BRIGANDAGE GÉNÉRAL
le vol était le résultat de la violence ouverte la plus implacable, et l'on vit un écrivain du xin* siècle, un auteur grave, Jacques de Vitry, évèque, cardinal et légat du pape en France, consacrer dans son Histoire occidentale un chapitre particulier aux « rapines et exactions que commettent les grands seigneurs et leurs satellites. »
« ... Les vols, dit-il, les rapines et les violences qu'ils exercent, tantôt ouvertement, tantôt en secret, sur les malheureux qui sont sous leur dépendance, rendent insupportable leur cruelle tyrannie. Ces seigneurs, malgré les titres pompeux et les dignités dont ils s'enorgueillissent, ne laissent pas aller à la proie et de faire le métier de voleurs; de faire celui de brigands, en ravageant des contrées entières par des incendies...
» Lorsque, pour des causes légères, il s'élève quelques contestations entre les pauvres et les seigneurs, ceux-ci parviennent, par leurs satellites, à faire vendre les biens de ces malheureux.
• Veulent -ils exercer quelques vengeances contre des personnes simples et innocentes, ils les font attaquer parleurs sicaires, scélérats qui remplissent les rues des villes et des bourgs, ou qui, cachés dans des lieux secrets, tendent des pièges à ces malheureux pour les y attirer et y répandre leur sang.
» Sur mer, ils font le métier de pirates; ils pillent les voyageurs, les marchands, brûlent souvent leurs navires, et noient dans les tîots ceux qu'ils ont dépouillés.
» ... Les nobles sont semblables aux chiens immondes qui, toujours affamés, disputent aux corbeaux voraces la chair des cadavres. Par le ministère de leurs prévôts et de leurs satellites, ils persécutent les pauvres, dépouillent les veuves et les orphelins, leur tendent des pièges, leur suscitent des .querelles, leur supposent des crimes imaginaires, afin de leur extorquer de l'argent.
LUS GUERRES PHIVÉIÏS. 119
» Ils font ordinairement mettre en prison et charger de chaînes des hommes qui n'ont commis aucun délit, et font endurer à ces innocents de cruelles tortures pour en tirer quelques sommes d'argent... C'est pour payer leurs usuriers, pour entretenir des mimes, des jongleurs, des parasites, des histrions et des flatteurs, vrais chiens des cours, qu'ils dépouillent et torturent ces malheureux (1)... »
Si ces barons de grand chemin foulaient aux pieds la justice à l'égard de leurs hommes, ils ne l'observaient guère entre eux ; surtout il n'y avait nuls moyens de rendre ses arrêts exécutoires, lorsqu'elle en rendait. Comme la partie condamnée en appelait toujours, en définitive, à sa lance et à son épée, il était plus simple et plus rapide de commencer par la fin et de se battre ; de là la nécessité des guerres privées, Tune des bases essentielles de la féodalité, et le plus grand fléau de ce siècle (2). L'Eglise, dans le principe, n'était point restée sourde aux doléances des serfs, victimes des querelles des seigneurs, traînés, moitié nus, armés seulement du bâton, de Tare et de Tépée, pour tomber par centaines sous les coups de ces chevaliers presque invulnérables : troupeau hu« main qu'on poussait à l'abattoir, infortunés champions toujours vaincus, et qui combattaient uniquement pour savoir le nom de quel maître serait écrit sur leur collier. Aussi les populations disparaissaient, et le désert regagnait le terrain que lui avaient arraché les moines, ces infatigables défricheurs de l'Europe (8) .
Il y avait dans chaque moulier une cloche particulière,
(1) Jacobî a Vitriaco Historhr, Hisi. occidentalis, cap. m.
(2) « Ces vexations, qui ne sont que les passe- temps des chevaliers, et qui faisaient, pour ainsi dire, partie des institutions d'alors, ne peuvent être considérées comme des expéditions militaires. » — Guérard, CartiU. de Saint- Pire de Chartres^ prolégom., p. cevij.
(3) « ...Scd, crcbrescenlibus géminé regionis persecutionibus, que ibi sepius soient accidere, expulsis inde monacbo et habitatoribus, reductus est locus in desertum soliludiute. » — Idem., Canul., 597.