‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 62 sur 225 · LE COMTE JEAN DE PONTHIEU · texte numérisé non relu

LE COMTE JEAN DE PONTHIEU

n'eût été tué par eux , et , en s'abattant sous lui , ne l'eût livré à leur merci. Ils se saisissent de lui, le garrottent, le jettent de côté, et, sous ses yeux, se livrent sur son épouse aux dernières violences, vengeant peut-être ainsi quelque outrage semblable. Puis ils se retirent, la laissant sur la route, demi-morte, nue, brisée, déshonorée, auprès de son époux, de son seigneur et maître qui n'avait pu la défendre, et dont le bras désarmé ne pouvait la venger. Elle parvient à rompre les liens qui le retiennent, et ils rentrent chez Jean de Ponthieu, auquel le sire de Domart raconte cette sinistre aventure. Frappé au cœur, le vieillard dissimule, et, éternellement désolé, cherche à consoler ses enfants.

A quelques jours de là, cachant ses desseins, il invita sa fille à faire, seule avec lui, une promenade au bord de la mer. Lorsqu'ils sont au lieu fixé pour sa vengeance : c Dame de Domart, lui dit-il, il faut maintenant que la mort efface la vergogne que votre malheur apporte à toute notre race. » Par ses soins, un tonneau vide se trouvait sur le rivage. Il y fait enfermer sa fille, malgré les cris et le désespoir de cette pauvre femme, si cruellement séparée de l'époux qu'elle aimait, et il la fait lancer au milieu des flots.

Combien d'heures dura l'effroyable agonie de cette malheureuse, jouet de l'océan qui grondait autour d'elle, pauvre créature, criminelle el flétrie, sans doute, puisque les hommes sont assez insensés pour attacher leur honneur et celui de toute une famille aux flancs d'une femme?... Mais le jugement de Dieu ne ratifie pas toujours celui des hommes : Dieu ne voulut pas de victime là où il n'y avait pas de coupable, et un navire flamand recueillit la dame de Domart qui vivait encore, et qui fit à ses sauveurs le récit de la barbare justice de son père. Jean avait avoué froidement à son gendre, comme il l'avait accompli froidement, cette impitoyable exécution, et le sire de Domart se livrait à tous les tourments d'une douleur qu'il proyait inconsolable, quand les cris d une voix connue reteq»

lissent à son oreille, qui hésitait entre une terreur superstitieuse et une espérance impossible, lorsque sur le seuil de l'appartement apparut, ivre d'amour et de joie, celle qu'il pensait ne plus revoir dans ce monde.

Frappé de ce qu'avait de miraculeux ce retour inespéré, le comte Jean se croise et part pour la Palestine, après avoir accordé quelques concessions à ses sujets. L'une d'elles fut d'abandonner aux habitants d'Amiens le droit de bris, le droit que les bâtiments brisés par la tempête payaient au seigneur.

Donner à d'autres les dépouilles des naufragés, au lieu de les garder pour eux-mêmes, voilà tout ce que la charité, dans ce siècle effroyable, savait inspirer au repentir des châtelains du moyen âge!

Toutefois, lorsqu'ils se croisaient, il en résultait d'ordinaire, dans la condition de leurs sujets, des modiûcations graves, et le plus souvent à l'avantage de ceux-ci. On sait que ces grandes migrations furent continuelles pendant près de deux siècles, et quedepuis 1095 jusqu'en 1291, de nombreux pèlerins isolés ou de grandes troupes armées ne cessèrent de couvrir toutes les routes qui, des diverses contrées de l'Europe, conduisaient à la terre sainte. Au moment de partir pour ces expéditions lointaines, où tous couraient et d'où si peu revenaient, détachés des choses de ce monde, les barons, par un dernier ressouvenir de la charité oubliée, ou pour entraîner leurs hommes à leur suite, leur accordaient, soit un adoucissement de servitude, soit même quelques affranchissements particuliers.

Plus souvent encore, le besoin d'argent leur fit vendre ces chartes, restitutions bien incomplètes, pour subvenir aux frais de ces gigantesques armements. Les gens des villes avaient seuls quelques richesses, ils avaient les robustes destriers, les armes, les denrées, les harnais, tout enfin ce dont ne pouvaient se passer les chevaliers. Il fallut faire de l'argent pour payer tout cela. Puis, une fois sur la terre sainte, la communauté de misère rapprocha les maîtres et les esclaves;

on se vit de si près, on se courba si bas sous l'inévitable niveau de la mort sans cesse menaçante, que tout prestige disparut, et que les grands redevinrent petits à force de souffrances essuyées sous les yeux de leurs sujets.

A la voix du moine qui les appelle tous à une même guerre, à la guerre sainte, au nom de cette religion qui prêche l'égalité à tous, le village s'éveille. Cet homme de fer, qui ne s'abattait de son nid de vautour que pour dépouiller ses sujets, descend de son donjon, et de sa main leur donne des armes. Le vilain devint un soldat armé, et les armes affranchissent ceux qui les portent. Promenés par l'Europe et l'Asie, ils désapprirent les habitudes de cette servitude locale qui avait pesé sur eux et les avait étouffés sous son poids. Leurs poumons s'habituèrent au grand air de la liberté. L'oppression les avait faits timides et lâches, ces grandes guerres les firent braves et hardis. Les chevaliers aventureux laissaient dans leurs châteaux des femmes et des enfants, dont les serfs qui restaient n'avaient plus autant de frayeur. Beaucoup ne revinrent pas, beaucoup revinrent ruinés. Il est rare que les désastres des maîtres ne profitent pas aux esclaves. Leur absence, leur ruine, leur mort, tout profita aux serfs, et alors commença, avec des fortunes bien diverses, cette longue lutte du servage contre la féodalité, de la victime contre le bourreau, lutte si ignorée, si calomniée, et qui, victorieuse dans les villes, grâce à l'agglomération de population, constamment vaincue dans les bourgs, sans unité, sans force et sans défense, ne fit qu'appesantir le joug qui pesait sur les serfs des campagnes.

Les bourgeois des villes avaient eu tout l'argent des chevaliers. Avec cet argent, ils commencèrent, au xin* siècle, à acquérir quelques petits arrière-fiefs, démembrements des domaines des preux revenus ruinés des croisades, ce qui eut encore pour etîet d'accroître le nombre des dominateurs du plat pays. On acheta la noblesse, qui désormais perdit ainsi le prestige qu'elle pouvait exercer sur des masses abruties par

l'oppression, en vertu de cet aphorisme profondément vrai de Tallemant des Réaux : « Le peuple a toujours de la vénération pour ceux qui le mangent (1). » Les mayeurs, les maires (majores) des villages, à leur tour, achetèrent la franchise et allèrent abriter leurs richesses derrière les murailles de la cité. C'est-à-dire qu'il y eut d'autres nobles et d'autres bourgeois; mais ces nobles et ces bourgeois furent ce qu'avaient été leurs dev anciers, et la situation de la classe agricole ne changea pas. Du reste, les Etablissements de saint Louis vinrent, au nom de l'ordre, « pour que les choses fussent faites selon raison, pour les mauvaises coutumes abattre, et les bonnes mener avant (2), » s'opposer à ces acquisitions et mettre une barrière à cette tendance prématurée d'émancipation des couches sociales inférieures. Ceux qui possédaient ainsi des fiefs et arrière-fiefs les conservèrent, mais il fut défendu aux vilains d'en acquérir à l'avenir.

Tout était immobilisé de telle sorte entre les mains des barons, que l'Église elle-même, malgré sa puissance envahissante, ne pouvait recevoir les donations d'immeubles que sous certaines réserves dont voici la cause (3). Les biens une fois entre les mains des communautés religieuses, qui ne pouvaient aliéner, ou ces communautés laïques (A), qui avaient intérêt à ne pas le faire, devenaient frappés d'immobilité, de telle sorte que les sires perdaient les droits de lods et ventes, dont nous aurons à parler, et qu'ils touchaient à

(1) tiitioneues, vil, 8.

(2) Beaumanoir, Coui. de Beauvoisis, chap. xlviii, p. 264.

(3) « Qui aliène son fié ou partie sans l'octroy dou segnor, et autrement que par l'usage du royaume, et le met en main d'yglise ou de religion, ou de commune, ou d'autre, le segnor de qui il tient cel fié puet prendre ce qu'il t aliéné, et tenir et user comme de la soue chose; car le segnor dou fié, par le fet qu'il fait, enchet envers son segnor de perdre à tojours lui et ses lier, ce qu'il a dou dit fié aliéné, et retourne au segnor principal. » — AsMSes de Jérusalem.

(*) J'expliquerai plus loin le rôle immense et peu connu que jouèrent te communautés agricoles, et quels services elles rendirent aux travailleurs «te campagnes.

chaque mutation de propriétaire. De graves contestations, de longues luttes armées eurent lieu à cet égard entre l'Église et les gentilshommes, et Louis IX n'hésita pas à proscrire ces « abrègements de fiefs, » et à donner gain de cause aux nobles contre l'Eglise, qui ne put plus recevoir sans payer à ceux-ci un dédommagement pécuniaire.

Cependant l'humanité avait marché un grand pas sous le règne du pieux monarque, et il avait semé la généreuse moisson qui, à son insu peut-être, devait mûrir contre la féodalité. Il avait cru sauver la noblesse en interdisant aux bourgeois de s'introduire en intrus dans les rangs des châtelains, et ce fut son fils même, Philippe III, qui, par une ordonnance de 1275, révoqua l'interdiction d'acquérir des fiefs, imposée aux roturiers, qui purent désormais les posséder, sous la condition de les servir. Mais les ordres privilégiés gardèrent souvenance des efforts de saint Louis, et quatre siècles plus tard, Louis XIV, dans son édit sur les francs-fiefs (novembre 1656), prit soin de rappeler que les roturiers n'eussent point dù acquérir des biens nobles et féodaux.

Cette sainte folie des croisades, qui tourmenta l'Europe pendant deux cents années, frappa toutes les tètes, exalta tous les sexes, entraîna tous les âges. Déjà, en 1212, on avait vu la croisade des enfants. A la nouvelle de la captivité de Louis IX, aux environs de Pâques de Tannée 1251, un moine apostat de Citeaux, le hongrois Jacob, contrefit le prophète, et, s'adressant aux pastours et au peuple des villages, leur persuada que Dieu , rejetant l'orgueil des nobles et des prêtres, réservait aux petits et aux simples la délivrance du pieux monarque. Ses déclamations contre les puissants de la terre ne pouvaient manquer de trouver un écho docile dans l'âme de ces populations opprimées; aussi lorsqu'il tonnait contre les barons, les moines et les évèques, le peuple applaudissait-il à ses paroles, ce qui était fort dangereux, au dire de Matthieu Paris. Salué comme un libérateur par cette multi-

lude exaspérée, il prit le litre de Maître de Hongrie. Aux bergers et aux laboureurs qui délaissèrent leurs troupeaux et leurs charrues pour le suivre, se joignirent bientôt des vagabonds, des voleurs, des bannis, des excommuniés, toute l'armée enfin des ribauds, toujours au service de toutes les mauvaises causes, et la croisade dégénéra en pillage. Ces étranges disciples de l'agneau de paix, bientôt au nombre de plus de cent mille, portaient des épées, des poignards, des faux, et toutes sortes d'armes; ils administraient les sacrements, remettaient les péchés, et dépeçaient les mariages, comme dit Guillaume Guiart, historien de saint Louis. Dans le principe, les paysans apportaient les vivres et les secours en si grande abondance, que le Maître de Hongrie put faire croire à ses bandes qu'il les nourrissait grâce à un miracle qui se renouvelait chaque jour; puis, quand le dévouement se lassa, ils exigèrent ce qu'on ne leur offrait plus, et couvrirent de désordre une partie de la France, « faisants maux et pilleries innumérables par les chemins, tant aux champs qu'aux maisons (1). » Ce fut bientôt un cri de détresse et d'effroi par lout le royaume, et il fallut armer pour se libérer de ces effrayants libérateurs. L'Église les excommunia, mais les armes spirituelles échouèrent, et l'on dut recourir à d'autres moyens pour les réduire. Le Maître de Hongrie fut massacré, « les chefs furent suspendus aux fourches patibulaires, et le menu peuple se vit obligé de s'en retourner pauvre et mendiant. » (Matth. Paris).

Quoi qu'il en soit de l'insuccès persévérant de ces tentatives, il était aisé de comprendre que des temps nouveaux approchaient, que la révolution des communes n'était ni le dernier mot, ni la dernière conquête de la démocratie en marche, et qu'un nouvel élément social demandait à se faire jour sur la scène du monde. Les affranchissements particuliers, dictés

(i) Jean Chaumeau, Uim. da Berry.

VREMIEItS AFFRANCHISSEMENTS PARTICULIERS. 177

aux maîtres par le besoin d'argent, y donnaient une insuffisante satisfaction, puisqu'il fallait les payer, et qu'on avait bien soin de dépouiller sans cesse les malheureux serfs.

On vit cependant quelquefois des seigneurs affranchir gratuitement à leur lit de mort certains serfs ou certaines familles de serfs qui avaient été attachés à leur personne, ou qui leur avaient rendu quelques services signalés. C'était une reconnaissance posthume peu méritante, et il n'y a guère de gloire adonner après que la mort nous a dépouillés de tout. Mais au xin* siècle, il ne faut pas être exigeant, et l'on doit se contenter de peu .

Pour qu'il fût valable, les enfants du sire devaient donner leur consentement à l'acte d'affranchissement, faute de quoi ils ne manquaient pas, à leur majorité, de « chalonger, » c'est-à-dire de retirer la liberté donnée. Aussi faisait-on assister à cet acte jusqu'aux enfants à la mamelle. Le père, la mère, le parrain, la nourrice, les témoins, se portaient fort pour eux et prenaient l'engagement de leur faire ratifier l'affranchissement lorsqu'ils seraient majeurs. Le petit seigneur approuvait la charte de manumission en la touchant de la main, et alors on la déposait sur l'autel, en signe de tradition, ou bien on donnait la première chose venue, un couteau, une motte de terre, une corde, en présence de nombreux témoins (1).

Quelquefois cependant la cérémonie était moins solennelle, et Ton se contentait de faire sauter un denier de la main de celui que l'on affranchissait, et de le recevoir dans sa main propre (2).

Grâce à la situation plus douce faite par l'Eglise à ses serfs, il advenait aussi que certains seigneurs, en mourant,

(1) Besly, Hin. des comtes de Poitou, 103: « Adfuerunt testes, visores, tidejussores, nodatores (ceux qui avaient noué les cordons ou lacets, les sceaux...).»

(2) « Manu propria a manu illius exculientes denarium secundùm legem salicam... » — Ménestrier, Huit, de Lyon, 534.

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