LE BATARD DE VAURU. -- COMPLAINTE DES PAYSANS
le dauphin ; présidant en personne k ces farouches excursions, il chassait devant lui comme des troupeaux, jusque dans les murs de la ville, les campagnards, qu'il torturait dans Tespoir de les rançonner et de les forcer à lui livrer Targenl qu ils avaient caché. ^
Hélas ! il n'y avait le plus souvent ni secret, ni cachette, ni argent, et alors, feignant de croire a l'avarice de ceux qui ne pouvaient se racheter, il les pendait de sa main k un orme voisin des fossés de Meaux, que lui-même appelait l'arbre de Vauru ; on y voyait toujours brandiller quatre-vingts ou cent cadavres. Mais le monstre mettait de l'imagination et de l'art dans sa férocité, il ne pendait que lorsque les captifs étaient trop nombreux pour qu'il pût assouvir sur eux sa férocité a son aise, et s'il faisait largesse de cadavres aux corbeaux des airs, il savait faire aussi la part aux loups des forêts.
Un jeune paysan qu'il avait traîné a Meaux, lié k la queue de son cheval, écrit k sa femme qu'il est mort et qu'elle ne le verra plus si elle n'apporte pas prochainement une forte rançon, qui viendra toujours trop tard,, puisque d'ici Ik il souffrira chaque jour des tortures inouïes. La malheureuse accourt, elle était jeune, mariée depuis moins d'un an, et sur le point d'être mère. Elle se trame aux pieds du misérable, mais depuis longtemps l'habitude du crime l'a rendu sourd aux cris de désespoir. Elle s'éloigne pour tenter de rassembler la somme exigée ; seulement tous sont ruinés autour d'elle, et lorsqu'elle peut revenir avec la rançon de son époux, huit jours s'étaient écoulés depuis l'heure fixée pour le délai fatal. On l'accueille,
Ai HISTOIRE DES PAYSANS.
on lui promet de le rendre a son amour aussitôt que la somme sera comptée. Elle hésite. « Hàte-loi, lui crie le bandit, si tu né veux voir ton mari pendu comme celui-ci \ » — et il fait a brancher » sous ses yeux un pauvre paysan qui n'avait pu se racheter. Elle hésite encore, car cet argent qu'elle apporte, c'est sa dernière ressource, c'est la vie de l'enfant qui va bientôt naître d'elle. « Que je le voie au moins auparavant, dit-elle au milieu de ses larmes. — Aimes-lu mieux, répond le bourreau, le voir noyer comme celui-là ?» — et l'on jette un paysan dans la Marne. Elle hésite toujours, mais Vauru est piqué au jeu, la scène l'intéresse, il veut la pousser jusqu'au bout ; il a ce jour-lk une assez ample provision de captHs pour pouvoir savourer 'a longs traits et boire jusqu'à la lie la coupe sanglante du crime. 11 sacrifie encore quelques victimes, et après que l'incertitude de cette malheureuse a coûté la vie à bon nombre de manants, elle se résigne enfin et compte son argent. « C'est bien, reprend le misérable, tu peux aller en paix, ton mari est pendu depuis huit jours ! »
Folle de douleur, elle l'accable d'outrages ; Vauru lui arrache ses vêtements, la fait rouer de coups, et ordonne de l'attacher demi-nue au pied de son arbre. Les cordes lui entraient dans les chairs, et, balancés par le vent, quelques-uns des cadavres venaient lui battre le visage. Bientôt la nuit vient ajouter encore à ses terreurs. De si poignantes émotions hâtent l'heure de sa délivrance, les douleurs de l'enfantement la prennent, ses cris attirent les loups, qui dévorent son enfant dans son sein et mettent fin à sa longue et terrible agonie.
vGooQle