CHAPITRE VIII
Louis XI. — Charles-le-Téméraire. — Immunités des villes. Charles VIII. — États-généraux. — Ravages de l'armée. Résistances des paysans.-— Soulèvements en Alsace.
c Femmes de seigneurs et d'usuriers, si Ton mettait vos robes de gala sous le pressoir, le sang du peuple en dégoutterait. »
Barletta, prédicateur du xv* siècle.
C'est la tactique invariable de tous les prétendants et de tous les héritiers du trône, de se mettre du parti du peuple contre le roi régnant. Après avoir joué ce rôle et déchiré la France pendant quinze années (1), Louis XI oublia vite les promesses de la Praguerie, et s'empressqi de porter la taille au double de ce qu'elle était sous le règne précédent. Les paysans se révoltèrent aux environs de Rennes, Angers, Alençon, Aurillac ; Louis fit pendre une centaine d'entre
(1) En avril 1455, Charles VU envoie en Auvergne un de ses officiers afin qu'il travaille à détacher ces contrées du parti de la Praguerie. Il lui recommande « de faire valoir les désastres des guerres passées, la destruction de la plupart du royaume et des gens de tous états, tant de viUes, villages, églises destourbées et abandonnées, de femmes forcées, fiUes violées, notables et riches hommes venus en mendicité, avec autres maux infinis et innumérables, dont tout le royaume se sent encore et se sentira d'hui à cent ans. » (Isambert, Ane, lois françaises^ lett. d'avril 1455.)
eux, Tordre fut rétabli, et les tailles furent maintenues au chiffre qu'il leur avait assigné.
Le (ils de Charles VU ne fit rien directement pour le peuple, mais il fit beaucoup pour lui en haine de la féodalité. La noblesse résista, et Charles, duc de Berry, frère du roi, le comte* de Charolais, les ducs de Bretagne et de Bourbon, le comte de Dunois, colorant leurs révoltes du prétexte du bien public, lèvent rélendard de la guerre civile, après avoir fait publier dans leurs domaines Tabolition des impôts. La bataille de Montlhéry est suivie de la paix de Conflans, et Louis fait k la féodalité en armes toutes les concessions qu'elle désire. Le comte de Charolais donne le premier l'exemple de rétaWir sur ses terres toutes les tailles dont l'abolition avait été publiée, de sorte que la ligue du Bien public, comme la Praguerie, aboutit a une plus grande oppression du peuple. La guerre civile servit a l'armée de prétexte pour saccager sur de nouveaux frais les villages, et Louis XI fut contraint d'autoriser les manants à courir sus aux gens d'armes. (Louandre, Abbeville, I, 509.) ■ * .
Ce n'était pas sans raison, car sous les yeux du roi même, lorsqu'il revint dans sa capitale (1465) et qu'il fallut loger « dans les bourgs d'autour de Paris et de Brie et autres lieux voisins les troupes qui le suivaient, elles gâtèrent et déconfirent tous les villages, prirent sans rien payer toutes les provisions qu'elles y trouvèrent, et autres choses appartenant aux habitants du plat pays (1). »
(!) Chron. de Jean de Ti'oyes, 258.
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Survient ensuite la guerre avec le duc de Bourgogne, qui ravage la Picardie et la Normandie, et fait, suivant l'expression de Mézeray, un bûcher de tout le plat pays. Ivres de carnage, les Bourguignons brûlaient les bourgs, et massacraient les habitants lorsqu'ils voulaient disputer à la flamme leurs asiles et leurs récoltes. Autour d'Abbeville seulement, ils brûlèrent plus de dix-sept cents « maisons champêtres. » Bientôt, a force de promener autour d'eux Tincendie, ils ne purent plus vivre sur la campagne, et lorsque Charles voulut arrêter le pillage, les chefs refu"sèreut de lui obéir. La disette vint mettre la dernière main à ToBuvre de destruction si bien commencée par les hommes d'armes. (Louandre, 378-382.)
Les États de Normandie (1469) exposèrent au roi la situation déplorable de la province. Ils se plaignirent a la fois « des grands excès, pilleries et maléfices commis par les gens de guerre, du désordre qui était parmi les officiers de la justice ordinaire, des eaux et forêts, des aides et tailles, a la grande charge et oppression des peuples de Normandie, » et demandèrent à grands cris « qu'on fit punition <les délinquants, tellement que justice fût accomplie, le peuple soulagé, et qu'il pût vivre en paix et tranquillité (1). »
Semblable à Sisyphe, dont le rocher roulait sans cesse vers les abîmes, c'est en vain que chaque année, à l'automne, le pauvre ahanier confiait a la terre la semence féconde. Le soldat se ruait sur la campagne et détruisait en un jour le fruit du travail de toute une année. Alors, s'en prenant h Dieu de la
(1) Floquet, Hist. du parlem. de Normandie, I, 257.
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famioe que les hommes avaient faile, il lui adressait des prières pour détourner les effets de sa colère !
De leur côté, les garnisons d'Amiens et de Saint- Quentin portaient le fer et la flamme dans Tintérieur des provinces de Cbarles-le-Téméraire, secondées par des corps d'auxiliaires liégeois, qui vengeaient, en dévastant ses domaines, leur exil et la destruction de leur patrie. (D. Plancher, IV, 401.) Le duc marche contre ces bandits, semant sur ses pas le pillage et le massacre. Il entre un jour dans une église jonchée de cadavres, se signe dévotement, et dit « qu'il voyait moult belles choses, et qu'il avait avec lui de moult bons bouchers » (Jean de Troyes, 300). Moins heureux k la porte des villes qu'au milieu des campagnes sans défense, il voit sa furie échouer devant Beauvais, et c'est Jeanne Hachette, cette sœur cadette de la vierge de Domremy, qui porte le premier coup à la victime qu'attendent les paysans de la Suisse, fiers républicains qvi, au grand scandale des souverains, donnaient k l'Europe asservie le noble spectacle de leur indépendance et de leur prospérité.
Charles -se retire, mais non sans avoir détruit^ pendant un siège de six semaines, plus de quatrevingts villages autour de la ville, broyant aux pieds de ses chevaux les récoltes non encore moissonnées, et massacrant les populations entières (1). Il traverse la Normandie, toujours ravageant les chaumières (Mézeray, VI, 469), et, repoussé devant Dieppe et Rouen, il se retire k Abbeville.
La guerre n'était pas moins acharnée dans la
(1) Graves, Notice archéol. sur le départ, de VOise, 174.
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