‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 31 sur 225 · LES NOBLES VONT A LA PROIE · texte numérisé non relu

LES NOBLES VONT A LA PROIE

tient à ses gages toute une horde de scélérats, « mangeurs, ravageurs et coureurs (4), » dont chacun a sa fonction. Il envoie les premiers chez ceux qu'il veut rançonner, et Ton peut croire qu'ils s'acquittent consciencieusement de la mission qui leur est confiée, de tourmenter en cent façons les vilains, jusqu'à ce qu'ils se décident à capituler pour obtenir leur retraite. Ses coureurs lui font lever le gibier, et, de môme qu'il a des oiseaux de proie pour ses Ghasses, il va « à la proie (2), » — c'est l'expression consacrée, — il court « à l'aventure, » et vit ouvertement de pillage. Il s'habille à la légère, et comme pour la chasse au vol, dans ces expéditions de grand chemin ; il pratique la volerie à l'égard du pauvre manant, son gibier habituel : on était parti pour voler le héron ou la corneille, on rentrait ayant volé le bonhomme. Si bien que de l'identité des équipages employés aux plaisirs cynégétiques et à ces excursions contre les passants, naît une expression nouvelle, et que, s'il ruine le pays, le noble enrichit du moins la langue du mot voleur (3), de même qu'aujourd'hui encore le nom de monseigneur est resté à l'instrument qui sert à violenter les serrures rebelles.

« Ils enlevaient, dit une chronique saxonne citée par Walter Scott dans son admirable roman <ÏIva?ihoe (Ch. XXIII), tous ceux qui leur paraissaient avoir quelque bien, hommes et femmes, de jour comme de nuit, et quand ils les tenaient emprisonnés, pour en tirer de l'or et de l'argent, ils leur infligeaient des tortures comme jamais martyr n'en éprouva. Les

(1) « Manducatores, vastalores, cursores. )y Ordonnances du Louvre (passim).

(2) Je ne suis si yvres

Que ma fille donner doie

A chevalier qui vit de proie, ainsi que le Tait dire Huon le Roy, dans son fabl'au du fair palefroy, à un riche châtelain qui refuse sa fille à un chevalier sans fortune.

(3) « Chasseur et voleur étaient autrefois synonymes, » comme l'a observé maître Jean Bodin (De la république, liv. II). — Saugrin, Code des chasses, I, 108.

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uns étaient suspendus par les pieds, la tète au-dessus de la fumée; d'autres étaient pendus par les pouces avec du feu sous les pieds; à quelques-uns ils serraient la tète avec une corde jusqu'au point de briser le crâne; d'autres étaient jetés dans des fosses remplies de serpents, de crapauds et de toutes sortes de reptiles; d'autres étaient placés dans la chambre à crucir ; c'est ainsi qu'on appelait un espèce de coffre court, étroit, peu profond, garni de cailloux pointus, et où le patient était tenu serré jusqu'à la dislocation des membres.

« Dans la plupart des châteaux, il y avait un trousseau de chaînes d'un poids si lourd, que deux ou trois hommes pouvaient à peine le soulever ; le malheureux qu'on en chargeait était tenu debout par un collier de fer scellé dans un poteau, et ne pouvait ni s'asseoir, ni se coucher, ni dormir. Ils imposaient tributs sur tributs aux bourgs et aux villes, et dans leur langue ils appelaient cela tenseine. C'était en Yain qu'on labourait la terre : autant eût valu labourer le sable, et l'on disait tout bas que le Christ et les saints étaient endormis (1). »

C'était peut-être pour séduire le ciel en flattant ses habitants, pour le séparer du peuple en le soumettant aux habitudes féodales, que Marie, l'humble vierge-mère, était devenue une dame, Jésus-Christ un seigneur, et Pierre un baron (2). Tout était noble ou ignoble : nous serons plus exact quand nous dirons que tout était voleur ou volé. Seulement, au lieu d'être, comme aujourd'hui, le fruit de l'adresse et de la ruse,

(1) « On sait que les seigneurs avaient dans leurs châteaux des lits de fer ou des grils sur lesquels ils attachaient leurs prisonniers, qu'ils les exposaient de temps en temps à un brasier, et ne les retiraient que lorsqu'ils avaient obtenu du pa lien Lia rançon obligée. » — Dulaure, Hisi. de Paris.

(2) A Dieu s'est commandée et au baron saint Pierre,

dit le roman de Derie mtsgranspiix,\ers 50, ibid., 130. — Les révolutions, qui ne respectent rien, n'ont conservé qu'à Jésus-Christ et à la Vierge leurs litres, et le cardinal Duperron disait d'un prédicateur qui, en chaire, faisait précéder le nom de chaque saint du titre de monseigneur, « qu'il n'était guère familier avec eux, puisqu'il les traitait avec tant de cérémonie.»

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