‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 43 sur 225 · EXACTIONS DU CLERGÉ · texte numérisé non relu

EXACTIONS DU CLERGÉ

hurlant par les campagnes pour effrayer les récalcitrants, dévastant les terres, et dévorant lui-même les grains dans les épis (1).

Dès l'instant que Dieu et Satan étaient d'accord pour prêcher la nécessité de payer la dîme, il devait arriver qu'elle serait exigée à outrance, et que rien ne pourrait s'y soustraire. Bientôt, à côté des grosses dîmes, il y eut les moyennes et les menues dîmes, et jusqu'aux dîmes vertes, qui frappaient les produits du verger et du jardin, et pesaient sur les pommes, les poires, les cerises, et tous les fruits, les choux, les raves, et tous les légumes, et jusque sur les Ileurs (2). C'était donc, pour le malheureux campagnard, un trouble, une vexation, un pillage de tous les instants; c'étaient de perpétuelles difficultés entre le décimateur, qui se prétendait incessamment volé, et le décimé, qui se disait incessamment dépouillé. Alors, en présence de l'impossibilité matérielle de percevoir ces dîmes vertes à la satisfaction générale, le clergé, de son autorité privée, les remplaça par ceci : le curé s'attribua le tiers de la succession mobilière de chacun de ses paroissiens, et cette extorsion hardie prit le nom de droit de tierçage.

« Ce droit, avoue un écrivain de l'ordre du clergé (3), était fondé sur de simples usages, que les ecclésiastiques avaient introduits eux-mêmes. » Les paysans se laissèrent tout d'abord dépouiller, habitués qu'ils étaient de l'être, et s'estimant heureux cette fois de ne l'être qu'après leur mort. Le même prêtre qui venait d'absoudre le mourant, avant que le cadavre fût refroidi et que l'on eut pu faire disparaître quelques pièces

(1) « Experimenlo enim didicimus in anno quo illa valida famés irrepsit, ebullîre vacuas annonas a da'monibus devoratas , et voces exprobrationis audîtas... » — Capilul. ann. 774, art. 23.

(2) « Le prestrc prend toutes autres diesmes, comme de pois ramiers à camp et à vile, de rosiers, de laines, d'ai*meaux, de polains, de veaux, de lins, de canvres et toutes autres choses. » — ÏAvre des jurés de Saint-Ouen.

(3i Dora Morice. hisi. de Bretagne.

146 TIKRÇAGE. — PAST NUPTIAL.

du mobilier que son regard avait inventorié en exerçant son pieux ministère, venait faire son choix et ajouter une douleur de plus à la douleur de la famille éploréc.

De Bretagne, le tierçage se répandit en Anjou et en Touraine (1). Ce droit, Tune des plus arbitraires et sans contredit des plus odieuses spoliations de l'Eglise, ne tarda pas à exaspérer les malheureux serfs des campagnes, et Pierre de Dreux, qui devait à ses fréquents démêlés avec le clergé de Bretagne son surnom de Mauclerc, prit fait et cause pour ses sujets et voulut l'abolir d'autorité. Mais le pape Innocent IVl'excommunia et mit ses Etats en interdit. Les temples saints furent fermés, et, sauf le baptême aux nouveau-nés et les derniers sacrements aux mourants, l'Eglise refusa tous ses secours et toutes ses prières à ces malheureux qu'elle dépouillait si indignement et par tous les moyens. — Car le tierçage lui-même était dépassé par le jugement des morts, ancien droit seigneurial en vertu duquel le sire héritait de tous les meubles de celui des deux époux qui décédait le premier. En vain le concile de Nantes l'abolit-il en 1227, le clergé s'empressa de le faire revivre et d'en user comme par le passé (2).

Grâce à la terreur qu'inspirait alors l'excommunication, le fier duc de Bretagne, abandonné par ses sujets dont il prenait la défense, fut contraint de courber la tète, et dut, en 1252, aller faire amende honorable à Rome, et jurer de ne plus s'opposer aux envahissements du clergé.

Les plaintes des pauvres ahaniers étaient si vives, qu'en 1288, un autre duc de Bretagne, Jean II, dans un parlement qu'il tint à Nantes, voulant reprendre l'œuvre de Pierre de Dreux, abolit le tierçage, le part nuptial, et une foule d'autres droits illégaux qu'exerçait l'Eglise, entre autres celui de faire payer une certaine somme au mari qui prétendait exercer ses droits d'époux dès la première nuit de ses noces. Le clergé

(1) Hiret, Anliquit. d* Anjou.

(8) Dom Moricc, Hiit. de Bretagne.

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