RICHELIEU
abus commis dans la perception des deniers publics. Mais les maltôtiers étaient désormais plus puissants que la cour ; il eût fallu, pour les atteindre, que la foudre pût remonter, et dix années plus tard, le toutpuissant ministre dictait au roi (25 avril 1655) une lettre adressée k Mathieu Mole, « portant abolition des fautes et malversations commises au fait des finances depuis la dernière recherche ». Richelieu pressait Mole de vérifier Tédit du roi : « Je ne vous représente point, lui écrivait-il, les raisons qui obligent le roi k recourir k de tels moyens pour avoir de Targent, puisqu'elles vous sont assez connues. » (Math. MoIé, II, 294.)
Il convoqua ensuite une assemblée des notables, le 2 décembre 1626, et l'invita k chercher les moyens de régler les tailles de telle sorte « que les pauvres, qui en portent la plus grande charge fussent soulagés. » Chevalier, premier président k la cour des aides, proposa de les rendre réelles sur tous les biens, comme elles Tétaient en Provence et en Languedoc. Mais c'est en vain qu'il démontra que, par cette réforme, le laboureur eût été véritablement soulagé, que ce nombre d'élus et d'officiers qui vivaient k ses dépens devenaient inutiles, et qu'enfin le roi serait ponctuellement payé. L'assemblée en masscT se révolta contre le danger de pareilles innovations, bien que cette question n'en fût plus june, en effet, et qu'elle eût été bien des fois déjk agitée au sein des assemblées publiques et dans les écrits des légistes. L'égoïsme en compagnie de Tineptie humaine imposeront toujours de longues quarantaines aux vérités les plus incontestables, aux progrès les- plus élémen-
taires, et nul ne peut calculer ce qu'il faut de teaips a la raison pour avoir raison, surtout lorsque Ton songe que c'est toujours à ceux qui vivent de certaiôs abus qu'est confiée la mission de les réformer. Aussi est-il toujours bon de semer ces nouveautés hardies ; le terrain se prépare, elles germent et racinent en. silence, et portent k leur heure leur moisson généreuse.
Richelieu proposa encore d'établir une sorte de maximum sur le blé, afin que les marchands n'abusassent pas des nécessités du pauvre peuple. Il fil ordonner également que « toutes fortifications faites depuis trente ans aux châteaux et maisons des particuliers, sans permission expresse du roi, fussent démolies de fond en comble, avec défense de se fortifier de nouveau. »
Durant le siège de La Rochelle, le grand ministre, témoin des souffrances du peuple et des excès d'une soldatesque pour laquelle tout est pays de conquête, défendit aux soldats, sous peine de mort, de prendre les bœufs des laboureurs et de porter le trouble dans leurs travaux. Une commission spéciale recevait les plaintes des paysans et y faisait droit.
Malgré ces actes de haute sagesse, Gaston et les ennemis de Richelieu, c'est-a-dire presque toute la noblesse, agitaient la France et excitaient des soulèvements contre les oppresseurs du peuple. Les troubles et les guerres civiles, le pillage et l'incendie, amenèrent a leur suite leur cortège naturel, la famine et la peste, « qui enlevèrent un grand nombre de gens du commun et dépeuplèrent les campagnes. » (Dom Carlier, III, 38.)
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,En 1629, le maréchal d^Estrées poursuit le duc de Rohan, « fait le dégât de Nîmes, avec perte de plusieurs habitants qui voulaient s'y opposer. Du côté de Montauban, Monsieur le Prince et le duc d'Épernon y viennent aussi faire le dégât. Le duc de Ventadour fait, d'un autre côté, le dégât de Castres et au haut Languedoc, Noailles, gouverneur de Rouergue, entreprend le dégât de Milhaud (1)... »
Si ces fléaux ne sévissaient pas également par toute la France, il y avait en revanche des contrées soumises a des fortunes bien autrement cruelles encore. En 1629, Charles IV, duc de Lorraine, avait donné asile k la duchesse de Chevreuse, ennemie du cardinal. Quelques années plus tard, Gaston, s'étant retiré également à la cour de Lorraine, décida le duc Charles a prendre les armes en sa faveur. Richelieu signe alors un traité d'alliance avec Gustave-Adolphe, et les Suédois se partagent avec les troupes le soin de ravager cette province, qui servit de théâtre a des excès sans exemple peut-être dans le passé. On. peut dire, en effet, même après tout ce que nous avons raconté, que les souffrances du peuple des campagnes dépassèrent alors véritablement toutes les limites du possible. Au rapport d'un contemporain (2), 150,000 soldats. Français, Suédois, Allemands, Croates, Hongrois, tombèrent sur les Flandres, sans compter toute une nuée de femmes, de valets, de vivandières, de bandits, qui portèrent k 4 ou 500,000 individus cette horde effroyable, écume des armées et de
(1) Richelieu, Mémoires^ (^ Le P. Abram, jésuite.
rhumanité. «c Les habitants de Gorze, petite ville située k trois lieues de Metz, après avoir déjà beaucoup souffert des malheurs de la guerre, furent accablés par le logement de neuf régiments suédois, qui y vivaient comme en pays ennemi, bien qu'ils fussent k la solde du roi de France. La population fut obligée de se réfugier partie dans les églises, partie dans les forteresses, où les soldats la bloquèrent en la menaçant de piller et incendier les maisons, et de se livrer k tous les excès envers les femmes et les flUes. Dans ce désastre si grand et si pressant, l'on eut recours au remède ordinaire en pareille rencontre, qui est d'apaiser par argent les principaux officiers, afin qu'ils empêchassent les désordres de leurs soldats. Quelques jours après, les troupes de l'empereur se rendirent maîtresses de Gorze ; le bourg fut pillé, et les habitants furent dispersés dans les bois (1). » Pendant sept années entières, le pays des Trois- Évêchés et la Lorraine furent le théâtre des férocités de ces bandits. Vincent de Paul préludait alors aux prodiges de charité qu'il devait accomplir pendant l'époque maudile de la Fronde. Il vint en Lorraine (1639), et trouva jusque dans les villes une si effroyable misère, « qu'il se trouvait des mères qui, par une rage de faim, mangeaient leurs propres enfants... Les riches demoiselles, en grand nombre, étaient sur le point de se prostituer pour éviter la mort (2). » Dans celte malheureuse province, la famine dura dix années, provoquée par la furie
(1) Emm. Michel, Hist. du Parlement de MetZy 34-35.
(2) Abelly, Vie de saint Vincent de Pml, 1, 140-150,
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furieuse de ces démons vomis par l'enfer. Retranchés derrière les forteresses, ils mirent le pays ^ sac, le ruinèrent d*abord, le dépeuplèrent ensuite, et souvent, après avoir violé les femmes, ils les égorgeaient sur les cadavres de leurs pères et de leurs époux, et les éventraient tous pour chercher dans leurs entrailles fumantes Tor qu'ils les accusaient d'avoir avalé. Bientôt ceux qui avaient survécu délaissèrent toute culture, et s'enfuirent au fond des forêts, où ils se virent réduits k une existence d'anthropophages. Il n'y avait absolument rien sur le pays qui pût servir à la nourriture de l'homme, les troupes du roi aussi bien que les garnisons et les habitants des villes ne subsistaient que de blés qu'on y faisait passer de la Champagne sous de fortes escortes. Quant aux paysans, après avoir dévoré les charognes demi-pourries des animaux abandonnés et morts faute de soins, et avant d'en venir k déterrer les cadavres fraîchement confiés k la terre, on les vit « aller k l'affût pour y prendre et tuer les passants, comme on prend les lièvres, et pour s'en nourrir. »
On appelait ces déplorables victimes des intrigues des grands et des hauts faits des héros des batailles, on appelait ces cannibales involontaires schnapans ou loups des bois. Un paysan, dans un village auprès de Nancy, tua sa sœur pour un pain de munition, des femmes mangèrent leurs maris morts de faim, et les mères se disaient entre elles, en dévorant de compagnie leurs enfants : c Tu mangeras aujourd'hui ta part du mien, et demain je mangerai ma part du tien. » Aux portes de Metz, on trouva dans une chaudière trois têtes d'enfants qu'on y avait fait cuire.
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La peste survint, et commença k Pâques 1650 pour ne disparaître qu'au printemps de 1637 ; puis les loups se mirent de la partie, si bien qu'il périt « plus de six cent raille Lorrains par la famine, la peste, répée, la disette, le froid et les dents des bêtes farouches. » Des villages perdirent jusqu'à leur dernier homme, d'autres conservèrent a peine le centième de leurs habitants, et l'on vit des prêtres contraints de s'atteler k la charrue avec leurs paroissiens pour avoir de quoi se nourrir.
De pareilles souffrances étaient trop grandes pour qu'une pacification pût les faire cesser tout d'un coup : ces malheureux, rendus à la sauvagerie par l'inhumanité des soldais de tous les partis, continuèrent pendant plus de trente ans à répandre la terreur dans la contrée, et ce ne fut qu'en les exterminant jusqu'au dernier que l'on parvint à en finir avec eux (1).
Il semble que la culture de la vigne et l'usage du vin donnent aux peuples des allures plus libérales. Bacchus ne s'appelait-il pas aussi Liber, Dieu de la liberté ? Après le Quercy ce fut le tour de la Bourgogne. Pays d'états, c'est-k-dire qui votait lui-même ses impôts, on voulut le soumettre au régime de l'élection. Les états ofiTrirent 1,800,000 livres pour que l'on maintint dans la province l'ancien mode d'imposition. Car, qu'il fût seigneurial, clérical ou royal, le fisc, toujours déloyal, inspirait partout une défiance trop justifiée, et une modification quelconque ne
(1) Boulainvilliers, État de la France^ I, 176. — Dom Calmet, Hist, de Lorraine, VI. — AbeUy, Emm. Michel, Laguille...
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devait être qu'une aggravation de charges. Au bon \ieux temps, tout n'était que privilèges et injustices. La Bourgogne était exempte des aides, impôt particulier qui pesait sur les boissons. C'était, disait-on, un premier pas pour les introduire dans cette province. Alors les petits propriétaires, les vignerons de Dijon et des villages environnants, « animés, k ce qu'on disait, par quelques-uns du parlement même » (Richelieu, ATém., 186), se soulevèrent en masse (28 fév., 1" mars 1630), résolurent d'exterminer les nouveaux élus, et marchèrent ouvertement par les campagnes, aux accents d'une sorte de Marseillaise grotesque qui avait pour refrain : Lanturlu ! Lanturlu! Il y avait même quelques cris plus séditieux et plus significatifs de Vive l'Espagne ! Vive l'Empereur ! Quelques excès furent commis, des maisons furent incendiées ; celle du premier président du parlement fut de ce nombre. Comme partout, la ville, au fond, était avec les révoltés, et les eût laissés faire, si le pillage n'eût pas eu quelquefois les murs de la cité pour théâtre. Mais les bourgeois ne tardèrent pas k s'effrayer d^s violences de ces nouveaux croquants. Ils réunirent leurs efforts à ceux des troupes, les insurgés furent mis en déroute, poursuivis, massacrés à travers les vignes saccagées. On ne fit de prisonniers que ce qu'il fallait pour répandre, par de nombreuses exécutions, une terreur salutaire.
La royauté, naturellement, gagna quelque chose à l'insuccès de cette impuissante révolte. Les bourgeois avaient mis peu d'entrain 'a l'étouffer dès l'origine. On leur enleva le droit d'élire les maires, échevins et officiers municipaux, qui furent remplacés par une
sorte d'élection mixte dont le résultat était de perpétuer ces fonctions parmi les quelques familles qui passaient bientôt dans les rangs de la noblesse, c'està-dire dans ceux des ennemis du peuple. Les vignerons ne purent plus s'établir dans les faubourgs et dans les villages. Les éparpiller ainsi, c'était les livrer sans défense k tous les caprices de leurs implacables tyrans (1).
Partout, la colère des pauvres ahaniers fait explosion, moins contre l'excès des charges publiques que contre les abus auxquels leur perception donnait naissance. En Auvergne, dans le Limousin, de « nouveaux croquants » prennent les armes, marchent sur Cahors, Figeac, et demandent que les maltôtiers leur soient livrés. Dans les provinces, les « cascaveous » leur courent sus, en massacrent quelques-uns. Mais en tous lieux, force reste k la loi, bon nombre d'insurgés sont pendus, et l'ordre se rétablit (2).
Vers la fin de 1632, Louis XIII avait envoyé des maîtres des requêtes dans les provinces « pour faire raser les places fortes dont les seigneurs abusaient pour opprimer les peuples au mépris de la justice. » On renversa un grand nombre de forteresses, et on fit tomber quelques nobles têtes dans le Gévaudan, les Cévennes, la Touraine, le Berry, le Limousin, l'Angoumois, la Marche et l'Auvergne. Laffemas fut chargé d'épurer la Champagne, Metz, Toul, Verdun et le pays Messin. (Richelieu, Mém.^ 454.) En outre, le roi, par une déclaration vérifiée au parlement le
(1) Ârch. cur., 2° série, V, 8.
(2) L. Méry, Hist. de Provence, — Bouche, Hist, de Provence.
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