LE PROCÈS
Chacun des traits que dirigeait contre elle la main de ces prêtres acharnés k sa perte trompait leur haine et rebondissait contre eux-mêmes:
« Jeanne, vous vous êtes trouvée dans des combats où des Anglais ont été tués ! — En nom Dieu, qui de nous n'a pas vu la guerre ? Mais de si tristes choses, parlons doucement et a voix basse, — Dieu hait-il les Anglais? — De Tamour ou de la haine de Dieu pour les Anglais, je n'en sais rien ; mais je sais qu'ils seront tous chassés de France avant peu d'années, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu donnera enfin la victoire aux Français. » On lui reprocha, a cette douce et sainte fille qui ne portait jamais que sa bannière et ne tirait jamais Tépée que pour se défendre, d'avoir fait porter k Reims celle bannière, devant celle des autres chefs. « Ah ! dit-elle, elle avait été k la peine, il était bien juste qu'elle fût aussi k l'honneur. » Ses voix viennent la consoler dans sa prison : « Prends tout en gré, lui disent-elles, ne te chaille de ton martyre ; tu t'en viendras enfin au royaume de paradis. » — « Jeanne, lui demanda un jour l'évêque, savez-vous si vous êtes en état de grâce ? — C'est une grande grande chose de répondre k une pareille question, répliqua Jeanne. — C'est trop grande chose, en effet, interrompt un des juges, et l'accusée n'est pas tenue de répondre. — Taisezvous, de par le diable ! hurla l'évêque. — Si je n'y suis, reprend Jeanne, Dieu veuille m'y mettre ; et si j*y suis. Dieu veuille m'y maintenir. »
« La voix vous a-t-elle révélé que vous échapperiez k ce procès? demande ironiquement Cauchon. — Je n'ai rien k vous dire, répond-elle. — Que vous a-t-elle
conseillé? — Elle m'a dit de vous répondre hardiment 1», dit Jeanne en se soulevant sur son banc iet en faisant pâlir sous son regard inspiré le misérable qui croit la déconcerter. Elle continue : « Vous qui vous faites mon juge, prenez garde que si vous me jugez mal, vous vous mettrez en grand danger ; je vous en avertis, afin que, si Notre-Seigneur vous en châtie, j'aie fait mon devoir de vous le dire. »
Il y avait plus de trois mois que Jeanne se débattait victorieusement contre ses juges, lorsque, le 24 mai, elle fut traînée au cimetière de Saint-Ouen, où une sombre comédie allait se jouer. On avait résolu de frapper de terreur Tesprit de la pauvre fille, et d'obtenir d'elle, par ce moyen, ce que Ton ne pouvait obtenir autrement. Deux échafauds avaient été dressés, et non loin de là, le bûcher était tout préparé sur la place du Vieux-Marché. L'un de ces échafauds était occupé par le cardinal de Winchester, révéque de Beauvais, les juges et les greffiers; sur l'autre, les huissiers, les gens de torture, et Jeanne vêtue de ses habits d'homme. Le bourreau dans sa charrette attendait qu'on lui remît la victime.
Un savant docteur, Guillaume Evrard, était chargé de prêcher Jeanne : il alla jusqu'à lui dire que son roi était hérétique et schismatique. « Par ma foi, interrompit-elle, je vous ose bien dire et jurer sur peine de ma vie que c'est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et n'est point tel que vous dites. » Le sermon terminé, on voulut la contraindre d'abjurer. Les promesses captieuses, les menaces, ayant échoué, un secrétaire du roi d'Angleterre, Laurent Qlot, s'élança vers Jeanne, encouragé par les cris furieux de