CHARLES VIII
nant des prières et des processions que l'Église d'Auxerre devait faire pour lui, les hommes de cette Église du logement des gens de guerre, grevant ainsi d'autant leurs voisins. (Ordon. de juin, aoust, septembre 1482.)
Les plus nobles sentiments humains, les plus naturels, les plus purs et les plus saints ont besoin, pour s'épanouir, d'une atmosphère de "bien-être et de liberté qui faisait défaut au milieu du XV^ siècle. Les pères avaient vu tant de fois leurs filles désho* norées sous leurs yeux, les mères avaient vu si souvent leurs enfants s'éteindre lentement sur leurs seins flétris et desséchés, que l'amour maternel fléchissait lui-même, et tandis que les sires aff*ranchissaient leurs serfs, ces affranchis mourant de faim inventaient une nouvelle espèce de servitude, et se mettaient sous le joug de leurs égaux. Des pères et des mères cédaient k d'autres leurs enfants, et je trouve dans VHistoire de Provence plusieurs exemples de ces adoptions qui ressemblent de bien près k des asservissements. Je cite le dernier (Papon, liv. IX, 433) :
« En 1477, et le 11 juin, honnête (emme Françoise Enfantine, du diocèse de Grenoble, habitante de Thor, diocèse de Cavaillon, considérant qu'elle est enceinte et que dans peu elle mettra au monde un flls ou une fille, n'ayant point de mari, ni même de parent, et n'ayant pas non plus de quoi fournir à sa subsistance dans le temps de ses couches ; voulant y pourvoir comme mieux elle pourra, a donné et donne k Louis R..., laboureur du Thor, présent et acceptant, par donation entre-vifs le dit enfant dont elle
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est enceinte, (ils ou fille, s'il vient en lumière et qu'il soit présenté aux saints fonts du baptême, sous les conditions suivantes :
« i"* Que le dit Louis sera tenu de faire les frais des couches de la dite Françoise et lui fournir les aliments nécessaires pendant le temps de ses couches ;
« 2*" Que pendant le dit mois la dite Françoise sera tenue d'allaiter le dit enfant, de le soigner bien et décemment comme son pi*opre et cher fils ;
« 3° Que passé le dit mois, si les parties ne peuvent convenir entre elles du salaire de la dite Françoise pour le lait qu'elle donnera k l'enfant et les soins qu elle en prendra pendant un an ou partie de l'année, ledit Louis sera tenu de prendre l'enfant et de lui donner une autre nourrice, et de le faire alimenter Ik où il voudra, sans que la dite Françoise puisse rien demander, ni qu'elle puisse vendre son lait ou allaiter ailleurs... »
A quel excès de misère ne faut-il pas que le peuple soit arrivé, pour que le cœur d'une mère, ce chefd'œuvre de Dieu, tombe à ce degré de dépravation ! , •
La nature n'a pas permis qu'un poison existât sans qu'il y eût a côté le contre-poison. En même temps que le plus tyrannique des rois montait sur le trône, la Providence voulut que l'homme découvrît l'arme invincible de la liberté, Timprimerie. Maintenant, laissez passer la force ! Dieu a donné a rinlclligencc humaine la voix qui lui dira, lorsque l'heure sera venue : Tu n'iras pas plus loin !
Aux états généraux de 148i, les paysans prirent
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part pour la première fois, et eurent leur voix aux élections du premier degré. Ils envoyèrent des délégués aux bailliages inférieurs, où se nommaient les électeurs qui allaient choisir, au chef-lieu du bailliage, les députés du tiers. Chaque paroisse rédigeait son cahier de doléances, refondu dans Tensemble du deuxième degré, refondu lui-même dans le cahier déflnilif du bailliage.
Ces états généraux, qui s'ouvrirent k Tours le 15 janvier, au commencement du règne de Charles VIII, mirent a nu les plaies du peuple et les doléances du tiers état les exposèrent avec énergie. Ils insistent d'abord sur les extorsions de la cour de Rome. « Mais, ajoutent-ils, la plus grande cause de la misère du peuple, ce sont les vexations intolérables et les rapines obstinées des gens de guerre. C'est une chose criante que les gens de guerre, stipendiés pour défendre le peuple, soient précisément ceux qiri le pillent et loutragent. Quand un pauvre laboureur a toute la journée labouré à grande peine et sueur de son corps, et qu'il a cueilli le fruit de son labeur, dont il s'attendait a vivre, on vient lui enlever la meilleure partie pour la donner 'a tel qui le battra peut-être avant la fin du mois, qui l'obligera de coucher par terre, et qui viendra déloger les chevaux occupés du labourage pour loger les siens ; et quand le pauvre homme a payé avec bien de la peine la quote-part de la taille k laquelle il est imposé pour stipendier les gens d'arnies, et qu'il espère se conforter avec ce qui lui est demeuré, espérant que ce sera pour vivre le reste de l'année et pour ensemencer sa terre, vient une volée de gens d'armes, qui
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mangera el gâtera ce peu de bien que le pauvre homme aura réservé pour vivre.
« Mais tout cela ne suffît pas au soldat, il pousse plus loin le vol et le pillage, il contraint le paysan à grands coups de bâton k aller chercher en ville du pain blanc, du poisson , des épiceries, et toutes choses excessives (1) ; et k la vérité s'il n'était Dieu qui conseille les pauvres et leur donne patience, ils cherroient en désespoir.
« Les maux que nous venons d'exposer ne sont rien encore auprès de ceux dont il nous reste k parler. La tristesse et la déplatsance innumérables, les larmes de pitié, les soupirs et les gémissements d'un cœur désolé, k peine pourraient suffire ni permettre rexplication des impôts, Ténormité des maux qu'ils ont occasionnés, et l'injuste violence et les rançonnements qui ont été faits en enlevant et ravissant iceux subsides. Maintenant ce peuple, jadis appelé français, est de pire condition que le serf ; car un serf est nourri, et ce peuple a été assommé par des charges insupportables. Des paroisses qui sous Charles VH payaient quarante on cinquante livres de taille, sous Louis XI payaient par milliers. Ceux qui alors payaient par milliers aujourd'hui payent par millions. Le Languedoc, qui k la mort de Charles VII payait 50,000 livres, k celle de Louis XI en payait plus de 600,000. La Normandie, de 250,000 livres, avait crû a 1,200,000 ; non compris les petites tailles, gabelles et menues impositions, qui vont bien k 300,000.
(1) Voyez, pour les violences de la soldatesque, Ordonnances, XX, 420.
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Beaucoup de paysans ont fui en Bretagne ou en Angleterre, d'autres sont morts de misère, d'autres ont tué femmes et enfants, et se sont tués sur leurs cadavres. Plusieurs hommes, femmes et enfants, par faute de bêtes, ont été contraints de labourer, la cbarrue au cou ; d'autres labouraient de nuit, pour crainte qu'ils ne fussent pris de jour et appréhendés pour les dites tailles.
« La manière de percevoir l'impôt n'est pas moins accablante que l'impôt lui-même. Tout le monde connaît les concussions et les violences des commissaires chargés de ce soin. Citons un exemple : lorsque les habitants d'une paroisse ont, avec beaucoup de peine, payé leur quote-part, ils ne sont point encore à l'abri des vexations ; souvent on les enlève et on les emprisonne jusqu'à ce qu'ils aient payé ce que n'ont pu acquitter les habitants d'une commune voisine. Ils n'en sont pas même quittes pour payer cette double imposition ; on les oblige, avant que de leur rendre la liberté, d'acquitter encore les frais du sergent, du greffier et du geôlier, sans parler des dommages qui résultent pour eux et pour l'État de la perle de temps et du défaut de culture... »
Observons dès k présent qu'à mesure que la féodalité s'efface et que la tyrannie seigneuriale diminue et tend à disparaître, une autre la remplace, plus barbare et plus sauvage encore, multiple et incessante ; hydre aux mille têtes qui colore ses crimes des plus beaux noms, glorifiant le meurtre, l'homicide, et les vastes égorgements humains sous le nom de victoire, le vol et la rapine sous celui de conquête, l'immoralité, le viol et la débauche sous celui
de galants exploits, et, sous prétexte de défendre et de venger la patrie, la ruinant et la massacrant ea effel, et faisiant désormais de sa vie un long râle d'agonie. Vainement une armée à peu près régulière a remplacé les grandes bandes : elle a conservé comn>e un dépôt impérissable et sacré toutes les traditions de celles-ci ; seulement le mal, qui autrefois était local et passager, sera désormais aigu et chronique a la fois ; et tout chef militaire, tout seigneur malintentionné saura où trouver des instruments dociles et toujour^réts a seconder ses mauvaises passions et ses fureurs.
Le tiers état flétrissait une fois de plus Tiniquité des extorsions papales, ainsi que les fraudes pieuses du clergé. « En recherchant les causes de la rareté de Targent et Tépuisement des finances, on trouvait que le transport des espèces k Rome y contribuait beaucoup... On y ajoutait les contributions imposées par les légats. — Depuis ce temps, disait-on, sont venus trois ou quatre légats qui ont donné de merveilleuses évacuations k ce pauvre royaume, et voyait-on mener après eux les mulets charges d'or et d'argent. »
Le concile de Sens, ouvert le 23 juin 1485, signala d'autres exactions pieuses. « Il y avait en ce tempslà de grands abus dans les quêtes qui se faisaient a l'occasion de quelques indulgences ou de reliques singulières. Des quêteurs se répandaient dans les diocèses, et publiaient bien des faussetés dont le simple peuple était la dupe... » (Thomassin, 198, 206.)
Dans ces mêmes États généraux de 1484, le tiers état n'a garde de passer sous silence les tyrannies
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