‹ Histoire des paysansChapitre 59 sur 84 · LA GABELLE · texte numérisé non relu

LA GABELLE

tiers aux clals provinciaux d'Anjou, en 1560, vont dans les maisons des pauvres gens, remuent leurs lards et tout ce peu de meubles que Dieu leur a donnés, et le plus souvent s'en emparent ; font ajourner les pauvres à comparoir par-devant eux au village où il n'y a aucun conseil, se montrent au peuple en grande furie et crainte, armés de pistoles, pistolets et longs bois ; font aux rustiques procès extraordinaires, les arrêtent prisonniers, exécutent de leurs bœufs, chevaux et charrettes ; tellement qu'en une seule matinée, par leur action, ils ruinent quarante ou cinquante pauvres rustiques qu'ils envoient a Fâuraône ; et se trouve en ce pays d'Anjou qu'ils en ont ruiné plus de mille. Le malheur est que plusieurs archers de gabelle, sous l'ombre d'icelle et puissance de porter armes défendues, volent, frappent et tuent, comme a été vérifié en plusieurs procès qui ont été faits contre, eux, pour raison desquels plusieurs ont été condamnés et exécutés a mort. » (D. Roger, Anjou, 421.)

« Les impositions que l'on met sur le sel sont si grandes, que c'est horreur de le dire, lisons-nous dans un pamphlet dirigé contre Henri III (1) ; car encore que les pauvres villageois fussent ruinés par les guerres recommencées tant de fois, néanmoins on contraint jusqu'à une pauvre veuve, qui n'a aucun moyeu d'avoir du pain pour ses pauvres enfants qui meurent de faim, i prendre du sel par chaque quartier de l'année, ce qui vaut plus d'une fois ce qu'elle

(1) La vie et le* faits notables de Henri de Valois. {Arch. cur. de Vhist. de Fr,, XII, 1« série, 458.)

peut gagner en toute une année. Et pour avoir le payement de ce, il est advenu en divers endroits qu'on a vendu jusques k la poêle en laquelle on faisait la bouillie aux pauvres innocents, et ayant emporté la paille sur laquelle couchaient les misérables enfants, on vendit encore le pain d'avoine qu'ils avaient, en tous moyens, pour leur nourriture d'un jour ou deux. Et néanmoins ces pauvres gens n'eussent su que faire de sel, car ils n'avaient a quoi l'employer. Horreur horriblement horrible, laquelle tombera sur Henri de Valois qui n'en a été ignorant, d'autant qu'on lui a remontré assez de fois. >

Pressé par la nécessité de la guerre, et après avoir fait argent de tout, Henri inventa un nouveau subside ; il mit un impôt de vingt livres sur chaque clocher, mais ce fut la maîtresse du roi, la célèbre Diane de Poitiers, qui toucha l'argent de peuple, ce qui fit dire k Rabelais, qui dépeignait les règnes de François P' et de Henri II sous des allégories aujourd'hui difficiles k retrouver, que Gargantua attachait les cloches au cou de la grand'jument qu'il montait.

L'impôt n'était jamais que le moindre inconvénient de la guerre. Henri II s'allia aux protestants d'Allemagne contre Charles-Quint (1551). Il prend k sa solde des lansquenets mercenaires plus pillards encore que les soldats français, qui résistaient par la force k la justice et aux prévôts de la maréchaussée, et les forçaient k renoncer a leurs « chicanesques entreprises. » D'autres fois, lorsqu'ils étaient livrés aux prévôts, ceux-ci disaient qu'ils les faisaient noyer sans bruit, sous prétexte qu'ils ne méritaient même pas la corde qui les eût pendus, et les laissaient ra-

vGooQle

cheter leur liberté avec leur vie ; « et tout aussitôt ils retournaient a la volerië. » (Vieilleville, II, 334 ;

La sœur de Charles-Quint, Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, brûle et dévaste les frontières de la Champagne. Les troupes flamandes au service de l'empereur, « pires que voleurs, exerçaient grands pillages à l'enlour de Mézières, brûlaient et dégâlaient tout le plat pays aux environs, et emmenaient le bétail des paysans, qui ne faisaient grandes résistances. » L'abbaye de Gorzes, k quatre lieues de Pont-k-Mousson (Lorraine), était « vrai refuge et retrait de voleurs, » et de ce repaire, ils mettaient toute la contrée a contribution. Sanssac, « en contreschange, » saccage la campagne aux alentours d'Arras, et livre a la flamme quatre cents bourgs et villages, « tant que Tair était tout obscurci de la fumée, qui montait en haut. » Le roi en faisait autant dans le Cambrésis et l'Artois, et le comte de Rœux, au nom de l'empereur, incendiait la Picardie, ruinait les paysans, et enlevait jusqu'à leur lit, afin de faire reposer plus doucement ses hommes autour des villes qu'ils assiégeaient (1).

Dans la basse Alsace, aux environs de Saverne, les troupes françaises détruisaient tout pour affamer l'ennemi, et ne se montraient pas moins jalouses de se procurer leurs aises aux dépens de Jacques Bonhomme. « Le peu qui demeurait k leur départ, le pauvre homme le cachait le plus étroitement qu'il

(1) Mém. de Fr. de Rabutin, 398. — Mém. de Vielîlevillej III, 10. — Bouchet, Ann. d'Aquitaine, 653.

pouvait, de peur qu'il ne lui fût ravi des derniers... Ils n'étaient point accoutumés a voir gens de guerre couchés en leur lit et manger si privément a leurs tables... Ce qui les étonna tant au commencement, que beaucoup abandonnaient leurs maisons et s'enfuyaient aux bois. » (Rabutin.)

La misère était si grande que la cour de Rome . elle-même, se relâchant de ses rigueurs, autorisa l'usage du beurre, des œufs et du fromage pendant le carême. Le parlement empêcha la publication de la bulle du pape (7 février 1552), de sorte que, parce qu'il y avait des protestants et que pareille faiblesse pouvait sembler une concession faite k l'esprit nouveau, le peuple dut mourir de faim ou vivre dans le péché !

La France venait de conquérir Metz et le pays des Trois-Évêchés. Charles-Quint, jaloux de venger ses revers, reprit l'offensive au printemps de 1553. Pendant près de trois années, les Français et les Impériaux semblèrent prendre k tâche de brûler et de ruiner le plat pays k l'envi les uns des autres. Des troupes, commandées par le duc de Guise, saccagent l'Artois. On mit le feu dans tous les villages, cassines des environs, avec désolation et lamentable pitié. Tous les villages et domiciles des ennemis, même jusqu'aux moulins à vent, auprès de Bapaume, furent consumés. Les paysans, de leur côté, détroussaient les soldats lorsque ceux-ci n'étaient pas en force. Mais le plus souvent, dit François de Rabutin, <c tout le remède qu'ils pouvaient choisir était de se retirer et cacher avec le peu de meubles et de bétail qu'ils pouvaient emmener, au plus profond des fo-

vGooQle

rets, et dans le creux des monlagnes et des rochers, nonobstant que peu se sauvassent, parce que nos soldats, poursuivant la proie et le butin, se mettaient a suivre leurs traces, et souvent prenaient quelquesuns de ceux-mêiues du pays qui, pour s'exempter de mort, leur servaient de guides. Ainsi notre camp était rempli d'un nombre merveilleux de misérables captifs, hommes, femmes et petits enfants, émouvant un chacun k grand'pitié et commisération, et je puis assurer avoir vu donner le taurillon pour vingt sols, la vache pour dix, et la béte a laine d'un ou deux ans pour cinq k six sols. >

Dans la Picardie, et partout, sur les bords de la Somme et de la Meuse, tout fut anéanti, détruit. En 1554, pour armer et approvisionner Marienbourg et mettre cette ville en état de résister aux efforts de l'ennemi, on dépouille le Réthelois et la Champagne. On accablait les paysans de charrois, bien que ce fût le temps des labourages.

Il ne faut pas croire que la guerre fût la cause unique des souffrances du royaume, ni que les autres provinces fussent plus heureuses. Dans l'une des plus riches, en Normandie, on ne se donnait pas même la peine d asseoir les tailles, on extorquait sans compter.

f Le pauvre peuple ne pouvait plus vivre... dont la plupart furent contraints d'abandonner leurs maisons et de mendier : dont survint des maladies mortelles... Pour les excessives taxes des tailles, tous les habitants de vingt-cinq ou vingt-six villages voisins de Rouen avaient abandonné le pays, chose pitoyable ! » (Floquet, H, 277.)

Les armées françaises, on le sait, n'étaient pas moins k redouter pour la France que celles de l'étranger. En 1557, au temps de la fatale bataille de " Saint-Quentin, les troupes du duc de Nevers étaient cantonnées dans les environs de Laon, Crécy et Noyon, « où elles faisaient des maux presque autant que les ennemis mêmes. » (Rabutin, 545.)

En 1558, une flotille anglaise jeta sur les côtes de la Bretagne un corps d'armée qui, brûlant de venger le récent désastre de Calais, ravagea le pays et « perpétra infinité d'insolences scandaleuses et infâmes. » Un gentilhomme de la contrée fit sonner le tocsin dans les villages, et, en dix ou douze heures, réunit cinq ou six mille paysans k la tête desquels il tua à l'ennemi cinq ou six cents hommes et leur fit cent vingt k cent quarante prisonniers. (Id., 601.) Sous Charles VU, Jacques Bonhomme avait sauvé la France : ce fut lui encore qui donna le coup de grâce a l'Angleterre et infligea le dernier affront a l'orgueil britannique.

On voulut, k la suite de la paix de Cateau-Cambrésis, délivrer le royaume dés mercenaires allemands, et le duc de Nevers fut chargé de les reconduire jusque dans leur patrie. Après de vains efforts pour les maintenir sous le joug de la discipline, il fit un détour pour les faire passer sur ses domaines qui n'étaient pas sur leur route, ce qui leur fournit l'occasion de se venger de sa sévérité en commettant toutes sortes d'atrocités. « Au moins, disait le duc, voilk du mal que j'ai épargné k mes voisins. » Le trait serait fort beau, en effet, si le noble duc eût souffert seul de ces ravages qui retombaient tout

vGooQle

d'abord sur ses tenanciers, et si, en les détournant de leur droit chemin, il ne leur eût pas fourni les moyens de consommer un plus grand nombre de crimes.

Les tailles étaient réelles en Provence. Lorsqu'elle fut réunie a la France, en 1471, il avait été stipulé que toutes ses franchises seraient respectées, et cependant la Provence, devenue française, vit |a situation de ses habitants s'aggraver et devenir intolérable. Les nobles, le clergé et les gens de justice, possesseurs de biens immenses, se retranchèrent derrière leurs privilèges, cessèrent de concourir aux charges de TÉtat, et la taille y devint personnelle, comme dans le reste du royaume. En \ain François P% cédant aux justes réclamations de ses sujets, publia, en 1534, un premier édit pour remédier à ces abus. Un second édit de Henri II n'eut pas plus de succès, et le roi évoqua Taffaire. Peu de causes eurent une pareille importance, et par elles-mêmes et par le talent des orateurs qui s'y firent entendre. On y vit éclater ce mépris profond, implacable et sans pitié des trois états pour le peuple, car, ainsi que le fit observer Riant, l'orateur du commun populaire, le peuple apparut alors comme un quatrième état, rejeté en dehors par les trois autres. Riant ayant osé parler d'égalité entre les hommes, comme descendant tous de Noé, Pierre Séguier, l'orateur de la noblesse, traita ce langage d'odieux et dé séditieux. « Il faut, dit après lui Rochefort, l'orateur du clergé, que le populaire reconnaisse que sa force et puissance dépend de l'Église, des nobles et de la justice, sans lesquels il se peut assurer qu'il ne pourrait vivre,

durer ni soi conserver, quelque chose qu'ait plaidée l'avocat du dit populaire. Ne serait pas besoin, certes, que le dit populaire, TÉglise, les nobles et la justice fussent égaux et réglés de mêmes droits et privilèges, mais serait chose pernicieuse k la répablique. »

De Thou, au nom de la magistrature, rejeta également bien loin Tégalité qu'invoquait le tiers état, et Marillac, pour le procureur général du roi, après avoir fait très grosse part k TÉglise, k la noblesse et aux gens de justice, fit dans ces termes celle du tiers état : « Quant est du populaire, faut qu'il soit contenu intra cancellos obedientioBj et qu'il se rende en tout patient, remerciant Dieu quand il se voit taillé et chargé de subsides^ sans s'enquérir pourquoi il le permet ; car c'est Dieu qui permet les tailles et les impositions. »

Certes, k pareil remercîment, c'est le* cas ou jamais de répondre : Il n'y a pas de quoi !

Le discours de Riant nous donne des renseigne*ments précieux sur de nouvelles servitudes, dont quelques-unes étaient propres aux habitants des bords de l'Océan, de la Méditerranée et du Midi de la France, et dont d'autres, sans doute plus générales, devaient affliger toutes les provinces. Les villages étaient sans cesse pillés par les pirates, et il fallait faire constamment le guet sur les côtes. Il fallait encore un autre système de garde presque continuelle, k cause des passages fréquents des troupes de l'em* pereur et des Génois allant d'Italie en Espagne, et^ séjournant le long des rivages. Les rois de France faisaient d'interminables guerres en Italie et en Pië-

vGooQle

Page 1