HENRI III
qui, ayant quitté leur travail durant les guerres, se sont tellement accoutumés au pillage et à la fainéantise, qu'ils ne peuvent plus retourner k leur première manière de gagner leur vie. » (I, 104.)
Le tiers état implorait la paix. « Quand je me représente, dit un de ses orateurs, les calamités es quelles j'ai vu le pauvre peuple plongé, et sans espérance de jamais pouvoir s'en relever, les pilleries, oppressions, rançonnements, violements de femmes et filles, et autres innumérables indignilés qui se commettent en leur endroit, que casi on ne leur donne aucune patience ou relâche..., toutes ces considérations et une infinité d'autres font que je suis contraint de donner avis à Leurs Majestés de se résoudre à la paix. 3>
Que répond la cour à ce sage et pacifique langage ? La reine-mère, les princes et les principaux du conseil donnent leur avis au roi, sur sa demande, et ils en sont encore aux théories sauvages du XIIP siècle : « Après, sire, que vous aurez assez bien accommodé vos affaires en Guyenne, comme aussi le dit sieur prince en Dauphiné, vous devez nécessairement au plus tard dans le mois d'avril faire marcher vos deux armées aux endroits du Languedoc qui le tiendront davantage en sujétion, pour le gâter et ruiner tellement que, les villes fortes ne pouvant plus recouvrer aucuns grains, elles se rendent par la famine, comme sans doute elles feront dans un an. » {États gêné* ra«^,. XIII, 440.)
Le roi ferma l'oreille aux doléances du peuple pour n'écouter que les conseils égoïstes et perfides de la cour ; les guerres civiles et religieuses recommen-
renl avec une fureur toute nouvelle, et la France sembla rétrograder aux plus mauvais jours de son histoire, sans que même, au milieu de toutes ces luttes, une seule chance heureuse pût surgir pour le peuple des campagnes, sans que nul pensât k lui, qui recevait presque tous les coups que se portaient ces partis furieux. La bourgeoisie des Seize rêvait de donner aux grandes villes du royaume la liberté d'avoir leur gouvernement personnel et k peu près indépendant ; elle eût organisé des espèces de républiques fédératives obéissant a la direction supérieure de Paris, mais privées de limpulsion d'un gouvernement un et vraiment national. Pour se concilier les sympathies du clergé, de la noblesse et de la haute bourgeoisie, il fallait ajouter encore aux privilèges des deux premiers ordres, aux immunités des villes, et de tout cela il devait résulter fatalement une oppression plus grande pour le plat pays.
Quoi qu'il en soit, la France eut k subir le fléau de cinquante années non interrompues de massacres, de pilleries et de carnage. Sept armées catholiques et sept armées protestantes, puis les ligueurs, mirent le pays k sac, et promenèrent alternativement ou ensemble tous les malheurs et tous les crimes par toute la France. Un contemporain nous a conservé le détail des villages brûlés, des maisons détruites et incendiées, des hommes égorgés, des femmes violées (1). Le malheureux paysan n'avait pas le temps
(1) Fromenleau, le Secret des Finances, chap. Estât Final. « Occis, 765,200 ; femmes et filles violées, 12,300; villes bruslées et rasées, 9 ; villages bruslez, 252 ; maisons bruslées, 4,^56 ; maisons détruites, 124,000, » — Publié en 1581.
de respirer, de se reconnaître, de savoir ce qu'il était et pour qui il était. Et d'ailleurs, a quoi bon ? Quand ils avaient exploité un parti, les chefs se jetaient subitement dans les bras de celui qu'ils combattaient la veille, et recommençaient leurs excès ^sous prétexte de châtier des crimes auxquels ils avaient présidé eux-mêmes (1). Ainsi, pillé et torturé hier par les huguenots, Jacques Bonhomme Tétait aujourd'hui par les catholiques et par les troupes royales, non moins redoutées qne celles de leurs adversaires, et qui, dès l'année 1576, sous le commandement du duc de Mayenne, livrées à la plus complète anarchie et à la licence la plus effrénée, avaient pour toute solde le pays a ravager.
« Ceux qui n'auront été du temps de ce présent siècle misérable, dit Claude Hatton, ne voudront' croire les tourments qu'ont endurés les pauvres gens des villages en leurs corps, esprit, âme, biens, bestial et autres choses, tant les hommes que les femmes, et par gens de leur propre nation, pour le plaisir des princes et les envies qu'ils portaient les uns aux autres (Id., 815). »
« Nul ne croirait les larcins, volleries, pille-
ries, rançonnements, meurtres, battures et oppressions que faisaient les gens de guerre de France aux bonnes gens des villes et villages où ils logeaient; et pour le faire court, les barbares, juifs. Turcs, Sarrazins et infidèles n'eussent su faire plus de mal aux chrétiens que lesdits gens de guerrer français au pauvre peuple. Et de tous tels maux ne se faisait au-
(1) Moreau, Hist, des guerres de la Ligue en Bretagne, 162,
cune punition, ni par leurs capitaines, ni par les gens de justice, et, qui plus est, si un pauvre honame de village eût blessé ou battu aucun d'eux, les justiciers des villes Feussent ruiné et détruit par prison et constances de ses biens, sans la peine du corps, tant lesdits justiciers étaient méchants et avaricieux (Id., 858). »
Des mercenaires allemands ravageaient la Champagne. Les gentilshommes armèrent leurs tenanciers, marchèrent à leur tête contre ces bandits. « Tous lesdits reistres ne s'en retournèrent en Allemagne dire des nouvelles aux gens de leur pays. 11 en demeura beaucoup au pays de Champagne pour graisser le terroir et pour nourrir le poisson des rivière^ (851). »
• En avril 1576, nous trouvons les huguenots « ban^ questant » le Nivernais, la Limagne, TAuvergne, le Berry. « D'autre part, les gens de pied et de cheval, partisans du roi, répandus par tous les endroits du royaume, vivant sans discipline, k discrétion, sous ombre qu'ils n'étaient pas payés, pillaient, brigandaient, ravageaient, saccageaient, tuaient, brûlaient, violaient et rançonnaient les villages et les bourgs. Par ainsi le pauvre peuple était pillé, ruiné et mangé de tous les partis : car si en Tun il y avait bien des larrons, il n'y avait pas faute de brigands dans l'autre. » (L'Estoile, Journal, I, 68.)
La paix de Bergerac (1577) venait a peine de terminer la sixième guerre civile, que les jeunes seigneurs frivoles et débauchés qui entouraient le roi de Navarre recommencèrent les hostilités, ou plutôt, ne vivant que de pillage et ne pouvant supporter l'oi-
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siveté, entraînèrent Henri de Bourbon dans une horrible série de brigandages qui ne se ternaina qu'a la fin de 1580, par le traité de Fleix. Le XIV^ siècle avait eu la guerre des Bâtards : celle-là fut la guerre des Amoureux.
Il se rencontrait parfois des chefs presque humains, même dans les rangs de la noblesse. Quelques gentilshommes poitevins, qui s'étaient emparés de Montaigu, prétendaient faire une guerre honnête, sans piller lés églises et voler les pauvres habitants des campagnes. A peine trenle volontaires vinrent se joindre k eux. Voyant qu'ils seraient bientôt hors d'état de résister au parti contraire, ils firent comme les autres, dévastèrent le plat pays et, en peu de jours, ils comptèrent quatorze cents hommes sous leurs ordres (1).
Comme la plupart des rois ses prédécesseurs, Henri HI se fit faux-monnayeur et changea le titre de Targent, « ce qui apporta grande incommodité au pauvre peuple de France. » (L'Estoile.) En même temps que l'on mettait en circulation des pièces de faux aloi, on augmentait le chiffre des impôts, et bientôt, ruinées du même coup, les communautés champêtres de la Bretagne, de la Normandie, de la Bourgogne, du Dauphiné, dirigées par quelques gentilshommes, organisèrent une ligue de l'Équité pour résistera ces levées incessantes de deniers, qui passaient « a sept ou huit mignons frisés. » Cette vaste insurrection populaire n'était pas moins dirigée contre la tyrannie féodale que contre les exigences du fisc
(1) D'Aubigné, Hist. Uyiivers col» 991.
royal. (Id., H5.) Les huguenots voulaient joindre leur cause k celle du ^peuple ; mais Lesdiguières, le chef des prolestants du Dauphiné, n'ayant pu les secourir a temps, les paysans furent défaits par les troupes du roi. Désormais le peuple murmurera sans que Ton tienne compte de ses doléances, c car c'est une bête k qui on avait arraché les dents et les ongles. » (Id., 154.)
C'est en vain que les grands jours se succèdent k Poitiers, k Troyes, k Clermont, « pour réprimer les excès journaliers des gentilshommes et autres sur le pauvre peuple (1). » Ils devront « informer en toute diligence des meurtres, assassinats, volerles, rapts, enlèvements et forcements de femmes et filles, exactions, concussions, rebellions, forces, violences, usurpations et occupations de cures, prieurés, chapelles, hôpitaux et autres maladreries, excès faits k sergents et autres officiers du roi, exerçans et exécutans leurs charges, et tous autres crimes commis dans ledit ressort (2)... »
Au printemps de 1581, le duc d'Anjou, frère du roi, avait levé des troupes pour les diriger vers la Flandre. Et quelles troupes!... « Tous bannis, vagabonds, voleurs, meurtriers, renieurs de IHeu et de vieilles dettes, remanans de guerre, restes de gibet, massacreurs, véroles, gens mourans de faim, se mirent aux champs pour aller piller, battre et ruiner les hommes des villages qui tombaient en leurs
(1) Isambart, Ane. Lois françaises, XIV, 486.
(2) Libertés de VÉglise gallicane, 11, 1358. — V. aussi dans Legrand d'Aussy, Voyage en Auvergne, I, Passim, des détails sur les crimes des nobles pendant la Ligne.
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maios (CI. Hatton, 937)... » Ces bandes indisciplinées saccagent la Picardie et la Champagne, € et font tous les maux du monde partout où elles passent » (L'Estoile), tandis qu'un autre corps porte la ruine dans le Blésois. Le roi envoie contre eux un capitaine de ses gardes, qui en arrête un grand nombre, mais qui les renvoie k la prière de quelques-uns des favoris du roi. (Id., 133.) C'étaient, aux mains des nobles, de trop précieux instruments de brigandage •pour souffrir que la corde en fit justice.
Auprès de Sézanne, dans la Brie, ces mêmes bandes de Monsieur, irritées de la résistance qu elles rencontrent dans un village, massacrent tout, jusqu'aux femmes et aux petits enfants, mettent le feu aux quatre coins du bourg, et font tout périr dans les flammes après s'être livrées à leurs excès habituels.
En 1582, le mal prend de telles proportions que la cour se décide k envoyer encore une fois dans les provinces des commissaires pour tenter de remédier aux malversations et désordres sous la fréquence desquelis succombent les campagnards. « Vous vous enquerrez particulièrement, leur est-il dit, des déportements d'un chacun, et de ce qu'ils exigent sur notre peuple, tant par impositions de deniers, corvées indues qu'autrement, et de tous autres excès et violences dont Von a accoutumé user k l'endroit du dit peuple...; particulièrement des déportements de la noblesse, et s'il y en a aucuns qui exigent sur le peuple, tant par impositions de deniers qu'autrement, si le peuple reçoit aucuns mauvais traitements d'eux, et tous autres excès et violences dont les gentils-
hommes ou autres peuvent user a Tendroit du dit peuple (1). »
a Mais au, bout de tout cela on exigea quinze cent mille écus pour Tannée 1583 sur les villes closes du royaume, et Ton doubla les tailles de moitié pour six ans. Dont y eut grant cri et murmure, jusques a souhaiter Tarméc de Monsieur en France tournée contre le roi son frère pour remettre sus la querelle du Bien public. » (L'Estoile, 151.)
C'était au profit des maltôtiers que le roi doublait le chiffre des tailles, car la meilleure part en demeurait entre leurs mains, et le reste s'arrêtait entre celles des gouverùeurs de provinces. Henri signale ces abus dans sa déclaration du 22 novembre 1589, mais sans pouvoir y porter remède. La France était la proie des publicains : on savait qu'ils volaient, qu'ils exploitaient indignement la détresse publique, qu'ils tenaient Jacques Bonhomme agonisant sous leur genou, et l'on ne faisait rien, et l'on ne pouvait rien faire, et l'on avait vu, en mai 1585, Henri composer avec cette race maudite, « leur baillant abolition de tous les larcins qu'ils avaient faits, moyennant la somme de deux cent mille écus pour les frais de justice, k la charge de le mieux dérober qu'auparavant, et pour donner courage a ceux qui lui avaient été fidèles, — qui étaient bien peu, — de faire comme les autres, et de se rembourser au double de l'argent qu'ils bailleraient, puisqu'il y avait plus de profit k être larrons qu'hommes de bien. » (Id., 185.)
(1) Mémoires de Nevers, I, 605, 614.
Comment d'ailleurs réduire k Timpuissance de mal faire soudards, maltôliers et gentilshommes, quand les agents de répression eux-mêmes étaient des bandits comme tout le reste? N'avait-on pas vu pendre le prévôt des maréchaux d'Angers, condamné par arrêt du grand conseil comme coupable de plusieurs Yoleries, concussions et assassinats? (Id., 123.)
Le duc d'Aumale, l'un des chefs de la Ligue, lève une armée (1585), « disant qu'il cherchait les huguenots pour les massacrer et dévaliser, court une grande partie du pays de Picardie, vole, tue, pille el saccage gentilshommes et roturiers, prêtres, moines, laboureurs et marchands, tant catholiques qu'autres, et ne trouvant rien de trop chaud ni de trop pesant. » (Id., 185.)
« Messieurs les gentilshommes, de quelque religion qu'ils Soient, ne se peuvent vanter d'être gens de bien, a commettre ou laisser commettre par leurs gens les rançons, volleries, pillages, battures, excès et autres inhumanités qu'ils commettent ou laissent commettre en leur présence sur le pauvre paysan qui ne leur doit rien; et ne se peuvent excuser sous le manteau de la guerre, principalement de celle-ci, qui n'est justement entreprise ni démenée, et qui est mise sus sans l'autorité du prince souverain, qui est le roi de France (Cl. Hatton, p. 1042). >
Victimes k leur tour de tant de férocités, les soudards meurent de faim sur les campagnes désertes. Les paysans s'étaient réfugiés derrière les murailles des villes et des châteaux fortifiés. Les chefs portèrent plainte devant le duc d'Anjou, qui rendit une ordonnance a Provins, le 26 juillet 1581, prescrivant
aux soldais de respecter les personnes et les biens, aux paysans de rentrer chez eux avec leur bétail et de cultiver les terres, et défendant aux gentilshommes et aux bourgeois des villes de leur donner asile. Nul ne bougea, et le désert élargit son domaine.
€ Ces courses, ces sièges, ces incendies, ces meurtres et ces pillages remplissent toute Thistoire provinciale pendant une partie du XVP siècle, dit avec raison Thistorien de Provins. En 1586, les terres n*ayant pas pu être ensemencées pendant plusieurs années, la famine se fit sentir, et la peste revint après elle; elle régnait encore k Provins k la fin du XV1« siècle. j> (Bourquelot, II, 160, 166.)
Cependant, lorsqu'ils en rencontraient l'occasion, les campagnards se vengeaient avec lenergie sauvage du désespoir. En 1587, les royaux ayant défait les ligueurs aux environs de Briare, les paysans se jetèrent sur les traînards de Tarmée vaincue et les massacrèrent sans pitié. On vit une femme, armée d'un couteau, tuer de sa main dix-huit soldats qui s'étaient réfugiés dans une grange, épuisés par la dyssenterie.
L'imagination la plus infernale ne saurait rien enfanter qui n'ait été commis contre le paysan de France, contre sa femme, contre sa fille et contre ses enfants pendant les guerres de religion (1), et les ingénieux auteurs de la satyre Ménippée n'inventaient rien lorsqu'ils mettaient dans la bouche de
(1) « Aux environs de Niort, des soldats emplirent à une femme le ventre de poudre par la nature, et la firent éclater comme une mine. • (Chateaubriant, Analyse raisonnée de VhisL de France, 363.)
Rieux, orateur de la noblesse, un résumé succinct de ses façons d'agir avec le paysan : ce que disait Rieux, tous, à peu près, le faisaient (1) :
« Je cours la vache et le manant tant que je puis, et n'y a paysan, laboureur ny marchand autour de moi, à dix lieues k la ronde, qui ne passe par mes mains, et qui ne me paie taille ou rançon. Je sais des inventions pour les faire venir à raison : je leur donne le frontal de cordes liées en cordelières : je les pends par les aisselles : je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge : je les mets aux fers, et aux ceps : je les enferme en un four, en un coffre percé plein d'eau : je les pends en chapon rôti : je les fouette d'étrivières : je les sale : je les fais jeûner : je les attache étendus dedans un van : bref, j'ai mille gentils moyens pour tirer la quintessence de leurs bourses, et avoir leur substance pour les rendre be* listres k jamais, eux et toute leur race... J'ai bonne épée et bon pistolet : et n'y a sergent ni prévost des maréchaux qui m'osât ajourner : la justice n'est pas faite pour les gentilshommes comme moi. Je prendrai les poules et les vaches de mon voisin quand il me plaira : je lèverai ses terres, je les enfermerai avec les miennes dedans mon clos, et ils n'en oseront grommeler... »
€ Je scay, dit Montaigne, qu'il s'est trouvé de simples paysans s'être laissé griller la plante des pieds, écraser le bout des doigts avec le chien d'un pistolet, pousser les yeux sanglants hors de la tête
(1) n fut assiégé dans son château de Pierrefonds, pris et pendu en 1593.
k force d'avoir le front serré avec une corde, avant que de s^être seulement voulu mettre k rançon. ïea ai vu un laissé pour mort tout nud dans un fossé, ayant le col tout meurtri et enflé d'un licol qui y pendait encore, duquel on Tavait tirasse toute la nuit, k la queue d'un cheval, le corps percé en cent lieux k coups de dagues qu'on lui avait donnés, non pas pour le tuer, mais pour lui faire de la douleur et de la crainte : qui avait souffert tout cela et jusques k y avoir perdu parole et sentiment, résolu, a ce qu'il me dit, de mourir plutôt de mille morts (comme de vrai, quant k sa souffrance, il en avait passé une tout entière), avant que rien promettre : et si était un des plus riches laboureurs de toute la contrée, p {EssaiSy liv. XI, ch. xxxii.)
« Nous avons, dit-il ailleurs, non lu, mais vu de fraische mémoire, des hommes déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôlir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux... non entre ennemis, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion. » (Id., liv. I, ch. XXX.)
Au mois de février de l'année 1575, «le seigneur de la Chastre, accompagné de quelques gens de pied et de cheval, saccageait et pillait les maisons champêtres des habitants de Bourges, aux environs de la ville, et tuait les résistants. » En mars, « le roi reçut de divers endroits grandes plaintes de vols et exactions que faisait sa gendarmerie, par faute de payement (1). »
(1) LTstoile, Regislc-Joumal de Henri III, p. 67.
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Un épisode pris au hasard entre mille donne la mesure des forfaits exécrables des soudarts de tous les partis. Un capitaine des troupes de Monsieur, le frère du roi, s'établit chez un paysan qui s'empresse de le traiter « a tirelarigot, » espérant, k force de complaisances, désarmer sa fureur. Le paysan avait une fille <i de singulière beauté. » Le capitaine la lui demande « en mariage. » Le pauvre père s'excuse de son mieux. Furieux, le soudart lui lance k la tête les plats et les bouteilles. Le malheureux s'enfuit épouvanté. Le capitaine s'empare de la fille, et, avec l'aide de quatre ou cinq de ses hommes, lui fait subir les derniers outrages. Puis il la force k s'asseoir a table avec lui, et l'accable de plaisanteries grossières et outrageantes. « Lors cette pauvre fille, regardant la contenance de ce crocodile, comme elle vit qu'un soldat s'approchait pour lui parler k l'oreille, et qu'il était attentif k ce que l'autre lui disait, prit un grand couteau qui était sur la table, et le lui planta dans l'estomach de telle roideur, qu'k l'instant mon capitaine tomba mort sur la place. Ce que les soldats voyant, prirent la dite fille, et l'ayant attachée k un arbre, l'arquebusèrent sur-le-champ (134). »
Le 16 juin 1585, le roi tint un lit de justice au parlement, et d'un seul coup, fit enregistrer vingtsept édits nouveaux. « Voilk un échantillon des charges insupportables que causait la Ligue au pauvre peuple qui le rendaient non un pré tondu trois fois l'an, mais un corps écorché, ou plutôt une anatomie (204). > Paris frémit de colère. Les pauvres y abondent, on lève une aumône générale sur les bour-
geois, et deux députés par chaque paroisse vont quêter dans les maisous.
La paix, on le sait, ne délivrait pas les campagnes des excès des soudarts. « Au nord, au midi, au centre, partout les populations se plaignaient k juste titre. La Champagne et la Brie étaient remplies de voleurs qui, se disant gens de guerre, allaient par troupes au son du tambour de village en village, rançonnaient les habitants, dévalisaient les passants sur les che* mins (1). »
« En ce mois d'août 1586, dit TËstoile, quasi par toute la France les pauvres gens des champs, mourans de faim, allaient par troupes couper sur la terre les épis de blé k demi-murs et les manger a l'instant pour assouvir leur faim effrénée : et ce, en dépit des laboureurs auxquels ils appartenaient, et même les menaçaient ces pauvres gens de les manger euxmêmes, s'ils ne leur permettaient de manger les épis de leurs blés. »
Le pillage prit de telles proportions, que Ton vit, en décembre de la même année, le parlement de Bordeaux soulever une jacquerie contre les troupes de Lansac, « abandonné aux communes du pays, pour lui courir sus au son du toquesaint (208,210). »
Dans les campagnes du Vivarais, « on vendait jusqu'à vingt et vingt-cinq livres le septier de froment, treize ou quatorze livres celui de Torge, et six ou sept livres Tavoine ; le blé étant enfin devenu sans prix, les gens de la campagne furent obligés de se nourrir de glands de chêne, de racines sauvages,
(1) Challamel, Mém. du peuple français ^ V, 407.
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de fougères, dn raarc et des pépins des raisins séchés au four, qu'ils faisaient moudre pouren faire du pain, aussi bien que Técorce des pins et des autres arbres, de coquilles de noix et des amandes, de vieux tuiles et briques, mêlés avec quelques poignées de farine d'orge, d'avoine et du son... Les villes devinrent désertes et sans commerce... Les fruits ne furent pas recueillis, le bétail fut abandonné (1). »
Au milieu de tant de désordres, les pauvres ahaniers, pillés, volés, brûlés, massacrés par tous les partis, avaient une fois encore cessé toute culture. Et d'ailleurs tant de malheureux avaient péri sur les champs qu'il ne restait plus de bras pour ramasser les récoltes (2). La famine amenait h sa suite de terribles mortalités, et une nouvelle peste, qui ne dura pas moins de quatre années (1583-1587), sévissait sur la France. Les corbeaux des airs et les loups des forêts ne pouvaient plus suffire k la mission qu'ils ont reçue de la nature de faire disparaître les immondices qui souillent le domaine de l'homme. Le concile provincial réuni k Tours en 1583 avait été contraint de transporter le siège de ses séances h Angers. La peste l'y suivit. « On fut obligé durant ce temps de faire un cimetière hors la ville pour y enterrer les pestiférés qui mouraient (Dom Roger, 441). »
Le martyr était à bout de force et de patience : la la lutte, quelle qu'en dût être l'issue, ne pouvait lui offrir de chances pires que ce qu'il éprouvait, et c'est quelque chose encore de mourir une arme a la main,
(1) GhaUamel, V, 417.
(2) Massion, Hist. de Saintonge et d^Aunis,
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sans tortures, en se défendant, et, faut-il le dire? en se vengeant.
Après un premier soulèvement en Limousin, promptement étouffé dans le sang des campagnards, Tintérêl de la défense commune amena entre les catholiques et les protestants du Vivarais une entente et une harmonie que n'eût pu obtenir Téloquence des prédicateurs les plus entraînants. Ils oublièrent pour un moment ces querelles religieuses qui les divisaient, et se promirent aide et assistance mutuelles pour courir sus aux pillards, et démolir les forts qui leur servaient de repaires.
Dans TAuvergne et le Dauphiné, l'excès de la misère dirigea les efforts des paysans contre la tyrannie des gentilshommes bien plus que contre Tautorité royale. Pour résister plus efficacement aux efforts rétrogrades d'une noblesse qui faisait revivre, k la faveur du désordre, les vieilles habitudes et toutes les vexations du régime féodal, les montagnards de ces contrées voulurent organiser tout un système de défense qui portait le nom de ligue de l'équité. Mais l'année suivante, le duc de Mayenne rompit, en les massacrant, le faisceau encore peu solide de cette ligue défensive, et ils reprirent leur joug, courbés et brisés vers la terre, l'arrosant de leur sang après l'avoir baignée de leurs sueurs.
Comprimée sur un point, la révolte, dont la cause: était partout, éclatait partout. Dans le Maine, le Perche, la Normandie, il n'était depuis longtemps et en tous lieux question que « d'assemblées, d'aucuns bourgs et paroisses, de ligues, esmotions, monstres en armes découvertes, sans l'autorité et permission
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do roi, de refus d'imposls parmi ces communes révoltées (1). » — « Heureux, s'écrie Mézeray, s'ils n'avaient point admis parmi eux des gentilshommes qui les engageaient dans la querelle des grands, dont ils n'avaient que faire ! »
Ils s'insurgeaient en effet contre les gens de guerre qui promenaient par les bourgs le viol et le pillage, contre les droits féodaux et contre les voleries des sergents des tailles et des gabelles, pires encore que celles de l'armée. Le premier président du parlement de Normandie eu donnait avis au roi : « Les gens de guerre continuent de pis en pis k ravager ce qui reste encore pour payer les charges de Votre Majesté. Ils contraignent la plupart des plus humbles à devenir forcenés, k essayer par des moyens illicites, et auxquels, a trait de temps, il serait impossible de s'opposer, k se parer d'une si grande violence. » (Floquet, m, 239.)
Réunis d'abord à la Chapelle-Gauthier, village du Perche, on donna le nom de gauthiers k ces nouveaux Jacques. « Ils avaient commencé, dit de Thou dans son Histoire universelle (liv. XCV), k prendre les armes pour se défendre contre les entreprises des troupes qui couvraient Ja province. D'abord ils n'avaient fait aucune violence ; ensuite, leur nombre s'étant accru, ils en vinrent aux voies de fait, chargèrent quelques partis qui allaient au pillage, et firent une cruelle boucherie de ces coureurs chaque fois qu'ils pouvaient les saisir. L'exemple devint bientôt contagieux, et l'insurrection se répandit dans une
(1) Reg, Rap, civils, 15 nov., 13 déc. 1566.
grande partie de la province. Au son du tocsin, on voyait tous les gens de la campagne abandonner leur travail, courir aux armes, et se rendre au lieu qui leur était marqué par les capitaines établis dans chaque village. Quelquefois ils se trouvaient au nombre de plus de seize mille. A leur tête était tout ce qu'il y avait en Normandie d'esprits brouillons : le comte de Brissac, récemment chassé d'Angers, de Mouy, de Pierrecourt, de Longchamp, le baron d'Kchaffou, le baron de Tubœuf, de Roquenval, de Beaulieu, et plusieurs autres gentilshommes partisans de la Ligue, et qui assemblaient des troupes pour le parti, autour de TAigle et *d' Argentan. »
S'il faut en croire de Thou, la rage des paysans exaspérés alla jusqu'à rappeler celle des cannibales, et il ne resta un jour aucun yestige d'un soldat qu'ils avaient pris. Poussés par la fureur et la faim à la fois, les enfants et les femmes avaient bu son sang.
Le parlement effrayé lance contre eux les gouverneurs, officiers et chefs militaires, qui parcourent la contrée à la tête de forces imposantes. Ils passent, tout est calme ; mais le pays qu'ils viennent de traverser est en armes le lendemain. Tout châtelain qui paraît faire cause commune avec leurs oppresseurs, ou qui hésite seulement 'a marcher avec eux, est un ennemi qui se signale lui-même à leur vengeance.
Toutefois les chefs de cette milice rustique n'appartenaient pas tous k la noblesse. A la tête de quelques-unes des bandes on citait un ancien soldat, La Planche, un maréchal ferrant, Nicolas Euldes, deux curés, et quelques autres qui étaient du peuple.
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Le cours de la justice fut suspendu, car nul n'osait plus' s'aventurer dans le pays, que l'on ne pouvait parcourir qu'en nombreuses caravanes. Le parlement dépêcha quelques-uns de ses membres sur les lieux les plus menacés, afin de tenter de faire renaître l'ordre. Ils furent insultés, et l'un d'eux, Guillaume de Pinchemont, tomba mort de frayeur en présence de l'émeute hurlant à ses côtés.
Au milieu de cette anarchie universelle, chacun prétendait entraîner 'a sa suite et armer contre le parti rival cette force aveugle, facile h tromper sur ses intérêts véritables.
Les huguenots essayèrent d'exploiter cette diversion contre la Ligue. Mais Brissac, alors h la tête des ligueurs, leur persuada de se déclarer pour son parti, le seul qui pût, leur disait-il, les affranchir du fardeau des taxes publiques, et les protéger contre les exactions du fisc et les pilleries des gens de guerre.
Toujours crédules, les villageois accoururent au nombre de douze mille. G'était vers le milieu d'avril 1589. Le duc de Montpensier assiégeait Falaise, que défendait Brissac. Les gauthiers s'étaient fortifiés dans les villages de Pierrefitle-en-Cinglais, de Villers et de Commeaux, aux environs d'Argentan. Brissac, qui les avait attirés dans cette passe dangereuse, ne fit rien pour les secourir. Montpensier, après avoir rallié autour de lui la noblesse de ces cantons^ les attaqua successivement dans ces trois positions mal fortifiées, mal défendues par des bandes sans discipline, sans artillerie. Le canon de l'armée royale jeta le désordre dans leurs rangs confus ; ils voulurent fuir, mais les
gentilshommes s*acharnent k leur poursuite, les arrêtent grâce a la rapidité de leurs chevaux, et massacrent près de quatre mille d'entre eux. Jamais, depuis Teffroyable boucherie de Meaux, une aussi faible troupe n'avait fait un aussi terrible carnage.
Douze cents se rendirent k discrétion. Montpensier organisa contre eux des pendaisons en masse. Cette sanglante défaite, arrivée le 22 avril, porta le coup suprême a l'insurrection des gauthiers, qui avait fait trembler les nobles, et même la haute bourgeoisie de deux ou trois provinces. Traqués en tous lieux, ils cessèrent bientôt de se réunir, et ceux qui parvinrent à se faire oublier retournèrent a la charrue et a la corvée.
Que Ton veuille bien rapprocher les deux pièces
qui suivent, et Ton sera contraint de reconnaître que
Jacques Bonhomme a presque toujours attendu, pour
se soulever, qu'on Tait appelé aux armes, et que Ton
. ait légalisé sa révolte, si légitime d'ailleurs.
€ La cour, pour obvier, empescher et éviter aux oppressions, incursions, assemblées et conventicules . qui se font journellement tant en cette ville que autres villes, villages, bourgs et bourgades du ressort d'icelle, dont il peut advenir tel dommage et inconvénient qu'il est advenu en plusieurs villes et bourgs du royaume, a permis et permet à tous manans et habitans, tant des dites villes, villages, bourgs et bourgades que du plat pays, s'assembler et s'équiper en armes pour résister et se défendre contre tous ceux qui s'assembleront pour saccager les dites villes, villages et églises, ou autrement, pour y faire conventicules et assemblées illicites, sans que pour
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cela les dits manans et habilans puissent être déférés, poursuivis et iuquiélés en justice, en quelque sorte que ce soit...
a Fait en parlement, le 13 juillet 1562. »
« Les excès des gens d'armes, disent les états généraux de 1589, ne se peuvent rapporter que les larmes a Tœil, le soupir a la bouche, les plaintes et clameurs jusqu'au ciel. » Aussi, pour prévenir l'instant inévitable « où la nécessité portera le bonhomme au désespoir, et tournera sa crainte et simplicité en audace et vengeance y>, demandent-ils que, remettant en vigueur les ordonnances de Charles V et de Charles VI, « il soit permis aux officiers du roi d'assembler les communautés des villes et du plat pays pour leur courir sus. > {États généraux, XIV, 502 ; XV, 183.)
C'est le lendemain de l'insurrection des gauthiers, la veille de l'insurrection des croquants, que les états généraux tiennent ce langage.
Rétablir Tordre en massacrant les Jacques était chose facile, mais ce qui l'était moins, c'était de por- , ter remède a la misère et de trouver de l'argent, qui ne centrait plus ni dans les coffres de l'État, ni dans la bourse des particuliers (1). Ce n'était point, toutefois, par la faute des hommes de flnance, qui jetaient par milliers les pauvres contribuables en prison, où ils les laissaient périr de faim, faisaient « prendre et déprendre les huis et fenêtres » de leurs maisons après avoir fait le vide dans leur intérieur, et sem-
(1) « Le rentier ne recevait plus ses rentes, et le trafic avait cessé chez les marchands. • (De Vérité,'flïs^ du ]?onthieu^ II, 82.)
blaient avoir pris a tâche de faire du royaume un désert. {États généraux^ XIV, 55.) La royauté avait cependant réalisé quelque chose pour le peuple, et dans « une chère année » on rendit un édit « de fort belle apparence, » qui exempta les laboureurs de payer leurs dettes, afin qu'ils pussent acquitter les tailles devenues « étrangement excessives. » Mais le but fut manqué, les marchands cessèrent leur commerce, les prêteurs refusèrent de prêter, la misère augmenta et Timpôt ne rentra pas davantage. (Guy Coquille,!, 219, col. 1.)
Il faut dire aussi qu'entre les poches des sujets et les coffres du roi il y avait les poches et les coffrés des maltôtiers, dont un orateur des états généraux de 1589 flétrissait en termes énergiques les voleries déboutées :
<i Ils ont épuisé vos finances et nous ont mis k la besace, dit-il ; ce sont les inventeurs des subsides et édits nouveaux, les exécuteurs des commissions extraordinaires, courtiers et maquignons d'office, vermine d'hommes et couvées d'aspics écloses en une nuit, lesquels ont fureté votre royaume jusqu'aux cendres des maisons. Ils marchaient orgueilleux et en crédit, le sergent en croupe pour exécuter a leur mol vos sujets, les évocations en main pour nous distraire et faire venir plaider a un conseil des parties, car quelques-uns de nos juges étaient de nos parties mêmes ; ils avaient les jussions a leur commandemeat pour forcer la conscience des bons, violenter l'autorité et religion des cours souveraines par barremens des gages, interdictions d'entrées et séances.
« Votre pauvre peuple a été si affligé, leurs biens
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si souvent diminués, le sang tout sué par ces voies extraordinaires, que la plupart de vos sujets croyaient toutes choses a Tabandon, en confusion, et réduites au désordre d'un premier chaos. Ils ont inventé toutes sortes d'impositions nouvelles sur votre pauvre peuple, ne lui laissant que la langue toute sèche pour crier k Dieu, et les yeux pitoyables pour pleurer... Que si les Turcs, Mores ou barbares fussent entrés en France par force, et Teussent tenue et possédée deux ans, n'eussent pu faire pis, ni apporté plus grande destruction, fors le feu et le sang, dont encore Ton n'a pas été exempt en beaucoup d'endroits de ce royaume, par la rage et fureur des gens de guerre indisciplinés et mal conduits, qui avaient pris toute licence par faute d'être payés... Votre peuple n'est plus ; il n'y a plus de peuple en France, il est péri, il n'a plus de subsistance : c'est un pauvre passant détroussé nud et mis en chemise. C'est un corps malade qui a été trop saigné, il le faut un peu laisser respirer et prendre sa nourriture, puis on parlera de le saigner, selon le bras la saignée, comme l'on dit. »
Les seigneurs, de leur côté, avaient conservé l'usage féodal de se faire cautionner « des paysans et laboureurs demeurans en leurs terres et justices, dont ils étaient réduits en pauvreté, » et le tiers réclamait une fois encore que les nobles et chefs militaires lissent élection de domicile « en la ville où était le siège présidial du bailliage ou sénéchaussée sous le ressort duquel ils résident, pour recevoir verbalement assignations. » {États généraux, XV, 176...)
Pour comprendre jusqu'à quel point le paysan était
livré, j)ieds et poings liés, k qui voulait l'opprimer, et combien l'autorité royale était complice de ces sanglantes exactions, il sufflt de connaître quelques actes de Tun des hommes les plus chevaleresques d'alors, de Bussy d'Amboise . Le duc d'Anjou, dont il était le favori, l'ayant fait nommer gouverneur de cette province, il leva des troupes sous prétexte de débarrasser le pays des calvinistes qui le ravageaient. A la seule approche de ces effrayants libérateurs, Angers lui envoie quatre mille livres pour qu'il n'entre pas dans ses murs. II va alors cantonner ses cinq ou six mille braves dans les campagnes; puis, quand elles sont épuisées, il annonce au maire qu'il les rappelle dans la ville, ce qui décide Angers k s'imposer une [nouvelle contribution de quinze cents livres. Bussy les dirige sur Saumur, mais, prévoyant quel sort l'attendait, Saumur commence par la fin, s'insurge contre les troupes et leur ferme ses portes. Après avoir vécu quelque temps sur les campagnes du Saumurois, elles se rapprochent d'Angers qui, épuisé d'argent, ferme à son tour les portes à la garnison. C'est alors sur le plat pays un déchaînement de violences et de brutalités inouïes ; les campagnards aux abois viennent chercher un refuge derrière les murailles de la cité qui, menacée dans son existence par la désertion des populations rurales, fait un dernier effort et consent a donner encore a son impitoyable gouverneur une somme de trente mille livres.
« Aussi Bussy et les régiments qu'il avait avec lui ne faisaient compte des pauvres Angevins, sujets du roi, non plus que d'esclaves. Il pensait, il disait qu'on pouvait les battre, déchirer, chappeler, tenail-
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1er, tuer a plaisir, comme bêtes ; et de fait tout le temps que ces troupes ont séjourné en Anjou, ont battu, déchiré, chappeté, tenaillé, tué, violé, rançonné (1). »
Dans le but de se soustraire k tant de vexations, les habitants riches du pays émigrèrcnt vers Nantes avec tout ce qu'ils avaient de plus précieux. Ce fut une nouvelle calamité pour la province, dans laquelle il n'y eut plus d'argent ni de commerce. Le villageois ne pouvait plus vendre ses produits, et dans les villes, les marchands, cabaretiers et artisans, imaginèrent une sorte de papier-monnaie en parchemin, sur lequel ils frappaient le poinçon qui servait à marquer la vaisselle. Mais cette monnaie ne pouvait avoir cours qu'entre eux, et restait inutile pour les paysans. La terreur se joignit a la misère, et ils n'osèrent faire les processions des Rogations, par crainte des soldais deBussy (2).
Comme les nobles souffraient par contre-coup de cette ruine absolue des campagnes, un gentilhomme angevin écrivit a Bussy pour lui adresser quelques remontrances au sujet de ce pitoyable état de chose. a Si vous ne m'étiez pas ami, répondit le gouverneur, je vous ferais rentrer votre remontrance avec le poignard. Contentez-vous que je sais comment le vilain doit êlre traité. »
Le gouverneur de Saumur, Montsoreau, grand ve-
(1) Froumenteau, le Secret des Finances,
(2) « Il pilla les pays d'Anjou et du Maine, même les faubourgs du Mans, et avec quatre mille arquebusiers qui se firent tous riches de butin, saccagea plus de vingt-cinq lieues de pays. • (L'Estoile.)
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neur du duc d'Anjou, débarrassa la province de ce raonslre, en le faisant assassiner an château de Coutancières, où il Tavait attiré en forçant la comtesse de Montsoreau a lui écrire pour Ty attirer comme k un rendez-vous.