‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 34 sur 225 · PIERRE DE DREUX · texte numérisé non relu

PIERRE DE DREUX

irritèrent les paysans, qui, s'étant attroupés, vinrent fondre sur le comte, et l'ayant pris, le conduisirent dans les prisons du prélat (1). » ïl en fut quitte pour payer sa rançon à l'évêque, qui le fit relâcher.

Le célèbre duc de Bretagne, Pierre Mauclerc, exaspéré par les crimes incessants des vicomtes de Léon, ses vassaux, les ayant chassés de leurs domaines, ils se mirent à vivre en pirates et en bandits sur leurs propres terres, avec tous leurs gens et toute leur suite (1221). Les seigneurs voisins prirent parti pour ou contre, les uns avec Mauclerc, les autres avec les vicomtes de Léon, et une longue guerre civile ravagea les campagnes de la Bretagne. Fatigué à la fin de ces pilleries réciproques, le duc convoque le ban et l'arrière-ban de ses sujets, et marche contre les révoltés, auxquels il livre bataille en 1225, à Châteaubriant. « Le chamaillis se commença fort et ferme. C'étaient mêmes armes, même sang, même cœur-, la terre fut incontinent couverte d'hommes morts (2). »

Les autres provinces n'étaient pas plus heureuses, et. dans la Champagne et la Brie, par exemple, des causes analogues amenaient dans le même temps des scènes semblables. « Rien n'égale les ravages que firent les troupes maîtresses de la campagne, et que l'animosité des chefs laissait en pleine liberté. On ne voyait de tous côtés que châteaux, maisons de campagne, villages et villes en feu : les barons en fureur ardaient et brûlaient tout le pays par où ils passaient, et le malheureux Thibaud se vit lui-même obligé, pour couper les vivres à ses ennemis, de livrer aux flammes plusieurs de ses places . »(Velly.)

L'incendie, une fois allumé sur un point, gagnait de proche en proche et étendait au loin ses ravages. Ainsi, saisissant

(1) Laguille, I, 224.

(î) D'Argent ré, fiist. de Bretagne , liv. V, chap. it.

le prétexte que lui offrait la guerre civile qui déchirait la province limitrophe, Amaury d'Anjou se déclare pour les vicomtes de Léon, brûle et pille chez le duc de Bretagne, au risque d'appeler la flamme et le pillage sur ses propres terres. C'était, en effet, un redoutable ennemi que ce Pierre Mauclerc, l'un des plus grands esprits de son siècle, vassal insoumis de la couronne de France, suzerain impitoyable sur ses terres, et surtout le plus implacable adversaire que le clergé eût rencontré jusqu'alors. Savant pour son siècle, il eût pu tenir tête aux évêques dans un concile, comme il rompait des lances sur les champs de bataille contre les chevaliers. Non content de retrancher d'autorité aux ecclésiastiques « tous ces devoirs qu'ils tenaient induement et injustement sur le pauvre peuple, tierçage, past nuptial, et grand nombre d'autres introduits par simonie, exactions et pilleries sous infinis titres, » il leur citait au besoin a les saints décrets et les saints canons prohibitifs de telles aliénations, les appelant

vendeurs de sacrements, marchands de l'Eglise, et assez d'autres titres... »

Puis des paroles passant aux actions, « il faisait rage » sur leurs domaines, massacrant et emprisonnant leurs hommes, * et, pour ne pas violer le droit d'asile, faisait murer les portes des églises au sein desquelles ceux-ci espéraient trouver leur sûreté. Ils y périssaient par centaines, dans toutes les horreurs de la faim. (D'Argentré.)

A la même époque, c'est-à-dire sous le règne de saint Louis, on peut voir les chanoines de Soissons et les seigneurs du pays ravager réciproquement leurs terres, démolir le> fermes, s'emparer des hommes cl du bélail (1), tandis que l'Alsace nous montre un abbé confisquant les biens des sujets de son adversaire et les asservissant eux-mêmes (2), procédés égale-

(1) Dormay, Mat. de Soissons, 320.

(S) Laguille, Mai. d'Alaace, I, Î48.

ment familiers aux évêques entre eux (1), et aux rois euxmêmes contre les évêques leurs adversaires (2).

Il n'était pas rare de voir les évêques prendre l'initiative et donner le signal delà guerre. En 1214, par exemple, l'évêque d'Auxerre prétendit que deux châteaux, qui avaient toujours relevé du comté de Champagne, devaient relever de son évêché. Au lieu de titres et d'arguments, il excommunia le comte oVAuxerre, propriétaire de ces châteaux, pour le contraindre à lui en faire hommage. Grâce à la terreur qu'inspirait alors l'excommunication, le comte dut céder ; mais c'était encourir la colère du comte de Champagne, c'était mettre lui et ses hommes à la merci d'un suzerain justement irrité, et la lance du comte n'était pas moins à redouter que les foudres de l'Eglise. Il protesta donc par un acte séparé, qu'il n'avait fait cet hommage que pour faire cesser l'excommunication.

Toutes les provinces nous offriraient uniformément le spectacle affreux de ces guerres privées et de ces sanglantes dévastations. En Bourgogne, ce sont les rivalités du comte Étienne II et du duc Othon de Méranie (1227). « Ce fut une des guerres les plus cruelles et les plus calamiteuses dont la province ait eu à souffrir. Des violences, des meurtres, des incendies, des actes de pillage chaque jour renouvelés, des moissons ravagées, des chaumières détruites; partout le fer et la flamme, partout des cœurs implacables et des bras impatients de frapper : voilà ce que fut cette guerre (3). »

La Saintonge n'avait pas moins à se plaindre des gens

(1) Dom Calmet, Hist. de Lorraine, II, 612.

(S) « En 1200, le roi d'Angleterre, à la léle de 1600 hommes avec ses cotereaux, d'un côté gâtait et pillait le Beauvoisis; d'un autre côté, Jean-sans* Terre, ayant a sa téle deux capitaines provençaux, suivis de quelques bandes les plus cruelles du monde, courait le pays de Beauvoisis, pour se venger de l'évêque et de son archidiacre, lesquels avaient fait des courses et ravages en Normandie. » — Louvet, Hist. de Beauvais.

(3) Rougebief, Hist. de la Franche-Comté, 214.

d'armes : « Il semble que tout sentiment d'humanité et de compassion fût alors banni de la profession militaire, et que les hommes fussent moins armés pour acquérir de l'honneur que pour commettre des crimes (1). »

Enfin les paysans, comme si un étrange vertige se fût emparé d'eux, non contents d'être battus par tout le monde, se battaient entre eux, et Glaber cite l'exemple d'un village où deux factions opposées se firent la guerre pendant plus de trente années (2).

L'une des causes qui entretenaient avec le plus d'énergie l'esprit d'antagonisme et de luttes incessantes entre les évôques et les seigneurs, était la régale, dont l'exercice concédait au suzerain le droit de mettre littéralement au pillage les châteaux, terres et domaines de l'Eglise, entre la mort du titulaire, évêquc, abbé ou bénéficiaire, et l'élection de son successeur. Dans le principe, les rois et les hauts barons, en donnant aux églises ces vastes domaines qui les avaient faites si puissantes, s'en réservaient la garde et l'avouerie -, ils en restaient gardiateurs, et c'est à ce titre et comme récompense du secours de leur lance, qu'ils exerçaient ce droit de régale. En vain le doïiateur y eût-il renoncé : la crainte du péril eût contraint le chapitre à en investir un autre seigneur, afin de se mettre en sûreté contre les usurpations des sires, leurs voisins (3). A la mort donc del'évèque, de l'abbé ou du bénéficiaire, les gardiateurs ou légalistes coupaient , au nom du suzerain ou du roi, les bois et les forêts des églises, péchaient les étangs et les rivières, enlevaient le vin, les grains, le foin, les troupeaux sur toutes les métairies, tous les meubles qui garnissaient les maisons et résidences épiscopales ou abbatiales, sans en excepter les portes, les fenêtres, les lambris, le

(1) Arcère, Hist. de la Rochelle, 222.— Voy. encore Chabrol, sur Coût. d'Auvergne, discours préliminaire, XX, clc.

(2) Rec. des hist. de France, X, 33. — BoKthors, Coût. d'Amiens, I, 2G.

(3) Menestrier, Hist. de Lyon, 397.

fer et le plomb (1). Si bien que le nouveau prélat, au lieu de se contenter de lever la taille de joyeux avènement, se voyait contraint de pressurer à son tour ses tenanciers et de con-» sommer leur ruine.

Dans les domaines royaux, le roi, lorsque la régale était . ouverte, avait le droit de lever une taille • à sa volonté, » puis il opérait par surcroît une razzia générale sur tous les biens de l'Église . L'évêque de Paris, Thibaud» à force d'argent, en acheta l'exemption de Louis VIÎ. En 1190, l'évêque Maurice obtint de Philippe-Auguste la confirmation de la charle de Louis VII, et le fit s'engager, avec tout le luxe de serments désirable, à ne, rien lever au delà d'une taille de soixante livres. L'évêque est à peine mort, que Philippe-Auguste metsur les terres de l'Église une taille de trois cents livres, et tout ce que peut obtenir Eudes de Seuilly, son successeur , c'est une charte par laquelle le roi reconnaît que tout cela était indu, que ce précédent ne tirera pas à conséquence, et qu'à l'avenir il n'exigera rien au delà de l'ordinaire (2). Hélas ! il en était des chartes des rois et des seigneurs comme des billets que Ninon signait à La Châtre, et, bien loin de diminuer, toutes ces charges pesaient de plus en plus lourdes sur les terres (3).

Les grands vassaux, les évêques et les châtelains, dans leurs guerres privées, ne faisaient que suivre l'exemple et continuer les traditions des rois et des empereurs. Henri d'Angleterre ayant mis quelque lenteur à venir faire hommage au roi de France, son suzerain pour les provinces qu'il possédait dans notre patrie, Philippe-Auguste marcha sur le Berry, « gastanl et dépeuplant le pays, » tandis que le monarque anglais s'avançait à la tête de ses troupes, « lesquelles pillaient le peuple et gastaient tout (1). »

(t) Menestrier, 443 ; — Brussel, Usage des fiefs, II, 312 (S) Sauvai, Antiquités de Paris, II, 444.

(3) Richard Simon, Traité des bénéfices, H, 1*1, 141.

(4) Jean Chaumeau, Hist. du Berry, liv. III.

Lorsque Philippe-Auguste rencontra l'ennemi à Bovines, depuis un mois il dévastait « royalement » les terres des Belges (j). « La tempête des guerres n'étonnait pas seulement les Poitevins et les Angevins, elle abattit le Ponthieu sous des ruines irréparables, car l'empereur Othon, attiré par les prières et les présents de Jean, son oncle, Ferrand, comte de Flandre, et plusieurs autres grands seigneurs, ravageaient tout le pays (2). »

« Les injustices, les outrages, les tyrannies de vos baillis, écrivaient l'archevêque et le clergé de Bordeaux au roi d'Angleterre Henri III, ne se peuvent rapporter à votre sublimité sans amertume de cœur... Parmi les prêtres et les religieux, les paysans, les pauvres et les orphelins, les uns sont mis à morl, les autres frappés de verges ou retenus dans les prisons ; d'autres, par la saisie de leur personne et de leurs biens, sont

forcés de se racheter à prix d'argent On trouverait à peine

une paroisse dans laquelle il restât encore le tiers des habitants, le reste étant mort de faim ou de misère, ou ayant été forcé de s'enfuir sur un sol étranger. »

Pour toute réponse, on leur envoya le comte de Leicester, guerrier farouche, qui les réduisit à la raison, et fit régner cet ordre que Tacite a caractérisé d'un mot sublime : Solitudinem faciunt, pacem appe liant.

(1) Guillel. Brilo, 94.

(2) Dumoulin, Hisi. de Normandie, llv. XIV, p. 646.

PREMIÈRES GUERRES RELIGIEUSES. iZi

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