‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 37 sur 225 · LES ALBIGEOIS · texte numérisé non relu

LES ALBIGEOIS

nation, d'incendie et de pillage qui dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir. Partout où Tune des armées catholiques avait passé, elle laissait derrière elle la ruine et la honte, le pillage et le viol, le désert et la mort. « La discipline des guerres sacrées était bien moins sévère que celle des guerres politiques : les fruits de la victoire étaient bien plus doux. Là on pouvait sans remords, comme sans obstacle de la part des officiers, piller tous les biens, massacrer tous les hommes, violer les femmes et les enfants. On leur offrait la récolte du champ voisin, la dépouille de la maison voisine, qu'ils pouvaient transporter chez eux en nature, et des captives abandonnées à leurs désirs qui parlaient la même langue qu'eux (Sismondi). »

Les terres de l'infortuné Roger, vicomte de Béziers, essuyèrent les premiers efforts des croisés. La population des bourgs et des villages, abandonnant ses asiles détruits, se réfugia, soita Carcassonne, soit dans les Cévennes, après avoir laissé soixante mille cadavres dans le grand désastre de Béziers : on en avait relevé sept mille dans une seule église. Moins heureux au siège de Toulouse, en 1241, les croisés se retirèrent, mais non sans avoir anéanti auparavant autour de la ville les vignes, les arbres, les blés, les oliviers ; puis ils allèrent ravager le comté de Foix, « ne laissant rien, partout où ils passaient, de ce qui était sur la terre. »

« Tous les matins, dès l'aurore, on disait la messe, à laquelle chacun assistait très dévotement : on prenait ensuite un léger repas, et, après avoir posé de tous côtés divers escadrons pour tenir ceux de la ville en respect, on détachait trois sortes de gens destinés pour une fonction particulière, et munis des instruments nécessaires. Les uns, avec la pioche, démolissaient et renversaient les maisons; les autres, avec le

hoyau, déracinaient et arrachaient les vignes; d'autres enfin, avec la faux, ruinaient le travail et l'espérance des laboureurs La nuit seule interrompait cet exercice, qui recommençait le

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lendemain, avec le même ordre, ou plutôt avec la même barbarie. Près de trois mois se passèrent à donner cet étrange spectacle aux habitants de Toulouse (1). »

Ravi dans son âme, l'évêque de Toulouse, voyant ses a Bourdonniers » revenir en fuyant, s'écriait, tout transporté de zèle : « C'est ainsi que par la fuite nous triomphons de nos ennemis ! — C'était en effet, continue Puy-Laurens, les inviter à se convertir et à s'humilier, que de leur ôter ce qui servait à les entretenir dans leur orgueil, comme un sage médecin qui retranche à un malade la nourriture qui pourrait lui nuire. Ce bon père, par ce moyen, témoignait à ses enfants la plus tendre affection, à l'exemple de Dieu même, qui ne veut point la mort du pêcheur, mais sa conversion. <-ar la persécution donne l'entendement. »

Plus tard, et pendant la minorité de Louis IX, c'est le féroce Beaujeu, lieutenant de Leicester, qui, le fer et la flamme à la main, poursuit l'œuvre si bien commencée, passe au fil de l'épée les malheureux habitants, détruit leurs maisons et leurs récoltes, arrache les vignes et les vergers, et fait brûler à petit feu, et par milliers, ceux qui survivent à ses sanglantes exécutions. Et pendant ces « grands incendies » que l'on faisait des hérétiques captifs, les archevêques d'Auch et de Bordeaux, qui étaient dans son camp, chantaient avec grande joie et grand enthousiasme de pieux cantiques en excitant les soldats au massacre : « Tuez au hasard, tuez tout, hurlait l'abbé de Cîteaux : Dieu saura bien reconnaître les siens. »

Vainqueur à son tour, et non moins cruel, Raymond, comte de Toulouse, épargne les chevaliers, mais fait tomber sa rage sur le menu peuple de l'armée, sur « la pédaille, » sur deux mille sergents d'armes, arrache les yeux aux uns, coupe le nez, le bras ou le pied aux autres, et les renvoie au camp

1) Guill. de Pod., chap. xxwiu.

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