LA TRÊVE DE DIEU
campana irritata, souvent mise en mouvement, voix mystérieuse de la religion qui s'élevait du milieu des airs, portant vers le ciel les cris désespérés de la terre. Après une de ces pestes qui alors promenaient la mort par le monde , l'Église profita de la terreur générale pour obtenir des seigneurs qu'observant la paix et la justice durant certains jours de fête et de la semaine, ils s'abstinssent d'emmener captifs, de mutiler ni de tuer les pauvres ahaniers, et de détruire méchamment les ustensiles de labour et la récolte. Enfin, en 1041 , la Trêve du Seigneur défendit tout combat depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin de chaque semaine. L'humanité avait quatre jours pour respirer.
Aux armes temporelles, les évêques joignaient les armes spirituelles pour protéger les serfs de leurs domaines, et nous voyons l'évêque de Toul, Eudes de Vaudemont, publier des statuts pour défendre, sous peine d'anathème, de célébrer le service divin dans les lieux où l'on amènerait les fruits du pillage consommé sur les terres de l'Église, quand même les ravisseurs n'auraient fait que coucher, ou même que passer. L'excommunication atteignait également ceux qui vendaient ou achetaient les produits du vol, et jusqu'aux habitants des lieux où les ravisseurs les avaient retirés, vendus ou seulement déposés. On leur refusait le saint viatique à leurs derniers instants, et leurs cadavres restaient privés de la sépulture ecclésiastique.
C'est-à-dire que les hommes d'un baron, et même les étrangers, étaient souvent punis pour les crimes des seigneurs, et l'Église ne pouvait prendre la défense de ses lenanciers qu'à la condition d'opprimer leurs voisins. Punis bien qu'innocents, ils voulurent avoir du moins le bénéfice de leur peine, et la démoralisation entra dans leur âme.
Les propres terres du châtelain qui avait commis ces méfaits étaient frappées de l'interdit, ses complices étaient excommuniés, ainsi que ceux qui les avaient recueillis chez
eux, à moins qu'ils ne prouvassent qu'ils t'avaient fait innocemment et sans connaître le crime. S'ils ne pouvaient fournir cette preuve, ils payaient dix sols d'amende pour chaque jour que les voleurs avaient passé chez eux (1).
Mais au xni' siècle, il restait bien peu de chose de ces saintes institutions. La guerre et le carnage étaient partout. La guerre était le prétexte, le pillage était à la fois le but et le moyen. On pillait pour s'enrichir, on pillait pour ruiner son adversaire et le réduire à l'impuissance. Le paysan est le grand nourricier ; en l'exterminant, on affame et l'on tue du même coup ceux qu'il fait vivre.
« C'était la façon dont on se vengeait entre souverains ; on venait détruire vos campagnes, raser vos châteaux, si Ton était assez fort. Mais les châteaux étaient fortifiés et bien défendus. C'était donc sur le peuple seul que retombait le poids de ces cruels ravages. C'étaient ses frêles chaumières qu'on renversait, qu'on réduisait en cendres, et il fallait encore ajouter ces excès à ceux qui rendaient sa condition plus malheureuse peut-être que celle de ces Tartares qu'on dit errer dans les déserts, sans demeures fixes (2). »
On ne discutait point alors, comme on le fait aujourd'hui, pendant des mois et des années, sans pouvoir préciser si telle ou telle insulte était ou non un casus belli. Le défi était aussi simple et rapide que la décision. On prenait
(1) Dom Calmet, Hisl. de Lorraine, II, 553. (t) De Vérité, Hist. du Ponihieu, I, 310.
La barbarie, à toutes les époques, procède par l'emploi des mêmes moyens, et Hérodote nous montre le roi de Lydie faisant aui habitants de Milet' la guerre aux dépens des campagnes, absolument comme le Taisaient les chevaliers du moyen âge :
« Aussitôt qu'on était prés de faire la moisson et de recueillir les fruits, il mettait son armée en campagne, et la faisait marcher au son des flûtes, des harpes el de toutes sortes d'instruments; et quand il était arrivé sur les terres des Mîlésiens, il n'abattait point leurs maisons de campagne, il ne rompait point les portes, il n'y mettait point le feu ; il faisait seulement le dégât dans le pays, coupait les arbres, enlevait les blés, et puis s'en retournait.» — Liv. Ier.
une herbe nommée les gants de Notre-Dame, ou même la première branche d'arbre qui tombait sous la main , et on l'élevait en l'air, fixée à une longue perche que l'on plantait sur les limites des terres de son, ennemi. Chacun, si chétif qu'il fût, gentilhomme ou simple bourgeois, pouvait, et cela par arrêt du parlement, du consentement du roi et fondé sur la coutume (1), adresser à son adversaire cette sommaire déclaration de guerre, qui prenait le nom de burlette, et qui mettait celui qui la faisait en possession légitime et incontestée du droit de se livrer à toutes les violences imaginables sur les terres de cet ennemi improvisé.
Lorsqu'après une longue existence toute souillée de forfaits exécrables, la terreur de la mort réveillait la conscience, cette sourde- muette endormie au fond de l'âme perverse de ces monstres, ils allaient, pâles et tremblants, vers ces moines qu'ils avaient pillés si longtemps, et leur faisaient, par un désintéressement facile, de larges restitutions et des donations posthumes ruineuses pour leurs héritiers, chargés de les acquitter. Les moines alors les admettaient comme membres honoraires, en quelque sorte, de leur communauté, et leur accordaient de mourir dans l'habit religieux (2) . Dieu, sans
(1) Sauvai, Antiquités de Paris, II, 450.
(%) « Geoffroy Martel est fait seigneur de Saumur par son pére, Foulques Nerra. Il commença par exiger des paysans la moitié des fruits de leurs prés el de leurs champs, par leur défendre de défricher davantage la forêt de Saint- Lambert, ce qui préjudiciait à ses chasses, et par dépouiller l'abbaye de Saint- Florent de quelques-unes de ses terres. Devenu vieux, il prit, comme son pére, l'habit de moine dans l'abbaye de Saint-Nicolas d'Angers, abolit toutes les coutumes établies sur les l erres des religieux de Saint-Florent, recommanda expressément à ses héritiers de les remettre en possession du reste de la forêt, ainsi que de tous les autres biens qu'il leur avait enlevés, et maudit ceux de ses successeurs qui violeraient cet ordre. » — Archives de la préfecture d'Angers : abbaye de Saint-Florent. — Voy. aussi Besly, Utst. des comtes de Poitou, 103; — Dom Plancher, Hht. de Bourgogne, I, 274; — Dom Vaisselle, Eut, du Languedoc, IV, 520; — Arcére, Hist. de la Rochelle j — Dom Morice, Ui$l. de Bretagne i — Ititt, Andeg.frag, spiciley., d'Achery, III, 232, etc.
nul doute, serait trompé à l'habit, et les prendrait pour quelques-uns des siens. Il y avait là, pour les religieux, une double source de bénéfices : ils mettaient, une fois morts, ces barons au rang des saints, et comme, après tout, ils faisaient autant de miracles que tout autre bienheureux, ils tiraient à la fois de la pieuse vanité des seigneurs et de la crédule superstition des serfs, de riches fondations et d'abondan tes aumônes (1) .
Afin d'éviter plus tard toute contestation, on choisissait de son vivant sa place et l'anniversaire de sa fête dans le complaisant martyrologe du couvent, témoin le fameux Hugues du Puiset, dont les crimes avaient épouvanté le xi* siècle luimôme. Louis le Gros consuma trois années de sa laborieuse existence à réduire ce terrible châtelain, qui trouvait moyen d'être un monstre, même au milieu des sires de Montlhéry, de Rochefort et de Montmorency. Fait prisonnier une première fois, le roi le relâcha, et il jura alors aux moines de Saint-Père de Chartres, avec tous les serments nécessaires, de défendre leurs terres de la Beauce, sans jamais établir dessus aucune mauvaise coutume. Il acheta à ce prix la place de saint pour son père et la survivance pour lui-même (2). En attendant sa canonisation officielle, il continua de faire rage dans le pays, jusqu'au jour où Louis le Gros en finit avec le futur bienheureux, eu détruisant son repaire de fond en comble.
Arrivés à leur majorité, les fils de ces nobles bandits se trouvant déshérités par ces restitutions in extremis, deve-
{l , « Durant ce siècle et les suivants, les grands seigneurs avaient coutume de mourir en habit de religieux ; les monastères où ils sont décédés voulant s'en prévaloir et en tirer du lustre, les ont faits saints (1150). » — Besly, Hisi. des comtes de Poitou, liO.
(8) « Nos autem, pro carnulibus spiritualia reddentes, Tecimus eum ibidem parlicipem nostre fiaternitatis; et promisimus ei quod nomen patris sui Ebrardi, ex quo faceiet non scire terminum obifus ejus, scriberelur in marlyrologio nostro, et singulis annis faceremus annivergarium ejus; ipsius quoque Hugonis nomen, posl mortem suam, scribcremus, anniversariumque, ejus faceremus. » — Cariulaire de Saint-Père de Chartres, 45t.
n aient pour le monastère des voisins jaloux, habiles à saisir tous les prétextes pour saccager leurs domaines (1). Les fils pillaient sur de nouveaux frais les campagnes, parce que leurs pères les avaient pillées jadis et s'étaient repentis, au profîtdes mou tiers, des crimes dont avaient souffert leurs tenanciers (2),
Dans la première année du xmc siècle, l'évêque de Strasbourg avait des différends avec le frère de l'empereur Henri VI, le duc Philippe, « dont la bénignité et la douceur formaient le caractère particulier. Il commença par faire un dégât général, en ravageant les moissons qui étaient prêtes à recueillir. » Le prélat sut se venger en faisant à son tour « un furieux dégât » sur les terres de son ennemi (3).
A quelques années de là , et dans une autre partie du royaume, Enguerrant I", comte de Coucy, ayant enlevé l'épouse de Godefroy de Namur, l'incestueuse et adultère Sibylle, une guerre terrible s'éleva entre les deux rivaux : « Leur fureur ne fit quartier ni aux hommes ni aux terres. Ravages, meurtres, incendies, rien ne fut épargné. Tous ceux du parti de Godefroy qui tombaient entre les mains d'Enguerrant étaient sur-le-champ mis à mort ; Godefroy ne faisait pas un meilleur parti aux gens d'Enguerrant : on leur crevait les yeux, on leur coupait les pieds ; la potence était leur plus doux supplice (h). »
Veut-on savoir comment se vengeaient les paysans, cette race si maudite, si insultée et si calomniée? En 4229, des difficultés surgirent entre l'évêque de Strasbourg et Thierry de Montbclliard; Celui-ci porta le fer et la flamme sur les terres de l'Eglise. « Ces ravages, dit l'historien de l'Alsace,
(1) Voy. la Chronique de Geoffroy, prieur de Vigeois, H des manuscrits du pére Labbé, cliap. lxxiii, 328, vers l'an 1183. Tous les earlulaires des moutiers témoignent à chaque page de ces faits.
(2) « On ne voit que querelles entre les seigneurs et les évéques, les gentilshommes et les abbés. » — Montesquieu, iïsprii da lois, XXXI, 10.
(3) Laguille, Histoire d'Alsace, I, 209.
(4) Dom Toussaint Duplessis, hisi. des letyneurs de Coucy. H.