‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 80 sur 225 · LES ÉTATS PROVINCIAUX · texte numérisé non relu

LES ÉTATS PROVINCIAUX

concision et dans sa vérité? Nous verrons plus au long d'ailleurs, au siècle de Louis XIV, comment, sous la monarchie, se jouait cette comédie des états.

L'innovation de Philippe le Bel eut donc pour résultat unique d'élever une barrière nouvelle entre les bourgeois et les paysans, entre les affranchis et les serfs; et si les premiers y trouvèrent quelques garanties, il en fut tout autrement pour les derniers, qui descendirent encore d'un degré dans lahiérarchie sociale. Ils avaient pu se croire jusque-là du troisième ordre, on les rejeta dans le quatrième, qui ne fut point jugé digne de faire entendre lui-môme ses doléances, «qui n'a jamais eu et qui n'a point encore de représentation légale (1). » Aussi est-ce avec raison que Monteil a dit dans son Histoire des Français des divers états, que jusqu'en 1789, les paysans ne furent jamais représentés aux états généraux (2), opinion qui a été adoptée par la plupart des écrivains.

Du reste, guidés par leur instinct, jamais les bourgeois eux-mêmes ne se plaignirent de la trop longue vacance des états, sachant par expérience qu'ils annonçaient le retour des grandes tailles et des maltôtes. Les villes n'y envoyaient leurs députés que lorsqu'elles en étaient « semonces; » elles

noblesse et du haut clergé. Tous les gentilshommes avaient droit d'y assister, tandis que les classes les plus utiles, les plus nombreuses, n'étaient représentées que par quarante-deux députés, la plupart déjà nobles ou annoblis, ou aspirant à le devenir, et dont la volonté s'anéantissait devant la volonté toute-puissante d'une foule de gentilshommes; aussi les a-t-on vus souvent disposer des revenus publics de la manière la plus abusive et la plus frivole.» Et en note:

a Personne n'ignore ce mot fameux d'un gentilhomme, parlant, en pleins états, aux communes: « N'avez-vous pas les hôpitaux et les maisons de force! »

(1) Lebas, Univers pittoresque, France. — Diciionn. encyclopédique, art.

TlKRS fcTAT.

(2) Monteil a reproduit plusieurs fois cette opinion : « La représentation nationale ne représentait qu'une partie de la nation, l'ordre du clergé, Tordre de la noblesse, et seulement la partie du tiers état composée de la population des villes. » — Traité de matériaux manuscrits. II, 145.

202 LES MÀLTÔTES.

refusèrent parfois de le faire, et Ton vit même, durant l'invasion anglaise, des communes implorer la protection du monarque étranger et réclamer de lui des secours pour résister à cette sommation que le roi de France leur faisait « à mauvais dessein (1). »

Quant aux autres ressources de Philippe le Bel, elles étaient nombreuses, et vraiment il eût pu en remontrer à Panurge lui-même, si celui-ci eût vécu de son temps, sur les mille manières de se procurer de l'argent. Aussi est-ce sous son règne que nous trouvons les premières révoltes popu* laires pour la levée des tailles et maltôtes, ces enfants de l'ennemi d'enfer, comme les appelle le Journal d'un bourgeois de Paris. Après la maltôte de 1292, suivie de celle de 1206, et après les états généraux, Philippe eut la fantaisie de se croiser pour la terre sainte; car si depuis Louis IX on ne fit plus de croisades, on parla souvent d'en faire. Cela se comprend : c'était un cas légitime et prévu pour les levées extraordinaires de tailles et subventions. Si la croisade n'eut pas lieu, les tailles n'en furent pas moins levées.

« Les rois ne vivent pas de peu, » a dit Rabelais. La terre sainte une fois exploitée, Philippe arma son fils chevalier : c'était encore là un cas de taille extraordinaire. Après la chevalerie de son fils, il maria sa lille ; c'était encore et toujours un cas de taille extraordinaire. Cela s'appelait la taille aux trois, aux quatre cas; il y avait la taille aux sept cas, la taille aux huit cas, nous verrons cela tout à l'heure, lesquels se doublaient ou se triplaient, si l'on avait la chance malheureuse d'être homme d'un arrière-fief. Car après les aydes dues au seigneur direct, il y avait les aydes-chevels, dues au chef, au seigneur dominant, puis enfin au roi, chef et suzerain sur tous les autres.

Philippe altérait chaque jour les monnaies, il y avait défense

(1) Aug. Thierry, Leilre* sur CHm- cfc France, 34».

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