PHILIPPE LE BEL ET BONIFACE VIII
Je ne raconterai point les péripéties de cette longue lutte, qui se termina par une transaction. Le pape eut le droit de lever les décimes, mais à la condition de donner au roi sa part et de l'associer à ses exactions, si bien que les domaines de l'Eglise furent pillés des deux côtés.
Les villes avaient leurs chartes de communes qui les mettaient à l'abri de ces orages. Mais le peuple du plat pays, sans lien, sans force et sans cohésion, disséminé par groupes impuissants sur toute la surface du royaume, paya pour tous. Jacques Bonhomme, — on commençait n l'appeler de ce nom, — Jacques Bonhomme eut désormais huit mains dans ses poches : celles du roi, qui n'y versait que delà fausse monnaie, celles des décimateurs, celles de ses seigneurs directs, et celles du pape.
Cette grande querelle du roi et du pape eut pour le peuple des conséquences considérables. D'abord le roi, à court d'argent, escompta l'avenir au profit du présent, vendit la liberté à quelques serfs des campagnes, abolit la servitude personnelle dans les domaines du Toulousain et de l'Albigeois, et convertit les corvées et services de corps en redevances de douze deniers tournois par chaque setier de terre qu'ils cultivaient.
C'était encore, au xiv* siècle, un terrible adversaire que le pape. Il tenait dans sa main toutes les consciences de la chrétienté, et du fond de son palais de Rome il étendait cette main sur tous les royaumes, commandant l'obéissance ou la révolte, parlant haut et loin. Philippe le Bel, avant d'engager la lutte, comprit la nécessité de s'appuyer sur le sentiment national, et en 1302 il convoqua les états généraux. C'est la première fois que le tiers état reparaît officiellement sur la scène. Les assemblées des vin- et ixe siècles avaient été de véritables états, plus larges même, car le peuple existait sous les deux premières races; mais il avait, au moins politiquement, complètement disparu sous la troisième. Il n'existait T. l 13
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plus que deux ordres dans la nation , la noblesse el le clergé (1) : le reste était une vile multitude qui avait pour mission d'obéir aveuglément, et avec laquelle on ne comptait pas.
On a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur la grandeur de la mission des états généraux, sur le bienfait de leur institution, sur les garanties que le peuple y avait rencontrées. Si l'on veut juger l'œuvre à ses résultats, on reconnaîtra qu'elle fut fatale aux populations agricoles.
« En ces assemblées des trois états, dit Pasquier (Recherches de la France), non-seulement on y appelle le peuple avec la noblesse et le clergé, mais, qui plus est, il en fait la meilleure part, faveur qu'on lui fait acheter par une infinité de subsides qu'on ne connaissait en France ni sous les Mérovingiens, ni sous les Carlovingiens, ni même bien avant sous les Capétiens. Ce n'est pas que nos rois ne contraignissent de fois à autres leurs sujets de leur payer quelques deniers qu'on appelait tailles ou divisions, parce qu'ils étaient levés par capitation et par déparlements, mais ces exactions causaient fort souvent des émotions populaires. Aussi les sages mondains qui maniaient les affaires du royaume, pour faire avaler avec plus de douceur cette purgation au commun
peuple, furent d'avis d'y apporter quelque beau respect
Alors les députés de chaque ordre s'assemblaient en particulier, et délibéraient. Ils dressaient leurs cahiers, ou représentations, ce qui donnait souvent lieu à de belles ordonnances qui n'étaient que belles tapisseries (2) pour servir seulement de parade à la postérité. L'impôt cependant que l'on accordait
(1) « Jubet vestra potentissima solertia, cou Ira commotiones bojus temporis, paratum esse utr unique ordinem, militarem scilicet et ecclesiasticum. » Ainsi écrit Agobard, archevêque de Lyon, à Louis le Débonnaire, en 833.
Voy. aussi Sainl-Simon, très expert sur ces matières {Mémoires, xxn, 61).
(S) La présence du peuple au\ assemblées nationales ne fut jamais en effet que belle* tapisserie* aux yeux de la royauté, et rien n'est sÎKuincatif comme
était fort bien mis a effet. De sorte que le roturier, contre l'ancien ordre de France, ne fut ajouté à cette assemblée que parce que tout le faix tombait principalement sur lui, Afin qu'étant en ce lieu engagé de promesse, il n'eût plus après occasion de rétiver ou murmurer, invention grandement sag<? et politique... Jamais on n'assembla les trois états en France sans accioitre les finances de nos rois à la diminution de celles du peuple, le refrain d'iceux états étant toujours de tirer de l'argent.
» Le premier qui mit celte invention en avant fut Philippe
le Bel Ce prince avait innové certain tribut qui était pour
la première fois le centième, pour la deuxième le cinquantième (1). Enguerrand de Diarigny, surintendant des finances, engagea le monarque à convoquer à Paris les Ktats généraux du royaume... Il y exposa les affaires, exhortant les trois états ù secourir le roi... L'assemblée, entraînée par son éloquence, lui accorda la levée d'une subvention ou taille, qui
ces lignes de Sainl-Sinion, qui blâmait que la noblesse et le clergé seuls eussent été admis au sacre de Louis XV.
« Le peuple, qui depuis longtemps fait le troisième ordre, est là comme autrefois aux champs de mars, puis de mal, applaudissant néceuuiremêtit, niais simplement, à ce qui est résolu cl accordé par les deux ordres du clergé et de
la noblesse Il faut donc que, comme aux anciennes assemblées de la nation,
la nef sott alors remplie de peuple, pour ajouter son consentement présumé à celui de ceux qui sont dans le chœur, comme dans ces assemblées des champs de mai, la multitude, éparsc en foule dans la campagne, acclamait, sans savoir à quoi, à ce que le clergé et la noblesse, placés aux deux côtés du trône du roi, consentaient aux propositions du monarque, sur lesquelles ces deux ordres avaient délibéré, puis consenti... » — Mémoires, xxxvm, 97.
(1) Pasquicr fait ici allusion à la maltôte : « En 1293, fut établie une nouvelle manière de tailles si oppressive, que la voix publique lui imposa le nom de maltôte, mula tolta, maie levée, mauvais Impôt. » C'était un impôt sur les denrées, levé injustement et par force. La population, accablée depuis quelques années d'exactions inconnues jusque-là, se souleva contre les gens tenânt l'échiquier du roi; mais force resta a la justice. Les révoltés furertt, lésons pendus, les autres renfermés a perpétuité, d'antres eurent leurs biens confisqués. C'est en 1296 que fut établi l'impôt qui exigea la centième, puis là cinquantième partie des biens de tous, clercs et laïques.