume cf Auvergne, III, 384.

LES NOBLES VONT A LA PROIE. lift

Diable, de Normandie; Herbert Éveille-Chiens, comte du Maine, qui pillait la nuit les bourgs de l'Anjou ; Hugues le Loup, chevalier normand; Jean Commine Écorehe-Vilain, Beaudouin Bras-de-Fer, de Flandres; Guillaume Fier-à-Bras, de Poitiers; Edmond Côte de-Fer, Hugo Fin-du-Monde, Guillaume Bèse-Diable, etc...

C'étaient d'étranges hommes que ces chevaliers du moyen âge, dont la poésie s'est plu à entourer d'une si brillante auréole les fronts chargés de crimes. Voyez dans les écrivains du temps, dans Pierre de Blois, par exemple, au xn6 siècle, ces tiers redresseurs de torts, ces gentilshommes « de haut lieu » s'abattre chaque jour dans la plaine et chevaucher, gorgés de vin et altérés de sang, non pas la lance, mais la broche à la main (1), troquant leurs destriers contre des»bêtes de somme pliant sous le fardeau d'ustensiles et de munitions qu'entraînent la gourmandise et l'ivrognerie (2). Le meilleur et le plus inoffensif d'entre eux est ce fou qui, s'il rencontre un autre chevalier, se bat contre lui à outrance pour lui faire avouer que sa belle, à lui, que l'autre n'a jamais vue, est plus belle que celle de son adversaire, que lui-même ne connaît pas davantage. Mais le plus souvent le pillage des campagnes était le but de ces courses chevaleresques. En vain les serfs se flattaient-ils d'avoir acheté des protecteurs : pauvre troupeau qui croit payer un berger, et qui s'est vendu au boucher! C'est celui-là môme qui doit les défendre contre les bandits, qui, bandit lui-même, les dévalise et les torture (3). Il entre-

(1) Non ferro sed vino, non lanceis sed caseis, non ensibus sed atribus, non bastis sed verubus oncranlur.

(2) Mémoires de VAcul. des imcript., \X, 814.

(3) Et li chevalier qui dévoient Dcffendre de cels qui roboîent, Les mêmes genz et les garder, Sont or plus cngrunl de rober, Que U autre et plus angoisseux.

Fabliaux de Barbasan, II, 400.

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