‹ Histoire des paysans (volume 5)Chapitre 90 sur 225 · AFFRANCHISSEMENT PAR PRESCRIPTION · texte numérisé non relu

AFFRANCHISSEMENT PAR PRESCRIPTION

payait plus de sa bourse, puisque le maître, en accordant une liberté nominale, retenait tout ce qui eût fait l'homme vraiment libre et indépendant.

La spéculation fut donc excellente pour les seigneurs, qui semblaient se dépouiller, désastreuse pour les paysans, qui paraissaient devoir en recueillir tous les bénéfices. D'abord elle rapporta aux sires « de beaux florins l'un sur l'autre, » comme dit Froissart ; ensuite les paysans se crurent libres, ayant acbeté leur affranchissement; ils crurent qu'il leur resterait quelque chose, leurs corvées et leurs redevances payées, et que ce quelque chose, on le leur laisserait ; ils crurent encore qu'ils étaient redevenus hommes, qu'ils pouvaient, laissant enfin battre leur cœur dans leurs poitrines élargies, goûter les douces joies de la famille, avoir une femme à eux, des enfants à eux. On encouragea ces candides illusions. Ils se marièrent donc et se prirent à travailler avec une ardeur qui leur avait été jusque-là étrangère. Ils se réunirent, se rapprochèrent, se groupèrent en petites républiques associées dont je décrirai plus loin les merveilles (1). Les villages se multiplièrent, et, grâce à l'accroissement rapide de la population, les seigneurs virent augmenter le nombre de leurs tenanciers. Quant aux paysans, nous les verrons tout à l'heure se réveiller de ce beau rêve, et, si sombre que soit le tableau du passé, le xiv' siècle va nous montrer des misères plus effroyables encore que celles des siècles antérieurs.

La férocité était tellement passée dans les habitudes de la noblesse, qu'il se rencontra des gentilshommes qui préférèrent à leurs intérêts la satisfaction de tourmenter et d'avilir

(1) « Les villages ne sont devenus gros et fréquents que depuis que les peuples ont été affranchis, et qu'ils ont composé des communautés et des espèces de petites républiques ayant leurs bans ou finages, leurs bois, leurs eaux, leurs pâturages communs, sans compter ce que chacun possède en particulier. » — Dom Calmet, Lorraine, III, Dissertation sur l'ancienne jurisprudence de Lorraine.

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