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CHAPITRE XII

Heari IV (1589-1610). — La Ligue. — Peste et famine. — Les loups. — Heureux efforts de Henri IV. ~ Sully. — Insurrection des croquants. — Les guillerys.

« Ventre-Saint-Gris I si je n'étais roi de France et si j'en avais le loisir, je me ferais volontiers croquant. »

Henri IV.

Pareils au malade qui se retourne sur son lit de douleur et ne fait que changer de souffrance, les Angevins qui fuyaient leur province trouvaient la Bretagne plus troublée encore, si c'est possible. Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, beau-frère de Henri III et petit-fils d'Antoine, duc de Lorraine, avait espéré, grâce à rabattement du pays, de ramasser dans le sang du peuple une couronne de duc de Bretagne. Henri IV, dès qu'il le put, envova des forces imposantes pour dompter ce ligueur inté-

ressé, et Ton ne saurait dire qui fit le plus de mal au p^s, des ligueurs ou des royalistes, ni décider quel parti était l'oppresseur et quel le défenseur. (Dom Morice, XI, 426.) Ce fut moins une guerre qu un immense pillage. Les troupes ennemies, soigneuses de s'éviter et « s'amusant a ravager et à piller le bonhomme, » vivaient retranchées derrière les forteresses, et mettaient, comme au XIV® siècle, les villages en appactis (1). Ici, c'était du Liscouet, chef royaliste, gentilhomme de grande famille, « qui plumait l'oie Ik où elle était grasse » et portait le théâtre de la guerre dans toutes les parties qu'elle avait épargnées jusqu'alors. La c'était le comte de Maignanne, lieutenant de Mercœur, bandit sur terre et sur mer, que Henri III avait jeté k la Bastille en 1586, et qui eiit payé ses crimes de sa vie, si de puissantes protections ne l'eussent fait relâcher. Poussés k bout par ses excès, les paysans s'armèrent et vinrent l'attaquer de deux côtés, au Faou ; mais il en tua quatorze a quinze cents dans deux rencontres, et, pour se venger, redoubla de férocité a leur égard.

On leur avait donné a garder des gués qui eussent ouvert au comte une nouvelle partie de la province. Il parvint k les tromper par de belles paroles, passa k Châteaulin et maintint tout d'abord ses troupes dans une discipline rigoureuse. « Le paysan, trompé par ces fausses apparences, ne cacha rien de ce qu'il avait. Le comte, convaincu par ses yeux de la richesse d'un pays qui n'avait éprouvé aucune des mi-

(1) Le chanoine Moreauj Hist, des guerres de la Ligue en Bretagne, 133, 137 j 145, 153, 195...

sères de la guerre, rebrousse chemin dès le lendemain, et, paraissant tout à coup au milieu dee paroisses qu'il avait traversées le jour précédent, il pille, vole, et fait un butin inestimable en meubles, en vivres et en vaisselle d'argent dont les paysans étaient tous bien fournis. » Depuis ce temps, et après les excès inouïs des cinq ou six cents hommes que dirigeait le comte,Mes rognes paysans, la paysantaille, comme les appelle avec un suprême et implacable dédain le chanoine Moreau, l'historien de ces atrocités, n'osèrent plus « lever les cornes. » (D. Morice, XI, 428 ; — Moreau, 153.)

Il est bon de noter que tout ceci se passait pendant une trêve signée entre les royalistes et les ligueurs, et publiée h Rennes.

Dans une autre partie de la basse Bretagne, les campagnards se soulevèrent et §e rendirent k Carhaix pour défendre le pays. Quelques gentilshommes se joignirent k eux et leur donnèrent pour chef un vieux soldat capable, nommé Lanredon, qui sut les retrancher dans une situation habilement choisie, k une demi-lieue de Carhaix ; mais une fausse attaque des royalistes les attira hors de cet asile, malgré Lanredon et les gentilshommes qui les conduisaient. « Il se fit dans cette action une grande boucherie de paysans par la faute de ces brutaux^ » dit dom Morice.

En dépit de cet échec, ils virent de nombreuses bandes de paysans se joindre k eux, et bientôt ils reprirent l'offensive, sous la conduite du capitaine du Bérit et d'un prêtre exalté. Déjk dans les murs mêmes de Carhaix ils triomphaient k leur tour des royalistes, lorsqu'une pluie violente vint empêcher ceux d'entre

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eux qui avaient les armes k feu d'en faire usage, tandis que les royalistes, à Tabri dans les maisons, les massacraient sans pilié et en firent un carnage horrible. Ceux qui les guidaient, le prêtre et du Bérit, furent tués. Une nouvelle troupe de paysans venait leur apporter du renfort, mais k la nouvelle de cette défaite, ils tuèrent les gentilshommes qui les commandaient, et, se croyant trahis, la rage et le désespoir dans le cœur, ils massacrèrent sans pitié tous les nobles, royalistes ou ligueurs, calvinistes ou catholiques.

« Cette fureur était commune a tous les habitants de basse Bretagne, dit D. Morice, et leur dessein était bien moins de faire la guerre, aux hérétiques que d'exterminer la noblesse. Ils en avaient formé le projet entre eux, et s'ils étaient revenus victorieux de Carhaix, ils se seraient jetés sur les gentilshommes qu'ils auraient pu rencontrer. Il ne fallait plus que cela, disaient-ils, pour remettre tout le monde dans l'égalité qui doit se trouver entre les hommes." La défaite de Carhaix les fit bien changer de langage, elle les rendit aussi souples qu'ils avaient été arrogants, et la noblesse, qui craignait auparavant d'être saccagée, reprit ses droits, et se fit rendre les services qu'elle était en droit d'exiger de ses vassaux, »

Il y avait alors en Bretagne « un jeune folâtre » nommé Guy-Éder de la Fontenelle, gentilhomme cadet d'une maison de Beaumanoir, qui n'avait que le nom de commun avec celle du héros du combat des Trente. L'ambition, dit son historien, était venue le prendre sur son fumier, et il était encore un enfant lorsqu'un matin, en 1589, il franchit les murs du

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château de Boncourt, à Paris, vend ses livres et sa robe de chambre pour acheter une épée et un poignard, et reprend le chemin delà Bretagne, soulevée déjà par le duc de Mereœur* Bien que Fontenelle n'eût que quinze ou seize ans alors,. cette intelligence supérieure s'impose a une de ces nombreuses troupes de bandits qui pillaient la province au nom des intéj'êts de Dieu et de la Ligue. Bientôt ses troupes lurent les plus redoutées dans le pays; bientôt aussi, fatigués de leurs excès, les paysans se soulèvent en masse et viennent Tassiéger au Grannec. Mais ils sont taillés en pièces, et plus de huit cents restent sur la place. Par un odieux raffinement de perversité, il défend d'enterrer, les ^nombreuses victimes de ce combat, spéculant ainsi sur l'amour des parents pour les- leurs, et faisant massacrer sans pitié ceux qui venaient la nuit pour ensevelir le corps d'un frère, d'un père ou d'un époux. C'était une souricière qu*U tendait, et les cadavres appelaient les cadavres. Puis, comme les siens se plaignaient de l'infection causée par ce vaste charnier, il leur répondit ce mot, dont . on a fait les honneurs a Charles IX et k bien d'autres : « L'odeur des ennemis morts est toujours agréable. »

Telle était la terreur répandue par Fontenelle et sa bande sur toute la Cornouaille, que les paysans abandonnaient leurs femmes, désertaient leurs maisons et leurs villages pour fuir dans les bois et dans les landes, où ils trouvaient d'autres ennemis, la faim et les loups, qui en firent périr un grand nombre.

C'était au grand jour, impunément et sous les yeux mêmes de la garnison chargée de veiller a la

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tranquillité de la province, que Fontenelle pillait le pays, et ceux qui commandaient k Quimper refusèrent de réprimer ses brigandages, alléguant qu'un pareil voisinage était des plus favorables pour tenir leurs soldats alertes et toujours en haleine. N'ayant donc plus d'espoir que dans les révoltes dont le feu s'éteignait invariablement dans leur sang, les manants se soulevèrent encore une fois. Fontenelle les attira en rase campagne, et la il en fît une telle boucherie et un massacre si effroyable, que, suivant un vieux guerz breton, « la terre, maigre jusqu'alors et ne produisant que bruyères, s'engraissa de pourriture humaine jusqu'à devenir terre à froment. »

Les paysans se dispersent, frappés de stupeur k ce dernier coup, mais les loups accourent peupler ce désert fait de main d'homme, et, ne sachant plus où fuir, ils viennent chercher un abri derrière les murs de Quimper. La famine franchit sur leurs pas les portes de la ville, et frappe tout d'abord sur ces populations dépaysées, sans asile, sans appui, sans secours. La « casanière garnison, * qui avait refusé de les défendre, bientôt ne veut plus les accueillir; on ferme les portes, et l'on crie du haut des remparts à ceux qui surviennent qu'il n'y a plus rien dans la ville, et qu'il faut qu'ils retournent ensemencer les champs. On les trouvait morts par les rues et par les chemins, la main a la bouche, comme si, dans le délire des dernières convulsions de leur lente agonie, ils y eussent porté une nourriture absente. On en ramassait d'autres à la porte de leurs étables, ensevelis sous le fumier, afin d'éviter le froid, et la multitude des cadavres, que les loups ne suffisaient plus

k dévorer, ne tarda pas k engendrer une maladie pestilentielle qui, après avoir emporté les plus pauvres, arriva « jusqu'aux plus huppés. »

Fontenelle survint alors. Le moment était habilement choisi ; Quimper épuisé ne pouvait plus opposer de résistance, il ne s'y trouvait plus que des moribonds pour défendre des cadavres. Mais il était écrit qu'aucune épine ne manquerait à la couronne de martyre de ce malheureux pays. La trahison souffla son venin sur les troupes, le capitaine qui les commandait se laissa séduire par l'espérance de partager les chances heureuses du pillage, et il allait livrer la ville sans coup férir, lorsque Saint-Luc, gouverneur de la province, le força, pour obtenir sa grâce, k attirer Fontenelle dans un piège. Celui-ci fut pris en effet, et envoyé a Saint-Luc, qui accepta de lui une rançon de quatorze mille écus, et le renvoya libre. On pense quel usage le bandit sut faire de sa liberté.

Après avoir pris le bourg de Penmarck, le plus riche de la Bretagne, « qui comptait quantité de hameaux de soixante k quatre-vingts maisons, » il fit déshonorer toutes les femmes et filles, fit mourir dans les tourments plus de cinq mille paysans, brûla plus de deux mille maisons, et pilla et emporta tout. Cette vie avait ses fatigues ; aussi parfois, au retour de ses courses, faisait-il éventrer deux jeunes filles pour se délasser les pieds dans leurs entrailles fumantes.

Ce monstre, qui le croirait ? était presque un enfant, il avait vingt ans k peine. Il sut se faire dans l'île Tristan, k l'embouchure de la petite rivière de

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Pouldavid, une retraite clans laquelle il résista pendant quatre ans k des attaques successives, levant des tailles sur le pays, à six et sept lieues a la ronde, et jusqu'à la porte des villes fortes. Il faisait, dans ses expéditions, des razzias de paysans qu'il jetait pêle-mêle et les uns sur les autres dans des cachots liumides et jusque dans des latrines, où ils pourrissaient littéralement, ayant de la fange jusqu'aux genoux, et ne pouvant se tenir autrement que debout, sous peine d'être étouffés par l'ordure. Il les faisait - torturer à leur tour pour les décider a lui donner des rançons le plus souvent impossibles a acquitter, tantôt les faisant asseoir nus sur un trépied rougi au feu, tantôt, par les plus grands froids de l'hiver, les faisant plonger dans des cuviers d'eau glacée. Dans leurs cachots infects, ils mouraient d'ordinaire au bout de trois ou quatre jours, et leurs compagnons d'infortune les jetaient à la mer, en attendant leur tour, pour que leurs cadavres, en pourrissant auprès d'eux, n'ajoutassent pas a leur infection. Ceux que leurs amis ou parents avaient pu racheter sorlaient demi-morts, plus semblables « à des anatomies » qu'a des hommes, et, déjà à moitié pourris, mouraient ce pauvrement « d'une enflure qui ne tardait pas à mettre un terme à tant de souffrances.

Deux années après que « ce jeune folâtre » se fut racheté des mains de Saint-Luc, un gentilhomme se rend auprès de lui et en obtient un sauf-conduit. Mais ayant appris qu'il possédait une femme jeune et belle, Fonlenelle marche vers son château a la tête de sa troupe, forte alors de douze cents soldats, y pénètre de vive force, tue les gentilshommes, et viole

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la femme sur le cadavre encore chaud de son mari qui lui sert de couche. Son jeune enfant criait ; il lui fait attacher au cou un chat qui se trouvait la ; le chat le torture et le tue. Le chanoine Moreau, qui raconte sans émotion tant de crimes, ne trouve dans toute Texisteuce de ce misérable que cet acte « qui obscurcisse la candeur de sa belle vie (246). »

Dites si ces grands écrivains de la Grèce et de Rome qui attachaient au pilori de l'histoire les tyrans des peuples ne sont pas plus chrétiens que le chanoine Moreau, le bénédictin dom Morice, et tous ces chroniqueurs sans entrailles, toujours du parti des bourreaux contre les victimes !

Parfois cependant, au milieu de ces infamies, une scène sublime venait reposer les regards, comme pour témoigner que Dieu était encore au ciel, et que 1 enfer n'était pas déchaîné tout entier sur la terre. Lors du sac de Blavet, tous fuyaient vers la mer, moins impitoyable que les hommes, et, montés sur leurs « barquerolles, » cherchaient à gagner les vaisseaux qui pouvaient les soustraire au sort qui les attendait. Les bateaux, trop chargés, sombrèrent pour la plupart. Quarante jeunes filles s'étaient réfugiées sur un navire ; mais les soldats les ont poursuivies, et, du pont, elles les voient qui déjà montent k Tabordage. Elles seront massacrées, elles le savent ; mais pour les femmes, dans cette guerre de cannibales, la mort n'arrivait jamais qu'après le viol, destiné k relever le goût de l'assassinat. Alors elles se prennent toutes par la main, s'agenouillent un instant, et, au moment où les bandits mettent le pied sur le pont, s'élancent chercher dans le sein des flots un asile

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contre la honte. Les convulsions de la mort avaient resserré les anneaux de cette chaîne de vierges martyres, et le lendemain le flux de la mer apporta sur la rive les cadavres des quarante saintes suicidées.

Au mois de mars de Tannée 1595, on pendit en place de Grève un ancien prêtre qui s'élait fait capitaine de la Ligue, « et en cette qualité ravageait et volait tout le monde autour de Montereau-Fault- Yonne, se faisant appeler le capitaine Merleau. » (L'Estoile.)

Le fléau de la guerre en engendra trois autres, qui ne cessèrent pas avec elle, et prolongèrent leurs ravages jusqu'en 1602. Je veux parler de la famine, de la peste et des bêtes sauvages. A Paris, au siège même du gouvernement réparateur de Henri IV, la famine prend des proportions telles qu'une femme fut brûlée vive pour avoir tué de ses propres mains ses deux enfants, « n'ayant de quoi leur donner a manger. » (Id.)

Le 4 mars, de cette même année 1596, on compta sept mille cinq cent soixanle-neufpauvres qui avaient cherché un asile dans le cimetière des Innocents; et le 4 mai, dans la seule église de Saint-Eustache, on présenta les cadavres de dix jeunes gens et de sept jeunes filles, « la mort étant sur les jeunes ». Les prêtres ne peuvent suffire k leur sinistre besogne, et sept cadavres ne purent être ensevelis ce jour-Ik.

Chassés de leurs maisons dévastées ou incendiées, se cachant dans les forêts, dans les haies, dans lés genêts ou bruyères, les paysans se nourrissaient d'herbes sauvages, qu'ils ne pouvaient même pas

faire cuire, parce que la fumée trahissait le lieu de leur retraite et attirait les soldats. Aux environs des villes et des lieux fortifiés, s'ils parvenaient à se procurer quelques mesures de seigle, ils s'assemblaient « la nuit, comme des hiboux, s> au nombre de trois ou quatre, s'attelaient a la charrue, et dans le silence et l'ombre, comme des malfaiteurs, semaient ce peu de grain, dans l'espérance que la paix viendrait arrêter la fureur de leurs bourreaux. Vain espoir ! ils accouraient, ces braves, faire manger ce blé en herbe 'a leurs chevaux, et le détruisaient a plaisir avant la récolte. Sans asile, en haillons, sans nourri-, ture, la faim, le froid, les maladies, enlevaient les paysans par milliers, et les fossés et les chemins ne présentaient que l'affreux spectacle de cadavres a moiûé dévorés par les loups, ou de moribonds qui ne pouvaient plus leur disputer un vain reste de vie.

Quand parut cet effroyable fléau des loups, ils commencèrent par dévorer tous les chiens, pour avoir ensuite meilleur marché des bestiaux; puis, chiens et troupeaux dévorés, ils se jetèrent sur les hommes. Ils s'accoutumèrent si bien a la chair humaine, que pendant sept ou huit ans ils attaquèrent les hommes même armés, et nul n'osait aller seul par les champs. Ils recherchaient surtout les femmes et les enfants, qu'il fallait enfermer dans les maisons, où ils les venaient dévorer s'ils pouvaient forcer la porte, et Ton vit souvent des femmes sur le seuil de leur logis, assaillies, même en plein jour, par ces farouches ennemis, qui, poussés par un instinct diabolique, sautaient a la gorge de leurs victimes et les entraî-

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naient sans qu'ils pussent jeter un cri et appeler au secours.

On dit qu'ils s'acharnaient de préférence sur les femmes enceintes ; ils les éven traient, en tiraient le fruit, et laissaient la pauvre créature toute palpitante, s'ils n'avaient le loisir de dévorer la mère avec l'enfant. On vit un jour une femme de Kerfeuntum, au terme de sa grossesse, sortant par la porte de Bihan dont elle était à dix pas a peine, éventrée en plein jour, et son enfant emporté, bien que ce fût un jour de marché et que la route fût pleine de monde. Ceux qui la précédaient ne virent rien, parce qu'elle n'eut le temps de jeter aucun cri ; ceux qui la suivaient ne purent la secourir et la défendre, tant le furieux animal avait exécuté lestement «on eifroyable expédition.

L'habitude et le long usage avaient enseigné aux loups l'art de dévorer les hommes dans leurs vêtements sans les déchirer. Ils dépouillaient, ils épluchaient l'être humain, homme ou femme, — comme l'enfant épluche la noix ou la châtaigne que convoite sa gourmandise, — sans qu'il y parût à ses habits. Aussi savez-vous comment, dans leur terreur superstitieuse et en présence d'une férocité si raffinée et si intelligente, les paysans désignent ces nouveaux ennemis ? Ils les flélrissent du nom d'hommes, et les appellent tut-bleis, hommes-loups, refusant de voir en eux autre chose que les soldats morts de Fontenelle, qui reviennent pour mordre leur dernier coup de dent.

Puis vint la peste, qui sévit surtout dans l'année qui suivit la paix, et qui « mit la dernière main » k

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la dévastation de la contrée, à laquelle deux siècles et demi de paix n'ont pas rendu encore sa richesse et sa population d'autrefois (1). Les pauvres furent frappés les premiers, puis bientôt tous le furent et en si grand nombre qu'il fallut abandonner les mesures de police arrêtées tout d'abord pour porter remède au mal. Enfin la mortalité fut si grande et la province fut si dépeuplée a la suite de tous ces fléaux, qu'il était teHe ville champêtre qui, de douze cents communiants k Pâques, en comptait k peine douze dans l'année qui ouvrit le XVIP siècle.

La Bretagne fut soumise k la fin ; Fontenelle lutta le dernier, moins par fidélité k la cause de la Ligue que par crainte personnelle de représailles trop légitimes. Saint-Luc dépêcha vers lui un célèbre prédicateur, auquel Fontenelle, en l'apercevant, demanda quel sermon il venait lui prêcher. « En voici le texte, répond le prêtre : « Le sieur de Fontenelle, capitame c pour la Ligue, en Bretagne, est sommé de mettre c bas les armes, s'il ne préfère être pendu. » — c Et de quel évangile est tiré ce verset ? s> demande Fontenelle. — « De l'évangila selon Saint-Luc, » répond le prédicateur. Une convention commencée sur ce ton badin ne pouvait manquer d'être menée à bien. Fontenelle se rendit, fut amnistié, et conserva le gouvernement de l'île de Tristan.

Voici comment cet événement avait été amené : la Bretagne aux abois ayant tendu vers le roi ses mains suppliantes, le roi demanda, pour l'aller pacifier, de l'argent aux états de Rennes ; ils accordèrent la levée

(1) Pitre-Chevalier, la Bretagne ancienne ei moderne, 606.

des fouages ordinaires, de sept livres sept sols par feu, avec les crues habituelles en pareille circonstance, et enfin une somme de 200,000 écus. (D. Morice.)

Or le roi, qui depuis neuf années élait sur le trône tandis que de telles horreurs se commettaient, accomplies de compte k demi par ses troupes et par les gouverneurs des provinces, qui marchandait ainsi la paix a la Bretagne, à Tun des plus beaux fleurons de sa couronne, ce roi, ce n'était ni le cruel Charles IX, ni l'égoïste et débauché Henri III ; c'était Henri IV, qui profita de son séjour à Nantes pour rendre le célèbre édit qui porte le nom de cette ville (1598).

L'orgueilleux duc de Mercœur consentit à donner sa fille unique en mariage k l'un des bâtards du roi, moyennant quoi le roi déclara « qu'il le tenait, lui et tous ceux qui avaient tenu son parti, pour bons et fidèles sujets, les rétablissait dans leurs biens et charges, révoquait tous jugements rendus contre eux. De plus, il donnait au duc 236,000 écus de dédommagement pour les frais de guerre, et 13,000 écus de pension. » Civilement égaux k cet étrange mariage, le roi se faisait le complice des crimes des lieutenants de Mercœur, qu'il récompensait et pensionnait richement au moyen des tailles levées sur les victimes de leurs fureurs. Mais ce qui peut-être dépasse tout cela en impudeur, c'est une clause dans laquelle le roi très chrétien ose stipuler que les avantages qui sont faits aux jeunes époux (le marié. César de Vendôme, avait cinq ans) devront être dévolus de plein droit, s'il ne survient pas de descendants de ce ma-

riage, « a la ûlle qu ils ont et aullres enfants que sa dicte majesté pourrait avoir y après la dile dame de Beaufort (1). »

Que Ton ne croie pas que ces scènes affreuses fussent particulières k la Bretagne: chaque pays avait son Bussy d'Amboise, son Saint-Luc et son Fontenelle; seigneurs et soldats étaient les mêmes en tous lieux, et la souffrance du paysan fut partout excessive durant toute la première moitié de ce règne, que nous nous sommes habitués à regarder comme si fortuné et si abondant en délices pour l'habitant des campagnes. A elles seules les troupes de Mercœur dévastaient plusieurs provinces (1597). « Elles couraient par troupes séparées, et faisaient de grandes pilleries dans les provinces de Touraine, Anjou, le Maine, le Vendômois et autres lieux circonvoisins, et vinrent même jusques aux portes da Paris prendre des prisonniers. Elles avaient, dans toutes ces provinces, des maisons particulières qui les recelaient, ce qui apportait une grande incommodité k tous ceux qui allaient par ces pays (2). »

Un arrêt du Parlement (30 mai 1596) ordonna la tenue des Grands-Jours, à Lyon, pour mettre un terme aux forfaits des nobles et des chefs militaires dans le Lyonnais et les provinces voisines. Dans le Poitou, « nous ne suivrons pas dans leurs détails les expéditions des diverses bandes qui parcouraient en tous sens les provinces, arborant des bannières diverses, et laissant toujours, comme traces de leurs

(1) L'original de ce contrat de mariage existe chez l'un des notaires d'Angers.

(2) Palma Cayet, Chronologie novenaire, 776.

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victoires, des débris et des dévastations. Plusieurs seigneurs de la Ligue ou de la religion réformée cherchent h se créer, au milieu des désordres de ces temps, une position indépendante ; ils marchent a la tête de leurs hommes d'armes, pillent les châteaux, menacent les villes, et réalisent souvent, sous le prétexte du bien public, des projets de vengeance conk-e des ennemis privés. Chaque forteresse a des sièges a subir, et chaque ville est soumise aux alternatives de la victoire et de la défaite des autres factions (1). y>

La Bourgogne offrirait à nos regards un tableau non moins sombre. (D. Plancher, IV.) Dans le Ponthieu, a le plat pays était dans une désolation et une oppression déplorable ; on violait les filles et les femmes, on meurtrissait les hommes contre les autels, et tout était permis dès qu'on pouvait les traiter de royaux, car les catholiques de cette sainte union n'y exerçaient pas moins de ravages que les protestants. » (II, 101.)

La vie des peuples, comme celle des hommes, est un drame où le terrible et le grotesque marchent de front et se coudoient a chaque pas. Ces misérables bandits, souillés chaque jour des crimes les plus effroyables, ne pouvaient se résigner h faire gras les jours d'abstinence, et quand ils avaient volé, chez un paysan, le porc de son étable, le mouton de son troupeau ou les poules de sa basse-cour, ils contraignaient les vicaires et les curés, le poignard sur la gorge, a prononcer sur ces animaux la formule sacramentelle : Fiat hareng! Fiat brochet!... (2).

(1) J. Guérinière, Hist. du Poitou, II, 329.

(2) La Serre, Hist. de France, 194.

Le duc d'Épernou, chef de la Ligue en Provence, et Tun des derniers ralliés au roi, logeait dans une hôtellerie k Brignoles. Un paysan, le regardant avec raison comme la cause de la persistance des troubles, conçut avec audace et exécuta avec une certaine adresse un projet qui devait en débarrasser la contrée. Il déposa dans une salle, au-dessous de celle qu'occupait le duc, trois sacs de poudre, disant que c'était du blé qu'il voulait vendre. Il y avait caché des pistolets dont les ressorts étaient disposés de telle sorte qu'au moyen d'une corde qui liait les sacs ils partiraient lorsqu'on ouvrirait ceux-ci. Dès qu'il sut que le duc était k table, il courut vendre ce prétendu blé k un boulanger, qu'il envoya prendre immédiatement possession de sa marchandise ; l'explosion eut lieu, seulement le paysan avait mal calculé les effets de la poudre ; elle fit des victimes dans la maison, mais elle épargna le duc, qui, en présence des dangers personnels auxquels l'exposait une cause qui n'avait plus les sympathies publiques, se décida k faire au roi sa soumission tardive. .

Dans l'Anjou, les paysans creusaient des fossés, élevaient des murailles autour de§ bourgs et fortifiaient les églises pour s'y mettre k l'abri contre les courses et les rançonnemenls des royaux et des ligueurs, qui rivalisaient de férocité (1). Chaque hobe-

(1) « J'ai entendu raconter des choses horribles des cruautés que cette garnison exerça depuis ce temps-là jusqu'en 1598, que la paix générale fut conclue . Les bonnes gens de tous ces quartiers-là, qui avaient essuyé ces violences, nous les ont racontées depuis avec étonnement. » (D. Roger, Hist, d*Anjov, 450, 451, 454, 455.)

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reau de la province, bandit k ]a tête de quelques troupes, répandait autour de lui la terreur dans un rayon plus ou moins grand, selon le nombre des braves qui suivaient sa fortune ; le ciel se mit de la partie, une sécheresse persistante compromit les récoites, qui furent bientôt détruites par une grêle terrible dont les grains, s'il faut en croire les chroniqueurs du pays, étaient plus gros que des pommes de pin. (Bruneau. — Hiret, Antiq. de V Anjou.)

Le passage de Henri IV en Anjou mit un terme aux sanglantes excursions de ces nobles sires. « Ils obtinrent les uns et les autres une ample et entière absolution des meurtres, vols et rançonnements qui avaient été commis par leurs soldats durant les guerres de la , Ligue, malgré les oppositions et les cris des habitants d'Angers, qui se plaignirent hautement des horribles cruautés et violences des garnisons, pratiquées depuis dix ans contre les lois de la guerre (1). »

Après en avoir fini avec les gentilshommes et leurs sicaires, il fallut aviser a se défaire d'une autre race d'ennemis non moins terribles : après les seigneurs, les loups, « qui couraient vers Craon, Segré et Château^Gonthier, leXiOuroux et Bécon, et mangeaient les jeunes garçons et filles qu'ils trouvaient sur la campagne (2). » Il fallut faire marcher contre eux de véritables corps. d'armée, tandis que l'on faisait des

(1) D. Roger, 456. — Voy. encore Rougebief, Franche-Comté, 472, 488. — Legrand d'Aussy, Voyage en A uvergne, I, passimy etc.

(2) « Nous avons encore vu, en 1640 et 1650, des hommes qui avaient été blessés de ces loups, petits garçons, et s'étaient sauvés avec beaucoup de peine de leurs pattes et griffes. • (D, Roger, 458.)

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Xfâ HISTOIRE DE»" PAYSANS.

processions dans les villes poor prier Dieo d'accorder son assistance à ces entreprises.

Tous les châteaux de la Normandie étaient deyeons c niches a voleurs ». — € Le mal était grand ao delà de ce qu'on pourrait croire. Chaque jour, ce n'étaient que plaintes et clameurs de pauvres marchands, paysans et autres, pour raison des incursions, voleries, rançonnements, assassinats et excès qui leur étaient journellement commis par un grand nombre de voleurs prenant qualité de gens de guerre ; répandus par troupes dans les champs, passages des rivières et forêts, rendant de toutes parts les chemins sans aucun sûr accès, privant les pauvres marchands, paysans et sujets de leur commerce, recueillette et approfitement des biens et fruits de la terre (1). »

On rencontrait en tous lieux des bandes de sol< dais « tenant ordinairement leurs corps de garde dans les églises, rançonnant les villages, y rompant huis, fenêtres, coffres ; grevant chaque maison d'impôts énormes, taxant les bœufs, les vaches, les chevaux k de grosses sommes qu'il fallait payer' sous peine de se voir enlever ces animaux. » (Id., 5 mai 15â7.) Un paysan vint un jour porter plainte au parlement contre un noble « qui était venu en sa maison, avait enlevé, fait vendre ses chevaux, quoiqu'il ne lui dût rien. » Il s'était plaint aux juges du lieu ; le seigneur l'avait fait saisir, « fouetter, excéder étrangement, et traîner a la queue de son cheval. » — « Les faits de ce genre se pressent innombrables dans nos re-

(I) Rej. secrets du Parlement de Normandie, 29 juillet 1594.

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gistres, » ajoute Thistorien du parlement de Normandie. (Floquet, IV, 56.)

Les états de cette province (décembre 1598) exposèrent au roi la situation déplorable de la contrée : « 'Considérez Texlrême et incomparable pauvreté des habitants de ce pays, a Toccasion des guerres civiles, rançons par eux payées, pilléries, larcins sur eux commis, passages et ravages des gens de guerre, des impositions insupportables sur toutes sortes de marchandises, ensemble les crues et excessives levées de deniers qui se sont faites dans les années dernières, spécialement en la présente, où les crues se montent deux fois davantage que le principal. Les pauvres habitants de Normandie, n'ayant meubles pour satisfaire au payement de si excessives sommes, sont contraints de vendre et engager leurs héritages^ au moyen de quoi ils sont presque réduits au désespoir, ne pouvant conserver a leur postérité la succession de leurs pères. Ce mal est agrandi par la miéère que souffrent plusieurs pauvres taillables qui, destitués de tous moyens, sont contraints de mendier leur pain, et les autres mourir misérablement dans les prisons, ayant meilleure condition d'être fermiers de leurs propres héritages que d'être propriétaires. »

A Tabri derrière les murailles du château fort de Monthieu, dans le diocèse de Meaux, le noble sire Pierre de Brie, k la tête de soixante braves, pillait et saccageait les campagnes voisines. Une fois, dans un village livré au. pillage, les femmes, n'ayant plus d'espoir qu en Dieu, s'étaient réfugiées dans l'église ; il les fit toutes dépouiller et mettre nues par ses soldats, qui prirent un vif plaisir k les voir s'échap-

per et courir aiosi par la campagne. Puis le gouverneur de Meaux lui ayant envoyé Tordre de quitter son commandement, il livra la place aux royalistes, commanda désormais en leur nom, et poursuivit de plus belle le cours de ses exploits. (Dulaure, Env. de Paris, 273.)

On comprend qu'avec des capitaines qui prenaient si facilement au mot le proverbe : Vive le roi ! Vive la Ligue ! il était bien difficile d'établir parmi les troupes Tordre et la discipline.

Il semblait que la Ligue expirante redoublât d'excès avant de s'éteindre, et quand ce n'étaient pas les chefs militaires, c'étaient les villes qui se passionnaient pour ou contre Henri IV, et Ton vit dans bien des provinces la bourgeoisie, pour punir les seigneurs, soit de leur fidélité envers le roi, soit de leur hostilité contre lui, porter le fer et la flamme, la ruine et la mort dans les contrées soumises à son autorité (1).

Plus de deux millions de Français avaient péri, plus de trois cents millions de monnaie actuelle avaient été dévorés, et pour tout bénéfice, de cette terreur religieuse naissait la monarchie absolue, comme plus tard de la terreur politique surgit le despo-

(1) « La ville de Metz y était la plus acharnée : elle n'oubliait aucune espèce d'inuhmanité à leur endroit, soit par le glaive, soit par le feu, la captivité et le rançonnement des sujets du duc. On vit quelquefois jusqu^à huit cents Lorrains et plus, dans les prisons de cette ville. Ceux de Sedan, de. Sainte-Menehould, de Châlons-sur-Mame, de Langres, et plusieurs autres, ne cessaient de faire des courses sur cette province, de la piller, de la ravager, en haine de l'attachement qu'avait le duc Charles au parti catholique et à la Ligue. » (Dom Calmet, V, 839.)

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