‹ Histoire des paysansChapitre 54 sur 84 · LA GUERRE DES PAYSANS · texte numérisé non relu

LA GUERRE DES PAYSANS

Tout ce que demaudaient les paysans du XVP siècle était bien modeste; ils ont tout cela aujourd'hui, et bien autres choses encore par surcroît; mais jusqu'au jour où, lassée de souffrir, l'humanité rentrera dans sa voie pour obéir au code éternellement et universellement juste et vrai que Dieu écrivit pour elle, les droits et la justice ne seront rien qu'une affaire de géographie et de chronologie^ utopies aujourd'hui, vérités demain, passionnant à leur tour les générations qui se succèdent, et, le jour d'après, vieilleries et oripeaux démodés que, du bout de sa faux, le temps accroche dans sa course et jette dans Tabime sans fond du passé.

L'insurrection grossissait, grâce surtout aux secours que prêtaient aux paysans, comme toujours, bon nombre de gentilshommes qui pillaient sous leur nom et, dirigeant leurs coups, faisaient d'eux l'instrument aveugle de leurs vengeances particulières (1). Érasme Gerber, leur chef, ne tarda pas k se voir k la tête de cent ou cent vingt mille hommes, véritable armée de barbares, traînant après elle ses femmes et ses enfants, pillant et incendiant, et se logeant au hasard dans les châteaux et les monastères dont ils s'emparaient. Le duc Antoine de Lorraine ayant fait marcher contre eux trente mille hommes de troupes régulières, Gerber lui envoya un parlementaire qu'il fit punir du dernier supplice. A quelques jours de là, un chevalier, ami du duc, tomba au pouvoir de Gerber qui le prit a rançon et le renvoya sain et sauf, malgré les

(1) a Ils étaient appuyés de quelques gentilshommes qui ne cherchaient qu*un prétexte ou une occasion de s'emparer des biens des églises et des monastères. » (D. Calmet, Lorraine, V, 494.)

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murmuras de ses lieutenants qui voulaient venger le meurtre de leur messager; mais il leur dit qu il fallait montrer au duc quelle différence il y avait entre uo chef évangélique et un prince catholique. Ces nobles paroles ne furent pas perdues, et a moins d'un demisiècle de distance, un prince lorrain, frappé mortellement, les répétait à son assassin. Elles avaient passé inaperçues entre les lèvres du paysan révolté, un duc de Guise en fit un mot historique.

Antoine, après avoir appelé a son aide ses deux frères, Claude de Guise et Louis, comte de Vaudemont, s'avança contre les rusteaux, k la tête d'un ramassis composé d'Albanais, de Straliotes, de Piémontais, d'Espagnols, de lansquenets, armée de bandits qui semblait créée exprès pour la sanglante besogne que l'on attendait d'elle.

Une première troupe de paysans était retranchée près de Lupfstein, petit village a trois lieues de Saverne, où était Gerber avec le gros des insurgés. Guise met le feu a leur camp ; ils se retirent en bon ordre dans le bourg et s'y défendent avec héroïsme. Mais le duc les y attaque, met, sans sommation, le feu au village, comme il l'a mis au camp, les fait entourer par ses troupes, et les rusteaux sont massacrés jusqu'au dernier.

Abattus par ce premier échec, les paysans de Saverne demandent a traiter. Ils mettront bas les armes, et on leur accorde a cette condition de se retirer la vie sauve. La capitulation signée et les rusteaux désarmés, les bandits du duc de Guise commencent le massacre. Se voyant trahis, ils rentrent dans la ville, espérant y reprendre leurs armes. Mais la garnison

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se joint aux assaillants, et alors commence un carnage demeuré sans exemple dans l'histoire hideuse des cruautés humaines. Nul ne put, de trois jours, marcher par les rues de Saverne, tant elles étaient inondées du sang de vingt-quatre mille cadavres, hommes, femmes et enfants, égorgés par les bourreaux des princes lorrains. Aucune maison n'échappa au pillage, même celles des nobles et des serviteurs de l'évêque. Toutes les femmes, de Taveu même de Ffaistorien Rappolstein, qui exalte cette victoire, toutes les femmes furent enlevées, entraînées au camp, violées en présence de leurs maris et de leurs parents, dont la mort ne fut retardée de quelques instants que pour les faire assister k cet effroyable spectacle. (Dom Calmet. — Alex. Weil.)

Gerber fut pris a Saverne même, et Guise le flt pendre le lendemain. Le duc se rendit de là k Marmoutier, pilla le château qu'il détruisit ensuite, et fit pendre plusieurs prédicateurs évangéliques.

Exaspérés par tant d'horreurs, les paysans de la haute et de la basse Alsace jurent de venger dans le sang des soldats de Guise les victimes de Saverne, s'avancent au nombre de dix mille, et se retranchent auprès de Scherweiler. Mais les rusteaux sont trahis par les nobles qui les dirigent. Guise fait incendier Scherweiler, et k la lueur de ce vaste incendie, trente mille soldats bien armés attaquent la nuit six mille paysans^ réfugiés sur une éminence. Couchés k plat ventre et dans l'ombre, les bandits du duc tiraient presque sans être vus, et cependant, au bout d'une heure de combat, trois mille d'entre eux, ne devaient plus se relever. Quant aux paysans, chacun

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était tombé k sa place, la colline s'était élevée de quelques couches de cadavres, et mille combattaots dominaient encore celte montagne humaine, lorsque Guise, estimant que la mort de ceux-là lui coûterait encore trop' de soldats, fit cesser le combat. A la faveur de la nuit Théroïque phalange opère sa retraite vers une forêt voisine. Le duc se retire de son côté, craignant une nouvelle attaque, mais non sans avoir fait décapiter auparavant trois cents prisonniers k la lueur des flambeaux (i).

Plus de quarante-deux mille paysans avaient péri, rétendard des rusteaux était tombé, la société était sauvée une fois encore, et la France comptait un héros de plus, Claude ¥\ chef de la glorieuse maison de Guise (2).

Cependant on n avait pu parvenir à tout tuer^ et beaucoup de fuyards s étaient répandus dans la Champagne, dans le pays de Montbéliard, dans la Franche-Comté, semant en tous lieux les idées d'éauncipation qui leur avaient mis les armes à la main, soulevant Tindignation de tous aux récits des cruautés des égorgeurs des princes lorrains, et faisant geroaer dans tous les cœurs le désir de la vengeance. Déjà en avril et mai 1525, pendant la jacquerie allemande, la réforme avait pénétré dans la Franche-Conoté, et les campagnards montbéliardois et comtois, renforcés bientôt par les débris de la grande armée insurrectionnelle de Munzer, étaient entrés en latte

(1) Suivant don Calmet, douze mUle paysans auraient encore été massacrés à Scherweiler.

(2) Un ecclésiastique, Pillart, a célébré dans un poème latin en six chants les exploits du prince de Lorraine et la défaite des rusteaux.

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