USURPATIONS DU CLERGÉ
élevaient d'un degré leurs hommes dans l'échelle du servage, en les donnant à quelque moutier qui les payait en prières (1). D'autrçs fois aussi, par contre, la piété des gentilshommes devenait fatale à leurs mortaillahles, qu'ils pressuraient pour se rendre le clergé favorable en le comblant de donations de tout genre (2).
Quant aux moutiers, opulents au milieu de la misère générale, l'argent ne pouvait les tenter, et il était plus difficile aux pauvres ahaniers de se tirer de leurs possessions. Mais ils cédaient à cet appétit de la terre qui les tourmentait, et qui leur fit accaparer une si notable partie du territoire du royaume* L'Église, au xe et au xie siècle, empruntant à l'Evangile et aux apôtres leurs textes les plus exagérés contre le Mammon d'iniquité (3), avait enfin arraché les derniers alleux des mains qui les détenaient encore, l'un se dépouillant sans retard de ces richesses si préjudiciables au salut pour se faire serf du monastère, l'autre conservant à titre viager seulement son propre héritage, un autre obtenant d'en jouir à titre de précaire pendant deux ou trois générations, un autre le tenant à cens (4). Pour décider les propriétaires à lui donner leurs biens, elle avait été jusqu'à leur accorder le double, et jusqu'au triple en usufruit, des donations qu'ils lui faisaient (5).
(1) Arcère, Hist. de la Rochelle, I, 192.
(2) Dora Carlier, hist. du Valois, II, 13.
(3) Les cartulaires des couvents sont pleins d'actes de cette nature: «Posthabitis aliquantulum mordacibus hujus seculi curis, in quibus lœtalur
caro, spiritus contrislatur, lactus quodam spiramine intrinsecus, ego audiens delficam vocem dicentem : Facite vobis amicos de Mammone inquietatis, ut cum defeceritis, recipiant vos in aelerna tabernacula...
» Qui reliquerit agrum vel doraum suam, seu aliud aliquid in hoc mundo propter me, centuplum in futuro accipiet, ac vitam œternam late possidebit...
» Honora Deum de tua substantia...
» Hœc ego omnia sciens et oronia credens, alodum meum totum ad integrum do... » — Guérard, Cartulaire de Saint-Pire de Chartres' 98 ..; — Cartul. de Saint-Berlin, 201, etc.
(4) Cartulaire de Saint-Père, 94, 98, 99, 119, 183, 201, etc.
(5) Troisième concile de Tours, en 813.
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Grâce à ces manœuvres, elle eut tout désormais, les hommes et les biens. Puis à mesure que les serfs commencèrent à acquérir quelques domaines, plus soucieuse des biens terrestres que des âmes, elle lâcha les hommes pour avoir leurs biens, se montrant exigeante ou facile, selon le temps, la circonstance, la richesse de ceux qui voulaient être libres. Au xne siècle, il lui faut l'abandon de tous les domaines, présents et à venir : l'affranchi doit lui en garantir la possession et jouissance « envers et contre tous, » et, s'ils sont usurpés malgré ses efforts, il retombe en servitude (1). Au commencement du xui* siècle, elle lui fait des conditions moins rigoureuses : il conservera quelque porlion de ses terres, il suffira même parfois qu'il s'engage à les vendre, ou à les céder de toute autre façon, à quelqu'un de la famille des moines. Les compétiteurs ainsi écartés, les propriétés tombaient à vil prix entre leurs mains, et comme le moine succédait à sa famille, tandis que le couvent seul héritait de lui, tout, en dernière analyse, tombait en la puissance de ces hommes de Dieu.
Dans ces affranchissements à prix réduit, le monastère dressait des catégories et établissait des réserves, lesquelles portaient sur les jeunes gens, et principalement, dans une très haute proportion, sur les jeunes filles ou les jeunes femmes (2). Il avait en outre bien soin de réserver a tous ses droits, les justices, haute, moyenne et basse, les corvées, les banalités, la taille, le cens, et toutes les autres redevances (3). »
De même qu'il y a une nue propriété, ce que Ton vendait au serf, c'était une nue liberté, aussi nue que le put jamais être la Vérité au sortir de son puits. On lui retenait tout, et Ton trouvait encore moyen d'exiger de lui une foule de choses. Si bien que l'on ne comprendrait pas comment
(1) Cartul. de Saini-Père, 91, 978, 993, 294, 291, 457, etc. (S) làid., 673, 690...
(3) Ibid., 703.
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pouvait vivre seulement pendant une semaine ce soi-disant homme libre, si l'aubainage n'était pas lu qui lui tendait les bras et lui offrait la haineuse hospitalité que nous avons fait connaître. Veut-on savoir, grâce à toutes ces] réticences, à quel prix est estimée cette prétendue liberté sous le règne de Louis IX ? Elle vaut un cochon de lait et une poule, ni plus ni moins (1). Un porc serait trop en échange d'un homme.
Aussi les affranchissements particuliers cessent-ils de se montrer dans les cartulaires vers le milieu du xm* siècle. Le serf en a reconnu l'abus, et désormais il attendra les affranchissements généraux du xiv*.
Quel sort attendait, en effet, le vilain, ruiné par un stérile affranchissement qui le rejetait en dehors de cette association immense et hiérarchisée de la féodalité qui, en dépit des protestations armées et des guerres sans fin, unissait au moyen âge tous les hommes, rapprochait les serfs au sein de ces communautés agricoles, de ces « communions » si merveilleusement organisées, les plaçait sous la mainbournie d'un seigneur, associé en partage avec ses voisins et rattaché par des liens indissolubles à la série de suzerains qui, du dernier chevalier, remontait jusqu'au roi? Homme sans aveu comme autrefois, il retombait à la merci de ces tyrans innombrables dont le cœur était environné d'un triple airain, plus impénétrable encore que celui de leur armure. Il fuyait : mais l'aubainage le saisissait à l'entrée d'une châtellenie voisine, ou bien la terre serve sur laquelle il tombait épuisé l'enlaçait de ses liens inévitables, et il se retrouvait serf comme devant. S'il évitait le servage, sa condition était si misérable, qu'elle ne donnait point envie aux esclaves de l'acquérir à prix d'argent, et c'est de cette époque que commença à peser
il) «Ordonnance de niai 1392, conûrmative de celle de Thibaud le Chansonnier, comte de Champagne, aux serfs de Nogcnt sur-Bassipny : «Unum porc ne tu m, ret decem sol i dos pro porchelo, et unam gallinam. »