LES GRANDES COMPAGNIES
leur courir sus, accordant k tous les nouveaux croisés une indulgence à Tarticle de la mort (p. 92). Mais déjà cette monnaie courante des papes commençait a être discréditée, et leroi-Charles V eut recours k des mesures plus efficaces* Il empêcha d'abord les bandes de s'établir nulle part, organisa contre elles des compagnies d'arbalétriers dans les villes, et fit remise aux paysans de moitié des aides qu'ils devaient payer, en prévision de ce qu'ils auraient k souffrir des aventuriers (1). Il fit marcher contre ceux qui ravageaient la Champagne son propre frère, Philippe de Bourgogne ; mais, pour se venger, ils se jetèrent sur la Bourgogne, et le duc, fatigué de poursuivre en vain ces insaisissables ennemis, qui étaient partout et que l'on ne pouvait joindre nulltfpart, refusa d'épuiser ses troupes dans ces inutiles escarmouches* (D. Plancher, III, 14.) Lassé enfin de leurs excès, Charles allait déployer contre eux les dernières ri* gueurs, lorsque Du Guesclin, qui savait ce que valaient tous ces bandits au jour de la bataille, intercéda pour eux, et voulant au moins utiliser leur mort, demanda k Charles de les envoyer, sous ses ordres, guerroyer contre le roi de Castille Pierre-Ie- Cruel, ou contre les Sarrazins de Grenade. Il savait faire de l'ordre avec ces éléments de désordre . « Ce sont, disait-il, tous garnements que je fais prudhommes malgré eux. »
D'Argenlré, grand jurisconsulte et médiocre historien, a raconté, d'après la chronique rimée de Du Guesclin, l'arrivée du héros au milieu des bandes
(I) Ordonnancée du Louvre j V, préface.
el leur départ pour TEspagoe. C'est une ravissante scène de mœurs que je lui emprunte. On va comprendre les façons d'agir de la soldatesque, des nobles et de TÉglise avec le peuple.
Du Guesclin se rend auprès de ces bandits et les trouve faisant bonne chère sans compter, entre Beaune et Châlons, au pays des bons vins. Après quelques jours passés à banqueter pour célébrer sa bienvenue, car c'étaient tous gens d'un métier qui reconnaissaient bien l'ouvrier qui les venait trouver, il leur dit qu'il lui semblait qu'ils étaient tous en pauvre état, foulant le peuple qui ne les pourrait toujours soutenir, et qu'il serait sage de faire quelque trait d'honneur pour se faire valoir et s'avancer. Les esprits ainsi "préparés par une première ouverture, le neveu de Du Guesclin arrive quelques jours après, rassemble les chefs, et leur adresse cette harangue à la guerrière :
a Mes amis, il est grand temps d'amender notre vie : bien allé, bien venu ; il faudra rendre compte k Dieu, et h toute heure nous sommes sur le pas, allanis h la guerre. Nous avons tous assez fait pour damner nos âmes, et quant k moi je confesse que je ne fis jamais bien. Je n'ai vécu que parmi meurtres, violements de femmes et de pucelles, brûlements de maisons et de chaumières ; peut-être vous n'avez pas mieux fait que moi : il faut donc changer de façon et en rémission aller faire du pis que nous pourrons chez les mécréans, ennemis de notre sainte foi. Dieu nous pardonnera sans contredit, et je m'en irai devers le pape d'Avignon obtenir une rémission et pardon général pour tous. »
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