‹ Histoire des paysansChapitre 30 sur 84 · DERNIERS EXCÈS DES ANGLAIS · texte numérisé non relu

DERNIERS EXCÈS DES ANGLAIS

elle la glissa entre son vêtement et son sein, et voulut qu'on lui présentât une croix d église. On courut en chercher une. Tant de lenteurs irritaient la fureur des Anglais, impatients de rassasier leurs oreilles des cris de la malheureuse victime de tant d'iniquités. « Voulez-vous donc nous faire dîner ici ? » hurla un officier. Quelques-uns s'élancèrent sur Téchafaud, se saisirent de Jeanne, et la rejetèrent entre les mains du bourreau, en lui disant : « Fais ton office ! » On Fenchaina alors au poteau, surmonté par un écriteau où se lisaient ces lignes, écrites en caractères rouges: « Jeanne qui s'est fait nommer la Pucelle, menteuse, pernicieuse, abuseresse du peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, mal créant de la foi en Jésus-Christ, vanteresse, ydolastre, cruelle, dissolue, invocateresse de diable, schismatique et hérétique. »

Elle embrassa une dernière fois la croix en priant le frère Isambart de la tenir élevée devant elle, pour qu'elle pût Tavoir sous les yeux « jusqu'au pas de la mort. » Puis elle poussa un cri terrible qui dut troubler longtemps le sommeil des misérables qui garnissaient les deux échafauds : elle venait d'apercevoir les premières flammes du bûcher; elles montaient lentement, grâce k l'infernal raffinement de barbarie des Anglais. Plus troublé qu'elle-même, frère Martin l'Advenu était devant elle, lui parlant de Dieu, qu'elle allait voir. Comme les flammes allaient l'atteindre, Jeanne l'avertit du péril et lui dit de descendre.

Enfin les flammes l'enveloppèrent, et on la vit se tordre sous l'étreinte de la douleur. Ses cris dominèrent le murmure de toutes ces voix hostiles :

« Jésus!... s'écria-t-elle, Jésus !... y^ Puis il se fit un grand silence... La sainte était remontée au ciel.

La terre n'avait pas vu s'accomplir un crime judiciaire aussi odieux depuis le jour où le fils de Marie expirait sur la croix des malfaiteurs ; toutefois la mort de Jeanne ne rompit pas le charme, et l'événement trompa la haine des Anglais. C'était la passion de la vierge.. Elle ressuscita et s'appela la Patrie.

A partir de ce moment, une épouvante superstitieuse, née de leurs remords peut-être, s'empara d'eux, en même temps qu'une énergie depuis longtemps oubliée se réveillait partout en France. Jacques Bonhomme voulut venger Jeanne, sa fille, la personnification sublime de ses longues soufirances et de son indomptable patriotisme. Mais elle ne pouvait être l'affaire d'un jour, cette résurrection de la France sous le souffle puissant du sentiment national, quand ce sentiment n'existait plus que chez le peuple des campagnes, Incessamment victime de toutes ces luttes, qui servaient de prétexte à l'impitoyable persécution sous laquelle il agonisait. Ne soyons donc pas surpris de voir, pendant de longues années encore, les Anglais pénétrer dans les villages, jeter pêle-mêle les manants dans les puits, qu'ils achèvent ensuite de combler avec des pierres (1), et le duc de Glocester,.k la suite d'une excursion dans la Flandre et l'Artois, ramener k Calais un convoi de douze cents chariots d'effets enlevés sur le plat pays. (D. Plancher, IV, 226.)

Aux portes mêmes de Paris, dans un rayon de six

(1) Duplessis, Hist. de Meaux., I, 291. — Jour, d'un bourg, de Pariéf |52.

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