CHAPITRE XV
Louis XIII. — États généraux de 1614. — Ils restent sans effet pour le peuple. — Guerres civiles. — Guerres de religion.
f Nou9 les avons tant rabaissés, même opprimés, et par les taiUes, et par la tyrannie des gentilshommes, qu'il 7 a sujet de s'étonner comment Us peuvent subsister, et comment il se trouve des laboureurs pour nous nourrir. • Loysb^u.
Le moment était bien choisi, h la mort de Henri IV, pour risquer une dernière tentative en faveur du règne de la féodalité. Le roi était mineur, le temps de la majorité des gentilshommes allait revenir. Les
économies du feu roi furent gaspillées, Sully (ut congédié, et le maréchal d'Ancre, qui lui succéda, vendit des arrêts du conseil qui assuraient Timpunité aux traitants qui pressuraient le peuple. On le vit faire acquitter, pour 300,000 francs qu il toucha, des élus qui, de leur autorité privée, avaient augmenté leurs taxations dans la proportion de trois k huit (1).
Les princes et les grands quittèrent la cour, recommencèrent leurs menées, et ramenèrent sur notre pauvre France tous les fléaux de la guerre civile.
« Les ecclésiastiques et les nobles prétendaient, à Tabri de leurs ponts-levis, pouvoir se dispenser de la loi commune au reste du peuple. La licence des seigneurs particuliers était telle dans ces temps, qu'ils exerçaient presque le droit de souveraineté dans leurs terres... L'excessive pauvreté des campagnes et le luxe de la capitale avaient attiré une foule de mendiants à Paris ; il fut défendu de leur donner laumône, et ils furent renfermés dans un hôpital fondé a ce dessein. » (Forbonnais, 1, 132, 135.) Nous voyons en effet se renouveler ici ce spectacle odieux que nous a présenté le milieu du XIV® siècle, où Ton vit le luxe des nobles, la somptuosité dans les parures et les ameublements s'étaler aux regards comme pour insulter au dénûment populaire. C'est pendant la régence d'une reine étrangère, Marie de Médicis, aveuglement' dominée par un ministre étranger, l'italien Concini, que sur la table des courtisans et plus encore sur celle des financiers l'on vit briller pour la première
(1) Dareste de la Chavanne, Hist, de Vadminislration en France^ I, 365.
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fois en argent ces ustensiles domestiques et ces pcilits meubles d'agrément auxquels jusqu'alors, même chez les princes, l'usage n'avait destiné que le cuivre et le fer. Un spectacle si révoltant pour la misère publique réveilla le zèle du parlement, qui porta aux pieds du trône les plaintes du peuple, dévoila en détail les brigandages commis dans presque toutes les parties du gouvernement, et particulièrement dans les finances. Mais le roi était un enfant, et ceux qui répondaient pour lui étaient les mêmes qui faisaient le mal : un arrêt du conseil ordonna la suppression de ces remontrances sur les registres. (Id., 152, 253.)
Après quelque temps de troubles civils, un accommodement fut signé a Sainte-Menehould, et l'une des conditions du traité lut la réunion des états généraux. Nous arrêterons un instant nos regards sur leurs séances, car ils furent les derniers, puisque ceux de 1789, convoqués par Louis XVI après une vacance de cent soixante-quinze ans, prirent le nom d'assemblée nationale.
La cour les convoquait malgré elle, elle résolut de faire payer au peuple l'outrecuidance de ses prétentions. Ce fut une guerre de vulgaires insultes et de mesquines vengeances. De Bonneval, gentilhomme député du haut Limousin, bâ tonna un député du tiers, de Chavaille, qui ne put obtenir de réparation. Le tiers s'étant oublié un jour jusqu'à dire que le roi était comme un père qui a trois enfants, dont le clergé était l'aîné, la noblesse le second, et lui, tiers, le troisième, la noblesse alla droit au roi, lui demander de faire justice d'une théorie aussi nouvelle et aussi subversive. « Nous repoussons toute fraternité îi 22 ■
entre eux et nous, dit un des membres de cet ordre privilégié ; nous ne voulons pas que des enfants de cordonniers et de savetiers nous appellent leurs frères, et il y a autant de différence entre eux et nous comme le maître et le valet. »
A la séance d'ouverture, Torateur de la noblesse fléchit le genou, le roi le fit relever ; Miron, Torateur du tiers, ploya les deux genoux, et Louis le laissa parler dans cette attitude. Mais tout agenouillé qu'il était, le tiers se releva par la hardiesse de certaines paroles, et par un langage bien nouveau alors.
« Que veut le roi, ce veut la loi, dit Loisel ; le roi ne tient que de Dieu et de son épée. » Respectant ce vieil adage féodal, Miron reconnut tout d'abord que les rois ne sont liés a d'autres lois qu'k celles de leur volonté ; puis il exposa avec énergie le tableau de ce qu'avaient souffert les campagnes du fait des gens de guerre, durant les derniers troubles.
« Quant aux nobles, aujourd'hui leurs principales actions se consomment en jeux excessifs, en débauches, en violences publiques et particulières, en mépris de la justice et des juges, oppression des pauvres, violences contre les plus faibles, et autres désordres qui obscurcissent l'éclat et le lustre ancien de cet ordre, respectable et redouté par tout le monde.
« Combien de gentilshommes ont envoyé les gens d'armes chez leurs voisins, et quelquefois en leurs propres villages, pour se venger de leurs sujets, ou de corvées non faites, ou de contributions non payées ! Il s'est vu depuis quelque temps une seule compagnie de gens d'armes avoir ravagé quasi la moitié de la France, et après avoir tout consommé, s'en retourner
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chacun en sa maison, enrichi de la substance du pauvre peuple, sans avoir donné un coup d'épée...
« Les tigres, les lions, et autres bêtes plus farouches que la nature semble avoir produits quand elle a été en colère contre les hommes, font du bien, ou du moins ne font point de mal k ceux qui les nourrissent. Les lamies donnent leurs mamelles k ceux qu'elles engendrent, dit le prophète, et cette race de vipères (il est impossible d'en parler sans passion) étouffent leurs pères nourriciers, innocents de tous maux, sinon d'avoir nourri cette engeance serpentine...
« Si Votre Majesté n'y pourvoit, il est k craindre que le désespoir ne fasse connaître au pauvre peuple que le soldat n'est autre chose qu'un paysan portant les armes, et que quand le vigneron aura pris l'arquebuse, d'enclume qu'il est, il ne devienne marteau... »
Écoutez ce cri suprême de détresse, jeté par le tiers au nom des campagnes :
« Chose horrible et détestable, non seulement k voir, mais k ouïr raconter ! Il faut avoir un triple acier et un grand rempart de diamant autour du cœur pour en parler sans larmes et sans soupirs. Le pauvre peuple travaille incessamment, ne pardonnant ni k son corps, ni quasi k son âme, c'est-k-dire. k sa vie, pour nourrir l'universel royaume ; il laboure la terre, l'améliore, la dépouille ; il met k profit ce qu'elle rapporte ; il n'y a saison, mois ni semaine, jour ni heure qui ne requière un travail assidu ! En un mot, il se rend ministre et quasi médiateur de la vie que Dieu nous donne, et qui ne peut être maintenue que par les biens de la terre. Et de son travail il ne lui reste que la sueur et la misère ^ ce qui lui demeure
de plus présent s'emploie k raequîl des tailles, de la gabelle, des aides et des autres subventions. Et n'ayant plus rien, encore est-il forcé d'en trouver pour certaines personnes, lesquelles déchirent votre peuple par commissions, recherches et mauvaises inventions trop tolérées. C'est ihiracle qu'il puisse fournir à tant de demandes ; aussi s'en va-t-il accablé..
c Ce pauvre peuple, qui n'a pour tout partage que le labeur de la terre, le travail de ses bras et la sueur de son front, accablé de la taille, de l'impôt du sel, doublement retaillé par les recherches impitoyables et barbares de mille partisans, ensuite de trois années stériles, a été vu manger l'herbe au milieu des prés avec les brutes ; autres, plus impatiens, sont allés k milliers en pays étrangers, détestant leur terre natale, ingrate de leur avoir dénié la nourriture, fuyant leurs compatriotes pour avoir impiteusement contribué k leur oppression, en tant qu'ils n'ont pu subvenir à leurs misères...
c Sire, ce ne sont point des insectes et des vermisseaux qui réclament votre justice et miséricorde ; c'est votre pauvre peuple, ce sont des créatures raisonnables, ce sont des enfants desquels vous êtes le père, le tuteur et le protecteur : prêtez-leur votre main favorable pour les relever de l'oppression sous le faix de laquelle ils ploient continuellement. Que diriez-vous, sire, si vous aviez vu dans vos pays de Guyenne et d'Auvergne les hommes paître l'herbe k la manière des bêtes !...
c Sans le labeur du pauvre peuple, que valent k l'Église les dîmes, les grandes possessions ; k la noblesse, leurs belles terres, leurs grands fiefs ; au tiers
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état, leurs maisons, leurs rentes et leurs héritages ?.., > {États généraux de France, XVII, 86-93.)
Le cahier général du tiers, présenté au roi & la séance de clôture (2 avril 1615), exprime le vœu que la taille seigneuriale soit réduite aux quatre cas: pour le mariage des filles de gentilshommes, la chevalerie du Saint-Esprit, la captivité pour le service du roi, et le voyage d outre-mer.
Il résulte encore des doléances du tiers, que les seigneurs avaient coutume de faire travailler leurs sujets par des gens de guerre, ou par des compagnies de Bohémiens, qui avaient remplacé les manducatores et vastatores d'autrefois ; qu'ils étaient toujours dans Tusage de marier à leur gré les filles de leurs tenanciers, et qu'ils se faisaient cautionner par eux, rejetant ainsi sur leurs paysans jusqu'au fardeau de leurs dettes et de leurs débauches (294).
Ils prenaient de vive force les communs des villages, puis les vendaient, les engageaient ou les donnaient k cens aux habitants dépouillés (287).
Le tiers élevait ses réclamations contre les corvées indues, les péages, pressoirs et fours banaux ; il demandait que les seigneurs qui tyrannisaient leurs vassaux fussent sévèrement réprimés, et que les aides et tailles qu'ils réclamaient fussent réglés par les officiers du roi partout où elles n'étaient pas déterminées (1).
9 Que les seigneurs, ecclésiastiques ou séculiers,
(1) C'est sans doute à cause de ces envahissements à main armée que le commentateur écrit, sous l'art. 446, de la Coutume du Maine : « En matière civile, il faudra rabattre des prescriptions les temps de troubles, lors des guerres civiles. »
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ajoute-t-il, soient tenus, dans le temps qui sera fixé par le roi, d'affranchir leurs mainmortables, moyennant récompense estimée par les juges (350). » De son côté, la noblesse demanda « que la bourgeoisie des villes ne pût imposer aucuns deniers daus les provinces sans Taveu de la noblesse et du clergé, k cause de la misère des peuples des champs, qui est la ruine des deux premiers ordres. »
Ainsi les cités rejetaient le fardeau sur.le plat pays, mais les seigneurs et le clergé, auxquels les villes avaient échappé depuis longtemps, défendaient par égoïsme, il est vrai, les campagnes contre les cités. ' Le tiers manifesta encore le désir de voir rédiger toutes les usances et coutumes des pays, afin de poser des limites k l'arbitraire (351).
c Que tous ceux qui mettent gens de guerre en campagne sans commission expresse de Votre Majesté bien et dûment enregistrée aux greffes des sénéchaussées et bailliages soient tenus pour criminels de lèse-majesté ; permis au peuple de courir dessus par assemblée k son de tocsin et autrement (289). »
Remarquons en passant ce fait grave qui se reproduit à chaque scène de la jacquerie. Toujours, quelque temps avant l'explosion du désespoir populaire, on excite les paysans, on les appelle aux armes en leur désignant du doigt leurs ennemis (1).
Le lendemain de la remise des cahiers, le tiers voulut se réunir encore. Il trouva les portes fermées,
(1) Vers la même époque, un ordre de Duplessis-Mornay , gouverneur de Saumur, arme les populations et leur enjoint de « -courir sus aux rebeUes * qui veulent prendre les tailies et deniers du roi. » (23 oct. 1615.)
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la salle démeublée, et défense de le laisser s'assembler. On comprend sa fureur et 'son humiliation, dont Florimond Rapine, Tun de ses députés, nous a laissé ce tableau.
« Quoi ! disions-nous, quelle honte, quelle confusion à toute la France, de voir ceux qui la représentent en si peu d'estime et si ravilis qu'on ignore s'ils sont Français, tant s'en faut qu'on les reconnaisse pour députés ! Sommes-nous autres que ceux qui entrèrent hier dans la salle de Bourbon?... »
Aux états généraux de 1789, les mêmes faits se reproduisirent, identiquement semblables; seulement une voix s'éleva, qui répondit à la question de Florimond Rapine : a Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier : délibérons ! »
Du reste, les états généraux de 1614 restèrent sans nul effet : Jacques Bonhomme continua d'être pillé et assommé par les hommes d'armes, et violemment dépouillé par les seigneurs, ainsi que cela résulte de ce passage des registres manuscrits du parlement :
« Le 16 septembre 1662, le procureur général a
dit que plusieurs gentilshommes^ nommément
dans le bailliage de Saint-Flour, avaient usurpé, violemment les communs des villages dont ils étaient seigneurs, et avaient tellement intimidé les habitants qu'ils n'osaient s'en plaindre ; que grmid nombre de gentilshommes avaient fait renouveler leurs terriers, et avaient, par menaces et autres mauvaises voies, violenté les autres habitants des communes où ils avaient des cens et renies, k passer des déclarations de bien plus grands droits et redevances que celles
qu ils étaient obligés de payer, qui sont des violences tout k fait préjudiciables h Tordre public (1). »
Les seigneurs n'eurent donc rien de plus pressé que de recomnaencer leurs intrigues, et le prince de Condé, toujours mécontent de ne pouvoir jouer le premier rôle dans la direction des affaires de TÉtat, abandonna de nouveau la cour après avoir publié un manifeste sanglant contre le gouvernement. Condé, Mayenne, Bouillon, Longueville, Nevers, tous les chefs des rebelles levèrent de vive force sur le plat pays des tailles et des subsides pour faire vivre leurs armées qui mettent la France k sac, des bords de la Garonne jusqu'à ceux de la Somme. Une fois encore on essaya d'acheter la fidélité vénale de ces intrigants égoïstes. Condé, qui avait eu 450,000 livres a la suite de sa révolte de 1614, en obtint, par le traité de Loudun (1616), 1,500,000, pour les frais de la guerre. En moins de sept années de luttes intestines, les auteurs de tant de calamités surent se faire accorder par la cour près de dix-sept millions. (Forbonais, I, 155.) On arrachait au peuple de quoi payer ceux qui le volaient. Cette prime d'encouragement eut tout naturellement pour résultat, après quelques jours de trêve, de remettre les armes aux mains des nobles et avec la guerre civile revinrent les misères des champs.
Bien qu'il fût le quatrième des frères naturels de Louis XIII, le duc de Vendôme se rend indépendant dans son gouvernement de Bretagne, se fortifie k Blavet et a Ancenis, et, comme les autres, lève des
(1) Cité dans Dulaure, Environs de Paris,
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troupes et saisit l'argent des caisses publiques pour résister k Tautorité royale. Il se soumet k la fin et obtient des lettres de rémission (13 août 1614).
En juillet, la reine régente était venue avec son fils pour pacifier le Poitou et la Bretagne. « Le roi tenant ses états a Nantes, il fut étonné des excès de violence dont avaient usé les troupes de M. de Vendôme, desquelles les États lui firent des plaintes, suppliant sa Majesté qu'il lui plût de ne point comprendre dans l'abolition qu'on leur donnait de leurs crimes ceux qui avaient fait racheter les femmes aux maris, les filles et les enfants aux pères et mères, les champs ensemencés aux propriétaires, et ceux qui, pour exiger de l'argent, avaient donné la gêne ordinaire et extraordinaire, et pendu ou autrement fait mourir les hommes, ou les avaient rançonnés pour ne pas brûler les maisons, ou mettre le feu a leurs titres et enseignements (1). »
Deux années après, en 1616, le duc de Vendôme, « qui avait un commandement et avait reçu de l'argent du roi pour faire des troupes, et les avait levées, était jusqu'alors toujours demeuré sans se venir joindre en l'armée du roi, ni aussi se déclarer contre son service, faisait, nonobstant la suspension d'armes, tant d'actes d'hostilités, qu'on fut contraint de lui commander de désarmer, k quoi, au lieu d'obéir, il se retira vers la Bretagne, où le parlement de Rennes ordonna, par un arrêt du 26 de janvier, aux habitants des villes et bourgades, de courir sus k ses troupes k son de toscin, et le roi lui envoya par un
(\) Richelieu, Mémoires, XXI, 72.
liérault commander de poser les armes sous peine d'êlre déclaré criminel de lèze-majeslé (107). »
Toutes mesures qui eurent pour unique effet de la décider k jeter le masque et k se lancer de nouveau dans le parti des princes de Condé. (18 fév. 1616.)
Le garde des sceaux Brûlart de Sillery se retira des affaires dans cette même année 1616, et il dit aux députés que le parlement lui envoya pour lui demander la cause de sa retraite, qu'il y avait longtemps qu'il y était résolu, c mêmement depuis le voyage où il avait vu beaucoup de cruautés et inhumanités qui n'avaient jamais été pratiquées par les plus barbares ; qu'entre autres on avait présenté un enfant au roi, âgé de treize ou quatorze ans, demi-lardé ; un mari avait vu en sa présence forcer sa femme, et pour avoir dit quelques paroles, le soldat qui l'avait forcée lui avait donné un coup d'épée sur la tête, et un autre dont il lui avait coupé la main sénestre, laquelle il avait présentée au roi la tenant en sa main dextre, et autres cruautés semblables, et vu plusieurs dévastations en Poitou, Guyenne, et autres provinces où le roi avait passé (1). »
Dans le Valois, « les laboureurs ne vivaient qu'en tremblant dans leurs chaumières... Dans le courant du mois d'avril 1617, les plaines de Braines et de Bazoches furent couvertes de partis qui ravageaient les campagnes et pillaient les fermes. Les habitants des villages situés dans ces plaines étaient convenus entre eux d'un expédient fort simple pour prévenir les surprises des partisans. Le mont Notre-Dame com-
(1) Mathieu Mole, Mémoires, I, 420.
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mande par sa position une immense étendue de pays où ces plaines sont comprises. On avait dressé sur les toits de la haute et magnifique église du lieu une. guérite d'où Ton apercevait tout ce qui se passait au loin, les marches et les mouvements des armées, des détachements des partis. On faisait un guet continuel dans cette guérite. Celui qui était chargé de celte fonction avait plusieurs signaui: de convention pour marquer aux habitants des campagnes la nature du danger dont ils étaient menacés. Il y avait dans le clocher de chaque village un guet particulier qui recevait ces signaux et qui les annonçait par le tocsin aux gens distribués dans les campagnes et qui va* quaient a leurs travaux. » (D. Carlier, Valois, III, 28, 38.)
C'est-a-dire que le besoin de soustraire au moins leur vie aux violences de Tarmée avait inspiré aux paysans l'idée première du télégraphe, qui sera peutêtre, par ses résultats que nul ne peut prévoir encore, la plus grande découverte des temps modernes.
La cour manquait d'argent pour entretenir les troupes: on augmenta plusieurs impôts, <3c pour le soulagement du peuple. » Ce but n'ayant pas été atteint, on proposa quelques affaires auxquelles les gens de finances s'opposèrent d'autorité, « comme leur portant préjudice (1). » Gela suffit pour arrêter l'enregistrement des édits royaux, et tout fut abandonné.
De 4oules les parties de la France, les états provinciaux et les parlements apportaient aux pieds, du
(1) Bailly, Hist, financière de la France, I, 345,
trône les doléances du peuple. Les châteaux forts étaient plus que janiais aux mains des bandits ; les nobles levaient des corps d'armée qu'ils licenciaient dès qu'ils étaient parvenus à se faire acheter par la cour ; ces troupes alors, se trouvant sans solde, saccageaient les villages. En 1616, les états de Normandie dénonçaient au duc de Longueville, gouverneur de province, m les désordres, ruines et ravages qui se faisaient sur les villages ; les grandes violences, excès, extorsions, meurtres, assassinats, voleries, pillages, cas exécrables. La campagne avait été honriblement ravagée et pillée... » Au pays de Caux et partout, « des troupes de gens de guerre, à pied, k cheval, logeant, vivant à discrétion, levaient les tailles, commettaient extorsions, excès, outrages... » Les états et le parlement déplorent « les ravages, désordres, brûlements, violements, excès, inhumanités exécrables que commettent les gens de guerre aux logements qu'ils font dans la province. S'il n'y est promçtement pourvu, il arrivera une désertion dans le pays. » Les paysans viennent chercher un refuge au sein du parlement : ce II ne nous reste plus rien, ou peu, disent-ils; nos biens ont été dissipés; même nos corps battus et outragés, nos femmes et filles indignement traitées par la fureur et rage des soldats qui ont ravagé le pays, y exerçant leurs cruautés, emplissant leurs bourses, désolant la province impunément, se pourvoyant de nos dépouilles, riches de notre substance. » (Floquet.)
Le duc de Longueville n'avait garde de faire droit à ces justes réclamations ; aussi l'année suivante les députés du parlement de'ijormandie s'adressèrent-ils
directement a» roi : « Ordonnez, sire, ordonnez la démolition des petites places inutiles, qui sont comme les arbres fruitiers nés sur les précipices des rochers, dont les oiseaux et les bêtes mangent, et dont les hommes ne goûtent point. Ainsi ces places ne servent point k Votre Majesté ni k vos sujets, en temps de paix ni en temps de guerre, mais de retraite aux lâches et aux méchants pour prendre les deniers de Votre Majesté, piller les marchands et les laboureurs, empêcher le trafic. » (Idem.)
Le roi ne pouvait pas plus que le duc de Longueville ne voulait, de sorte que les états, a la réunion qui suivit, en 1620, réclamèrent la tenue des grands jours dans la province pour mettre un terme aux crimes de tous ces illustres bandits.
Sur le littoral de la Manche, on enlevait le blé, que Ton transportait en Angleterre pour faire une cherté factice en France. Les membres les plus élevés des corps judiciaires ne rougissaient pas de tremper dans ces trafics odieux.. La disette en était la conséquence, et par suite « des paysans étaient contraints de paître Therbe et mener une vie qui ne ressentait rien moins que d'homme. »
£n 1625^ la disette engendra les maladies, la mortalité, la peste, enfin, qui n'emporta pas moins d un million d'habitants. (Floquet.) Pressé par la nécessité de faire de Targent, la cour crée des offices inutiles, <r infinis, extraordinaires et superflus, tout exprès pour les vendre : on cherchait des inventions jusqu'au centre de la terre (1), » et les états de Nor-
(i) Loyseau, Des offices, liv. III, ch. i.
mandie se plaignent que, c depuis rétablissement de la monarchie, il ne s'en était pas créé un si grand nombre que depuis quatre ou cinq ans seulement. »
La culture de la vigne avait été en grande faveur dans la province : le vin était de qualité inférieure, mais d'un grand produit. Elle languit et finit par disparaître, « les vignerons ne faisant pas leurs frais k cause du grand nombre des impôts qu'il fallait qu'ils payassent. »
L'élève des bêtes à laine était Tune des richesses des petits cultivateurs de la Provence : lorsque les feux du soleil avaient desséché les prairies, ils réunissaient leurs troupeaux en grandes bandes pour les faire transhumer dans les pâturages plus frais du Dauphiné. Les commis exigèrent deux livres de laine pour chaque mouton tondu dans cette province. Les maladies en emportaient, les loups en dévoraient, il fallait payer cependant sur le pied du nombre de moutons qui avait franchi k Tété les limites du Dau^ phiné. Les bergers se virept contraints de tondre leurs troupeaux avant cette émigration^ c'est-k-âire avant que la laine fût crue et k maturité.
L'imagination des commis des fermes était inépuisable pour enfanter sans cesse de nouveaux abus, ainsi que pour aggraver les charges de leurs baux. Une fois qu'ils étaient parvenus a établir une nouvelle gène, leurs commettants n'étaient pas embarrassés pour obtenir des décisions qui bientôt donnaient force de loi k la levée illégale. Au renouvellement du bail, tout passait, tout demeurait établi k perpétuité, le principal avec Taccessoire, l'abus avec le droit. (Forbonnais, I, 68.) Toutefois, si âpres que fussent
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les subdélégués des traitants, les privilégiés savaient échapper k leurs exactions, qui leur servaient de prétexte pour agrandir encore les inimunités derrière lesquelles ils se retranchaient pour tout rejeter sur le paysan. Les nobles et les magistrats ne payaient pas de droit d'entrée pour les vins cueillis sur leurs propres domaines ; ils faisaient entrer les vins de leurs voisins comme étant à eux, et beaucoup de membres du parlement, dans certaines provinces, faisaient venir ainsi jusqu'à cinq cents pièces de vin qu'ils faisaient vendre sans rien payer. D'autres transformaient leurs maisons en tavernes, vendaient en détail et établissaient dans leurs caves des cabarets « pour y asseoir et administrer à boire et à manger. » (Floquet.) On comprend que les petits vignerons ne pouvaient lutter contre une telle concurrence, et le plus simple, en effet, était d'arracher ses vignes.
Le clergé ne valait pas mieux que les nobles. Les religieux de la Champagne étaient plus habiles à Tar-' qucbuse qu'a leurs bréviaires... Le scandale public, leur endurcissement à mal faire, la plainte des officiers et des habitants de Provins rendirent des poursuites nécessaires. (Math. Mole, I, 284.) En Dauphiné, les commis avaient voulu faire payer au clergé de Vienne un droit de douane sur la dîme des vignes du territoire de Sainte-Colombe. Il fut chercher sa récolte processionnellement, avec croix et bannière ; les commis s'agenouillèrent, reçurent la bénédiction au passage, et depuis, la vendange passa librement. C'était un vide creusé dans la caisse des receltes, mais Jacques Bonhomme était là pour le combler.
Tout servait de motifs aux grands pour troubler le royaume. Quand ils n'en eurent plus d'autres, ils s'emparèrent de celui de la religion pour rallumer le flambeau de la guerre civile prêt à s'éteindre, et dès 1620, le prince de Condé avait donné le signal de cette lutte criminelle qui, recommencée trois fois, ne se termina qu'après avoir promené pendant neuf années le meurtre et l'incendie sur la plupart des provinces du royaume. Ce fut d'abord, dans l'Alsace, le comte de Mansfed, qui mérita le surnom d'Attila de la chrétienté, « et qui, selon l'expression d'un auteur contemporain (Caraffa), faisant la guerre plutôt en brigand qu'en soldat, porta dans la province le fer et le feu. De sorte qu'en vingt-six lieues de pays, il n'y eut ni bourg ni village qui ne fût ou brûlé ou accablé par des exactions qui le réduisirent à la dernière misère. Presque tous furent désertés par les habitants. » (Laguille, Alsace^ II, 85.)
La guerre civile n'était pas moins terrible dans le centre et dans le midi de la France, où les calvinistes, sous les ordres de Rohan et de Soubise, occupaient les principales villes, levaient les deniers royaux, contraignaient les receveurs et collecteurs de tailles à verser entre leurs mams tout l'or de leurs caisses, et forçaient les paysans des environs à travailler aux fortifications des places, k charroycr tous les bois, foins, pailles, vivres et approvisionnements nécessaires, les emprisonnant et faisant saisir et vendre leurs biens en cas de refus (1).
Tout le midi fut bientôt en feu ; le Béarn se souci) Hist. gén, de la rébellion en France, 117.
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leva, et secondés par trois mille hommes qui descendent des Cévennes, les rebelles occupent Monlauban, Castres, le comté de Foix, toute la haute Guyenne, Toulouse et le bas Languedoc, le Rouergue, TAIbigeois et TAgénois, La Rochelle et le pays d'Aunis, « faisant un tel dégât a la campagne, qu'ils ne laissèrent pas maisons de seigneurs ni de gentilshommes, terres ni métairies, villages ni fermes, qu'ils n'aient mis k feu et à sang, brûlé les églises, crucifié les prêtres, violé les femmes et les filles jusqu'à l'âge de dix ans,... forcé les monastères de religieux et religieuses, et commis des actes pires que les Turcs et les infidèles, et tels que l'on ne les pourrait décrire ni raconter qu'avec horreur. » {Hist. de la rébellion^ 86, H7, 134, 637, 753.)
On doit croire que les catholiques tenaient à honneur de rendre crimes pour crimes, et cinquante mille hommes de troupes royales, divisés en quatre corps d'armée, furent envoyés contre les huguenots avec ordre de faire le dégât autour de.Montauban, Castres, Nîmes et Uzès (1625).
L'art de faire le dégât était une des branches de l'art de la guerre ; il avait ses théories, ses règles et ses professeurs, et l'armée avait ses ^compagnies de dégâleurs, ou de gastadours, comme on les appelait dans le midi, de même qu'elle avait ses corps d'artillerie ou du génie. « Entre les divers moyens dont on se peut servir pour remettre une ville rebelle k l'obéissance, dit l'historien du Ministère de Richelieu (1), le dégât qui se fait aux environs en ruinant tous
(1; Un vol. in-folio (1649), p. 95..
les fruits qui sont sur la terre est reconnu pour l'un des principaux. Pour ce qui est des lois qu'il faut observer k le faire, il n'y en a point d'autres, sinon que de gâter tous les fruits qui sont aux environs, de faucher le blé, s'il se peut, ou de le brûler, de vendanger les vignes, et même de couper les ceps, aussi bien que les arbres fruitiers, dont elles pourraient tirer quelque commodité. Il le faut faire le plus près des murailles possible, pour leur ôter toutes sortes de commodités, et pendant que les gastadours travaillent, l'armée doit être fort proche pour les défendre et favoriser leur travail a couvert, néanmoins en tel lieu que le canon ne la puisse offenser. »
Le roi, contraint de se retirer, laissa le duc de Vendôme devant Montauban pour contenir les protestants, ce qui n'empêcha pas les habitants de piller et de saccager la campagne dans de fréquentes sorties, et d'enlever les blés, les vins et les bestiaux. « Le gouverneur, ravi de ces petits succès qui ramenaient l'abondance dans la ville, ne cessait d'encourager les partis et lés animait souvent par sa présence. * Par malheur, Tarmée royale avait empêché. Tannée précédente, le laboureur de se livrer k son aise aux travau:s de la terre : il n'y eut donc pas longtemps a piller. Comme les habitants de Montauban tenaient k faire des sorties triomphantes et victorieuses, et que la grandeur d'une victoire se mesure k la richesse du butin ou au nombre des cadavres, ne pouvant plus voler le campagnard, ils regorgèrent, f et bientôt la plupart des bourgs virent couler le sang de leurs habitants, et joindre l'incendie k l'enlèvement de leurs biens. »
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