‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 57 sur 225 · CHAPITRE VF · texte numérisé non relu

CHAPITRE VF

L'autorité royale se substitue à l'Église, qui abdique et passe dans les rangs des oppresseurs des campagnes. — Saint Louis, le plus grand des rois. — Il lutte pour le peuple contre la féodalité, contre le pape et contre le clergé.— Il proscrit le duel judiciaire et les guerres privées, si funestes aux populations agricoles. — Son œuvre ne lui survit pas, la barbarie triomphe après lui. — Blanche de Castille. — Les serfs de Notre-Dame de Paris.

«« Les vexations des seigneurs sur les habitants des bourgs et des villes situés dans leurs domaines, étaient quotidiennes, souvent atroces, prodigieusement iriitantes ; la sécurité manquait encore plus que la liberté. » &U1ZOT (2).

Il restait bien peu de chose de toutes les saintes institutions dont, pendant sa période philosophique, le christianisme avait si libéralement doté le monde, lorsque l'autorité royale, inspirée, il est vrai, par le souffle divin de l'Évangile, se substitua au clergé défaillant, et continua pour un moment son œuvre directrice et providentielle.

Louis IX, qui serait le plus grand des rois si l'ineptie

(1) Sauvai, Antiquités de Paris, I, 319; II, 629.

(1) ffist. de la civilisatiçn en France., IIe partie, xvie leçon.

humaine ne s'obstinait pas à ne voir de grand que les grandes tueries et les grands tueurs d'hommes, si ses plus glorieuses éphémèrides n'étaient pas des batailles, et ses héros des hommes ruisselants de sang humain ; Louis IX, le seul de tous les princes qui s'inspira toujours de l'esprit de Dieu, c'est-à-dire de la justice et de la charité, fil pour l'amélioration du sort des peuples tout ce qu'il était possible de faire alors ; il le fit seul, et malgré son entourage. Après s'être opposé avec énergie aux violences et aux extorsions des nobles du royaume (1), il ordonna aux suzerains de protéger leurs hommes contre les déportements de leurs vassaux (2). Il interdit ensuite le duel judiciaire en matière civile, tout en croyant devoir le laisser subsister encore en matière criminelle. Il voulut que l'on pût « fausser le jugement, » c'est-à-dire en appeler sans que le combat en résultât. Quant aux gentilshommes, il accorda au plus faible le droit d'arrêter les hostilités en soumettant le différend à la justice du suzerain, et en requérant « l'assurement * de son adversaire, qui ne devait causer aucun dommage à sa personne, à ses biens et à ses hommes, jusqu'à la décision de la justice (3). L'assurement ne pouvait être refusé sans crime de haute trahison. Enfin, en 1257, Louis défendit sur ses terres, par un édit rendu à Saint-Germain en Laye, « toutes les guerres, incendies, perturbations et troubles apportés au labourage. »

H est dans la* destinée fatale de tous les progrès, qu'ils viennent d'en haut qu d'en bas, et quelles que soient la sainteté de

(1) D. Plancher, Hist. de Bourgogne, H, 29, 30.

(2) « Nos, disponenle Deo, comités Ambiani Guido scilicet et Yuo, atlendentes quam miserabililer plcbs Del in comitatu Ambianensi a vice comitibua novis ac inaudilis calamitalibus afOigebatur, quasi populus Israël oppressus in iEgypto ab exactoribus Pharaonis... »— La Morlière, Antiquités d'Amiens, liv. Ier, 75.

(3) «Le vilain ne pouvait tousser le jugement de son baron, mais, par l'établissement de la cour des pairs, à Pari?, toutes appellations y sont relevées. » — Loisel, Insti tûtes coutumières, liv. VI, lit. iv, régie 8.

162 SAINT LOl'IS.

leur but et l'innocuité de leurs moyens, d'être repoussés comme une pernicieuse innovation et combattus comme un danger social. Aussi murmurait-on contre Louis d'oser porter atteinte aux privilèges des sires, et à la liberté qu'ils avaient toujours eue de s'entr'égorger et de faire égorger leurs hommes. Ses ministres lui rappelaient les sages principes de Philippe-Auguste (1), qui avait encouragé de tout son pouvoir ces luttes criminelles, et invoquaient, pour l'ébranler, les motifs les plus puissants de la politique. « C'était à leur avis, au rapport de Joinville, fort mal faire, que de ne pas les laisser guerroyer, parce que, disaient-ils, les appointements s'en feraient mieux après. »

Le saint roi n'en persista pas moins à poursuivre l'extinction du duel et des guerres privées, et cette tâche exigeait, avec une grande intelligence, un grand courage et une grande force de volonté, car il avait contre lui tous ceux que froissaient ses projets de réforme. Aussi les seigneurs laïques et ecclésiastiques ne lui épargnaient-ils point les paroles injurieuses, et lui prodiguaient-ils les épithètes d'imbécile, de bigot, de papelard, de béguin, de tyran, de parjure, etc. (2). Cela doit-il étonner, lorsque l'on songe que le duel judiciaire était d'abord un moyen d'usurpation et de vol infaillible à l'égard des vilains, que l'on attaquait la lance à la main, et auxquels on n'accordait qu'un bâton pour se défendre, et que de plus, derrière le duel, il y avait l'amende, qu'ils infligeaient au vaincu, noble ou roturier! De là le proverbe : « Les battus paient l'amende. * Il arrivait donc que le baron ou l'évêque, sans oser toutefois opposer aux ordres du roi un refus positif, prenait conseil de ses pairs, de ses vassaux ou de son clergé, sans lesquels il ne pouvait rien décider. Or,

(1) « Se à Dieu plest, ils affaibliront et envieilliront, et je croistrai, se à Dieu plest, en force et en povoir : se en serai en tores (à mon tour) vengié a mou talent. » — L'an de vérifier les dates, t. Ier, 578.

(8) Jean Savaron, TraiU contre les duels.

ceux-ci se montraient plus hardis à l'égard de leur suzerain ou de leur évêque, dont ils savaient que leur résistance flattait la passion secrète; ils refusaient de sanctionner les édits du roi, qui tombaient impuissants, en présence de cette sourde résistance de ceux qui seuls pouvaient les faire exécuter (1).

En dépit de la justice et de la fermeté du fils de la reine Blanche, les prêtres et les moines commettaient sous son règne toutes sortes de crimes, et, ne reconnaissant que le droit canonique, qu'ils interprétaient pour les besoins de leur cause, ils pillaient et rançonnaient à discrétion et en toute impunité la population des campagnes. Nous avons vu les inutiles efforts du puissant duc de Bretagne, le terrible Pierre Mauclerc, pour protéger ses sujets contre les exactions du clergé. Le pape, quel qu'il fût, était obstinément sourd à toutes les réclamations, et c'est avec raison que saint Thomas de Cantorbéry écrivait au cardinal Albert : « Je ne sais comment il arrive toujours à la cour de Rome que Barrabas soit délivré, et que Jésus-Christ soit condamné à mort et crucifié. » Louis IX, dont le saint-père connaissait la fermeté, parce qu'il ne réclamait jamais que la justice, s'adressa a Alexandre VI, qui, forcé par le scandale, céda en partie, et, en 1260, déclara que les juges royaux n'encourraient plus l'excommunication en arrêtant les prêtres notoirement coupables de crimes capitaux, à la condition qu'ils les tinssent à la disposition des tribunaux ecclésiastiques. C'était donc une bien faible garantie pour le peuple, mais enfin c'en était une.

Grâce à cette arme terrible de l'excommunication, qui faisait de l'innocent atteint par elle une sorte de paria, dont chacun

(i) « L'évéque de Paris levait les amendes des duels et des cours dans ses justices; l'abbé de Saint-Denis avait celles du duel... L'historien (les Grandes chroniques) remarque la prière que ce juste roi fit à l'évéque de Paris: «Si » vous prie, dit le roi, sire évéque, que vous corrigiez cette mauvaise coutume » en votre terre. » Et l'évéque répondit «qu'il se consulterait à son chapitre; » et quand il se fut conseillé à son chapitre, il n'en fit néant, pour la convoitise des amendes. » — Savaron, p. 14.

s'écartait avec terreur, le clergé dépouillait les vilains, placés par elle dans l'alternative, ou d'abandonner tous leurs biens, ou de se racheter à beaux deniers comptants.

Il arriva cependant qu'à force d'être prodiguée, l'excommunication perdit de son crédit, d'autant plus que le sage monarque refusa de lui prêter le concours de l'autorité civile. Alors, de même que les barons feignaient de croire que la société allait périr parce que Louis proscrivait le duel et les guerres privées, ces deux bases essentielles de la féodalité, et criaient à la spoliation et au mépris du droit de propriété, parce qu'il s'opposait à l'abus des amendes et des extorsions, les évêques accusèrent le saint roi de laisser la religion déchoir et fondre entre ses mains : car c'est toujours au nom de la société, de la religion et de la propriété en danger, que les abus repoussent les progrès, comme si les institutions ne se tenaient que par leurs vices et devaient succomber avec eux.

Laissons parler Joinville :

« L'évèque Guy d'Auxerre lui dit pour tous les prélats du » royaume de France : <* Sire, ces archevêques et évêques, » qui sont ici, m'ont chargé de vous dire que la religion » déchoit etfond entre vos mains, et déchoira encore plus si » vous n'y mettez ordre, parce que nul ne redoute aujourd'hui » l'excommuniement : nous vous requérons, sire, que vous » commandiez à vos baillis et à vos sergents de contraindre » les excommuniés à donner satisfaction à l'Église, dans l'an » et jour. » Le roi leur répondit incontinent qu'il commanderait volontiers à ses baillis et sergents de contraindre les excommuniés ainsi qu'ils le désiraient, mais qu'il fallait qu'il eût connaissance si la sentence était droiturière ou non. Ils se consultèrent, et répondirent au roi qu'ils ne lui donneraient point connaissance de ce qui avait rapport à la religion : et le roileur répondit aussi que quanta lui, il ne commanderait jamais à ses sergents de contraindre les excommuniés de se faire absoudre à tort et à droit. « Car si je le faisais, j'agirais

» contre Dieu et contre droit. Et je vous dirai pour exemple » que les évèques de Bretagne ont tenu leur'comte pendant » sept ans excommunié, et puis il a été absous par la cour de » Rome; et si je l'eusse contraint dès la première année, je » l'eusse fait contre droit. »

L'exemple était heureusement choisi, et il fallait avoir bien des fois raison pour l'obtenir de la part de la cour de Rome, dont les exactions légales allaient si loin, que le pieux monarque dut s'opposer, par la pragmatique sanction, à la levée des décimes que le pape voulait faire en France. II le fit sans hésitation comme sans faiblesse, et en stigmatisant avec énergie les prétentions du saint-siége (1).

La maxime de saint Louis était que : « Droit est toujours plus près d'absoudre que de condamner, » principe plein de mansuétude et vraiment chrétien. Mais en môme temps il ne voulait l'impunité pour personne, et il ordonna que l'on fît partout « bonne justice et roide, et qui n'espargnast plus le riche que le pauvre. » Dans les huit premiers articles de l'ordonnance de 1256, il impose à ses sénéchaux, baillis, prévôts, viguiers, vicomtes, maires, forestiers, sergents et autres officiers, tant supérieurs que subalternes, le serment de ne faire ni recevoir aucun présent, d'administrer la justice sans acception de personne. Puis l'article 25 ajoute :

« Nous voulons que tous nos sénéchaux, baillis et autres officiaux soient, après qu'ils seront hors de leurs offices, par l'espace de quarante jours, au pays là où ils ont les administrations gouvernées accoutumement, en leur propre personne, ou par procureurs, pour qu'ils puissent répondre par-devant

(i) Ordonnance de mars 1268 : « llem exacliones et onera gravissiena peconiarum per curiam Romanam ecclesiae regni iraposita, quibus regnum nostrum miserabililer depaupertalum exlitit, sive etiam imponendas, vel imponenda levari aut colligi nullatenus volumus, nisi duutaxat pro rationabili, pia et urgent issima causa, vel inevilabili nccessitale, ac de sponlaneo et expresso consensu nostro et ipsius ecclesiœ regni nostri...»

les nouveaux sénéchaux, baiHis ou autres enquesteurs officiaux souverains, à ceux auxquels ils auront menait, qui se voudront plaindre d'eux. »

Avec un pareil prince et de pareilles lois, les pilleries eussent cessé, et le peuple des campagnes eût pu espérer d'échapper à l'arbitraire des barons, du clergé et des justiciers. Aussi Joinville a-t-il vanté les heureux effets des Etablissements de saint Louis :

« Et ûnalement, par laps de temps, le royaume de France se multiplia et amenda tellement, pour la bonne justice et droiture qui y régnait, que le domaine, censifs, rentes et revenus du royaume croissaient d'an en an de moitié. »

C'était néanmoins, convenons-en, une singulière amélioration dans le sort des peuples, que celle-là qui se résolvait en tailles et rentes qui doublaient chaque année. Aussi lorsque l'on voit Joinville avouer naïvement qu'il refusa de suivre son maître à la dernière croisade, parce que les gens du roi avaient profité de son absence pour piller ses domaines et fouler ses sujets (1), on peut croire que le patriotisme d'alors n'allait pas jusqu'au sacrifice de ses intérêts, et que, pour lui, le bien-être de la France se mesurait à celui des seigneurs, qui trouvaient moyen de pressurer d'avantage leurs hommes de poeste, lesquels, toujours aussi exploités, n'avaient que la stérile consolation de l'être plus légalement.

Louis IX sur le trône, c'était la probité couronnée parlant le langage de l'Evangile. Mais ce langage n'était pas celui de son siècle, on ne pouvait ni comprendre ses paroles ni imiter ses actions. Ses Établissements, promulgués sans la participation ni le consentement de ses grands vassaux, ne les engageaient en rien, de même que les arrière-vassaux ne se

(1) « Tandis que j'étais outre-mer, au service de Dieu, les gens et officiers du roy ont si fort grevé et foulé mes sujets, qu'ils en sont encore appauvris ; fi je me mets de nouveau en pèlerinage de la croix, ce sera pour le coup leur fpWe destruction (1*67), »

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